Histoire du christianisme
Michel GRANDJEAN, professeur ordinaire
Elena JURISSEVICH, assistante, @jurissevich
 
Leçon 1  Le tournant constantinien
LECON 1

Le tournant constantinien
À la suite de l'abdication de Dioclétien et Maximien de la tête de la tétrarchie [mai 305], leurs Césars (Constance Chlore et Galère ) devinrent Augustes, et Sévère et Maximin Daïa accédèrent à la dignité de Césars. À la mort de Constance Chlore en juillet 306, Sévère devint Auguste et Constantin, le fils de Constance Chlore, obtint le titre de César en Occident. Dans ces circonstances, Constantin s'appropria, en plus de la Bretagne qui lui revenait de droit, la Gaule et ensuite l'Espagne et l'Afrique; et Maxence et ensuite son père Maximien obtinrent le titre de principes à Rome. 

Avec l’édit de Galère, le christianisme se voyait reconnaître un droit de cité parmi la multitudes des religions de l’Empire. Le polythéisme, après tout, n’exclut pas de nouvelles divinités. Quelques jours après avoir signé son édit, Galère meurt. L’homme fort de l’Orient, Maximin Daïa (un neveu de Galère lui-même), va tenter de réorganiser le culte païen en lançant une campagne de diffamation contre les chrétiens. À nouveau, des chrétiens sont chassés des villes, arrêtés, parfois exécutés. Survenant brusquement, une victoire militaire, près de Rome, va retourner complètement la situation en faveur des chrétiens : c’est la victoire du 28 octobre 312 de Constantin, empereur d’Occident, sur son rival Maxence.

Constantin [(306)312-335] a longtemps représenté  pour les chrétiens une figure mythique de l'histoire du christianisme. Eusèbe de Césarée le présente comme l'instrument de Dieu par lequel le Royaume de Dieu s'établit sur terre. Depuis Eusèbe, toute l'historiographie traditionnelle, du 4e au 19e siècle, identifie Constantin au personnage clé de la christianisation de l'Empire romain. Aujourd'hui, les historiens tendent à réduire le rôle joué par Constantin et à repérer dans l'adhésion au christianisme, au cours du temps, de couches toujours plus larges parmi les élites dirigeantes le vrai facteur déclenchant de la christianisation de l'Empire.

Selon les sources chrétiennes anciennes, Constantin serait devenu le protecteur du christianisme à partir de la rencontre avec le Dieu chrétien qu'il aurait faite en 312 avant sa bataille contre Maxence (Constantin et Licinius s'étaient en fait alliés pour écarter chacun l'un de leurs deux concurrents, respectivement Maxence et Maximin Daïa), au pont Milvius. Selon le récit de Lactance -Dieu lui aurait ordonné dans un songe de dessiner sur les boucliers des soldats unchi[x] traversé par un  ro[r], le chrisme constantinien. Selon un des récits fourni par Eusèbe sur l'épisode -une croix lumineuse accompagnée d'une inscription (Tou/tw| nika~|v hoc signo victor eris «par ce signe tu vaincras») lui serait apparue dans une vision en plein jour. 

En février 313, lors d'une réunion à Milan, dit conférence de Milan -dont le contenu est connu par la conservation de deux rescrits l'un par Lactance et l'autre par Eusèbe- , Constantin et Licinius se partageaient l'Empire, Occident dont Constantin était déjà le seul maître de l'Occident et Licinius allait défaire son rival, Maximin Daïa, et s'emparer de l'Orient [le 30 avril 313]. Au cours du même colloque, Constantin et Licinius, soucieux de parvenir à l'unité et à la paix civiles, affirmèrent le droit à la liberté religieuse, démontrant par là d'une part leur bienveillance envers les chrétiens (concrétisée dans la restitutio in integrum «restitution intégrale» des biens ecclésiastiques), et, d'autre part, officialisant et exploitant à leur faveur par le même acte le rôle de poids désormais joué par l'Église au sein de l'Empire.

