Charles PIETRI, «La conversion:
propagande et réalités de la loi et de l’évergétisme»,
in Naissance d'une chrétienté
(250-430) (Histoire du christianisme des origines à nos
jours 2), 1995, pp. 189-191.
Depuis Eusèbe de Césarée,
toute une tradition historiographique considère que la conversion
de Constantin est un moment décisif de la christianisation du monde
romain, à la fin de l’Antiquité. Pour soutenir cette thèse
interviennent les panégyristes de l’Empire chrétien, Eusèbe,
Lactance et, à leur suite, les tenants d’une tradition de théologie
politique qui ne conçoit point d’autre système que l’alliance
d’un prince chrétien avec l’Église. De leur côté,
les adversaires du christianisme, de Julien à l’historien païen
Zosime, prêtent à l’empereur une responsabilité majeure
dans l’abandon des anciens dieux. Sauveur pour les uns, parce qu’il établit
la paix de l’Église après la terreur d’une dernière
persécution, coupable pour les autres, parce qu’il rompt la piété
assurant la providence des dieux, garante de la stabilité et de
la survie de l’Empire, Constantin tient la place du protagoniste.
Jusqu’au 20e
siècle,
les historiens continuent d’attribuer au prince ce rôle principal.
Une littérature hagiographique, qu’inaugure la Vita Constantini
rédigée
par Eusèbe comme une vie de "saint "
Constantin,
se développe, saluant dans ce règne d’un quart de siècle,
de 312 à 335, l’aube d’une ère où triomphe le christianisme.
A l’opposé, l’historiographie des Lumières critique avec
une violence accrue l’œuvre du souverain notamment avec Gibbon,
qui considère que Constantin porte un coup fatal à l’Empire,
entraîné dans la décadence, ou avec J. Burckhardt,
dessinant l’image d’un calife qui utilise, contre le droit et la liberté
des anciens Romains, un système d’oppression fondé sur l’obscurantisme
religieux. Enfin, faible à l’origine, une autre protestation s’élève
parmi les chrétiens, qui fait porter à Constantin une lourde
responsabilité: ces voix dissonantes sont celles de clercs revendiquant
la liberté d’une Église qu’asservit la protection du prince.
Certes, les contestataires qui s’insurgent contre l’intervention impériale
dans la politique ecclésiastique n’en concluent pas tous que le
nouveau système est mauvais Athanase, Hilaire, et même Lucifer
de Cagliari ne remettent pas en cause l’Empire chrétien. Mais la
protestation des spirituels porte plus loin: en Orient avec le monachisme,
en Occident avec d’autres formes plus minoritaires et souvent déviantes,
se dessine une sorte d’anachorèse, de repli loin du monde et de
l’établissement chrétien. De Dante aux
Spirituels, jusqu’à Gottfried Arnold pour lespiétistes,
on
déplore la corruption de l’Église par cette riche dot dont
parle le poète de L’Enfer, avec laquelle le prince a vicié
une chrétienté pauvre et pure, souffrante et sainte.
En somme, les traditions historiographiques,
dans leur diversité, s’accordent sur une méthode d’analyse
qui privilégie, pour expliquer l’évolution spirituelle et
sociale, un phénomène politique. Or, on l’a vu, le grand
mouvement de la conversion chrétienne a commencé avant le
règne de Constantin. Dans cette
perspective historique, le rôle joué par le prince est loin
d’être négligeable, mais il n’est pas primordial. Il faut
donc, en renversant les termes du problème, se demander dans quelle
mesure le grand élan missionnaire a été infléchi
par l’établissement d’un prince chrétien.
Notes
E.
GIBBON,
Decline and Fail inthe Roman Empire, 5 vol., 1776-1788,
trad. franç. Paris, 1983; J. BURCKHARDT, Die Zeit Constantins
des Grossen,
Bâle, 1853. Sur la tradition historiographique des
libertins et de l’Auklärung,
voir. Ch. PIETRI, "Mythes et réalités
de l’Église constantinienne ", Les Quatre Fleuves 3,1975,
p. 22-39, notamment p. 22-27.
G.
ARNOLD, Ketzerhistorie vom Anfang des Neuen Testaments bis aufs Jahr
1680, Francfort, 1680; DANTE,
L'Enfer 19, vers 115.
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