L’une des plus grandes questions historiographiques relatives à ce tournant est celle de la conviction intime de Constantin. A-t-il agi par réelle conviction chrétienne ou plutôt par opportunisme politique, sentant que le vent était en train de tourner en faveur du christianisme ? Si un auteur comme Eusèbe se fait le véritable thuriféraire de l’empereur chrétien et met en avant sa législation chrétienne (vous trouverez ici un extrait de son Panégyrique de Constantin et un extrait de sa Vie de Constantin), on peut se montrer plus critique : l’empereur semble peu intéressé de s’informer réellement sur le christianisme (il ne comprend de toute évidence pas grand-chose aux débats qui vont bientôt faire rage sur la Trinité) ; il vénère certes un Dieu unique, mais continue à l’appeler le Sol invictus; il n’envisage pas de renoncer au titre de pontifex maximus que portaient les empereurs en tant que garants de la religion romaine traditionnelle; en outre, selon une pratique assez courante mais que les théologiens dénonceront vigoureusement, il attendra d’être à la veille de sa mort pour demander le baptême chrétien.
Quoi qu’il en soit de la conviction personnelle de Constantin, il serait de faux de limiter la victoire du christianisme à la conversion d’un empereur. En prenant du recul, on perçoit le christianisme comme une lame de fond, qui avait déjà gagné de larges parts de la population (en particulier dans les villes et au sein des classes les plus importantes de la société). L’Église, bien organisée, dispose de réseaux efficaces et de sympathisants, souvent impressionnés par le fait que les victimes de brimades et de persécutions ne sont pas animées de sentiment de vengeance à l’endroit de leurs bourreaux de naguère.
Constantin a fort bien pu se rendre compte que le christianisme avait déjà vaincu dans les faits, ou qu’il allait le faire de façon imminente. Il est difficile à l’historien d’en dire beaucoup plus…

À partir de 324, Constantin est seul empereur, après s'être débarrassé de Licinius à Chrysopolis: il fonde une nouvelle capitale, Constantinople, sur les fondations de l'ancienne Byzance [330, date de la dédicace]. Constantin impose et complète la législation religieuse élaborée au cours des années précédentes, faisant du christianisme la religion officielle de l'Empire, et introduisant dans le langage juridique les termes ecclesia pour désigner les chrétiens -auparavant appelés corpus christianorum, le « corps des chrétiens»- et le mot clericus «clerc» pour qualifier une classe particulière de chrétiens. Dès 321, le dies Solis «jour du soleil»  -appelé par les chrétiens dies domenicus «jour du Seigneur»- est proclamé jour festif. Constantin manifeste aussi sa prodigalité envers l'Église en faisant construire des édifices religieux aux lieux saints de Palestine, comme le Martyrium, basilique érigée là où traditionnellement on situait le tombeau du Christ. 

Le pouvoir impérial accepte ainsi le christianisme comme ferment possible de l'Empire. Comme le but poursuivi par les empereurs est l'unité et la stabilité de l'État et comme le christianisme est divisé, Constantin et ses successeurs vont s'efforcer de protéger l'Église contre ses propres dissensions. Au 4e siècle, deux controverses majeures partagent l'Église, le donatisme et l'arianisme (cf. leçon 4).

Notes
Vita Constantini.

LACTANCE, De la mort des persécuteurs (SC 39,1-2) 44,5.

EUSÈBE DE CÉSARÉE, Vita Constantini (PG 20) ,28; tandis que le récit d'Histoire ecclésiastique. 3. Livres VIII-X (SC 55) IX,9,5-11 mentionne l'intervention divine, mais non la vision.

De la mort des persécuteurs (SC 39,1-2) 48,2-12.

Histoire ecclésiastique. 3. Livres VIII-X (SC 55) X,5,1-13.

Naissance d'une chrétienté (250-430), 1995, pp. 209s, 212-215.
 



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