État de la recherche sur les bibles atlantiques

La spécificité des bibles atlantiques a été reconnue par les historiens de l’art qui, les premiers, ont défini les éléments distinctifs qui concernent l’apparat iconographique.

Au début du XXe siècle, Pietro Toesca (Toesca P., La pittura e la miniatura nella Lombardia. Dai più antichi monumenti alla metà del Quattrocento, Torino, 1912), à qui l’on doit la définition de Bibbie atlantiche, a établi les bases philologiques nécessaires à l’étude de la décoration de ces manuscrits.

Les études d’Edward Garrison (Garrison E. B., Studies in the History of Mediaeval Italian Painting, Firenze, 1953-1962 [réimpr. London 1993]), entre 1953 et 1962, représentent une contribution fondamentale à l’étude de la décoration des bibles atlantiques. Garrison a notamment défini les éléments distinctifs du vocabulaire ornemental des ces bibles : de grandes initiales décorées de style géométrique ; des initiales se développant sur toute la longueur de la page au début de l’épître dédicatoire de saint Jérôme et au début du livre de la Genèse ; les tables des canons d’Eusèbe qui précèdent le Nouveau Testament. Garrison a également formulé la distinction, devenue désormais d’usage courant, entre les initiales hollow shaft  et les initiales full shaft .

L’approche strictement philologique et formelle de ces premières études a été dépassée par Peter Brieger (Brieger P., « Bible Illustration and Gregorian Reform », Studies in Church History, 2 (1965), 154-164). Celui-ci a montré l’importance du rapport entre le contexte historique de la réforme ecclésiastique et l’illustration biblique.

Parmi les études consacrées à la décoration des bibles atlantiques il est indispensable mentionner l’œuvre de synthèse réalisée par Knut Berg (Berg K., Studies in Tuscan Twelfth-Century Illumination, Oslo – Bergen – Tromsö, 1968 (Scandinavian University Books) à la fin des années 1960, ainsi que les études de Larry Ayres* . Celui-ci a, entre autres, démontré que l’apparat décoratif des bibles atlantiques dérive des bibles touroniennes du IXe siècle.

A la suite des historiens de l’art, d’autres chercheurs, parmi lesquels les paléographes, se sont intéressés à la typologie des bibles atlantiques.

Bernhard Bischoff (Bischoff B., Paläographie der römischen Altertums und des abendländischen Mittelalters, Berlin, 1986) appelle la minuscule caroline des bibles atlantiques reformiert ce qui, une fois de plus, nous renvoie au contexte de la réforme ecclésiastique du XIe siècle.

Paola Supino Martini (Supino Martini P., Roma e l’area grafica romanesca (secoli X-XII), Alessandria, 1987 (Biblioteca di Scrittura e civiltà, 1) s’est occupée particulièrement de la graphie de ces manuscrits de format géant. Paola Supino Martini est parvenue à la conclusion que les bibles atlantiques ont été copiées par des copistes professionnels. Ceux-ci ont employé la minuscule caroline, qu’ils ont apprise par imitation de modèles plus anciens, au lieu de la romanesca, l’écriture couramment utilisée en Italie centrale au XIe siècle.

En ce qui concerne la tradition textuelle, comme le souligne bien Laura Light (Light L., « Version et révision du texte biblique », in Le Moyen Age et la Bible, éds. P. Riché et G. Lobrichon, Paris, 1984 (Bible de tous les temps, 4), 55-93), les chercheurs qui se sont penchés sur la tradition textuelle de la Bible au XIe siècle et, également, sur le texte des bibles atlantiques sont rares : à la fin du XIXe siècle Carlo Vercellone (Vercellone C., Variae Lectiones Vulgatae Latinae Bibliorum editionis, I, Roma, 1860) et Samuel Berger (Berger S., Histoire de la Vulgate pendant les premiers siècles du Moyen Âge, Paris, 1893) ; au début du XXe siècle dom Henri Quentin (Quentin H., Mémoire sur l’établissement du texte de la Vulgate, Rome – Paris, 1922 (Collectanea biblica latina, 6). En particulier, Berger reconnaît dans la recension textuelle des bibles atlantiques une véritable « édition de la Vulgate », ce qui témoigne de l’effort accompli en vue de définir un modèle préétabli du texte sacré, conçu pour être mis au service de la réforme ecclésiastique. À l'intérieur de cette tradition de la Vulgate, Berger identifie un groupe de témoins, parmi lesquels la Bible de Genève, dont il place l’origine à Milan. Pour sa part, Quentin propose de localiser ce groupe de bibles – repéré par Berger et appelé « groupe italien » – à Rome et non pas à Milan.

Tout dernièrement, la typologie des bibles atlantiques a suscité à nouveau l’intérêt des érudits, et cela à l’occasion de l’exposition, organisée par l’Université de Cassino, qui s’est déroulée en deux temps, d’abord à Montecassino, puis à Florence. La préparation de son catalogue (Le Bibbie atlantiche. Il libro delle Scritture tra monumentalità e rappresentazione, Abbazia di Montecassino, 11 luglio – 11 ottobre 2000. Firenze, Biblioteca Mediceo Laurenziana, 1 marzo – 1 luglio 2001, éds. M. Maniaci – G. Orofino, Milano, 2001) a notamment conduit, pour la première fois, au recensement des bibles atlantiques connues (une centaine), la plupart d’entre elles ayant fait l’objet d’une notice descriptive.

La réalisation de l’exposition a joué un rôle capital dans la mise en lumière de la production des bibles atlantiques. Cette initiative a également suscité un regain d’intérêt parmi les spécialistes de la production du livre au Moyen Âge.

C’est dans le prolongement de cette exposition et des recherches qui l’ont accompagnée que j’ai rédigé une thèse concernant l’analyse matérielle complète – codicologique, paléographique et iconographique – de la Bible de Genève (Togni N., La Bibbia atlantica di Ginevra: analisi di un testimone della Vulgata all’epoca della Riforma gregoriana, tesi dell'Università di Cassino, anno accademico 2001-2002). Je me suis particulièrement intéressée aux aspects qui caractérisent la facture de ce manuscrit : analyse du support, format, structure des cahiers, mise en page, écriture et identification des copistes, décoration. Au cours de mon travail, j’ai également reconstitué les coordonnées essentielles du milieu historique dans lequel cette bible a été commandée par l’évêque Frédéric (1032-1073), puis présentée au chapitre de la cathédrale de Saint-Pierre.

Le projet actuellement en cours auprès de l’Université de Genève prend son essor de ce renouveau d’intérêt à l’égard d’un phénomène aussi complexe que la production des bibles atlantiques au XIe siècle.

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* Ayres L., «A Fragment of a Romanesque Bible in Vienna (Österreichische Nationalbibliothek, Cod. ser. nov. 4236) and its Salzburg Affiliations», Zeitschrift für Kunstgeschichte, 45 (1982), 130-144.

Ayres L., «The Bible of Henry IV and an Italian Romanesque Pandect in Florence» in Studien zur mittelalterlichen Kunst 800-1250, Festschrift für Florentine Mütherich zum 70. Geburtstag, éds. K. Bierbrauer – P. K. Klein – W. Sauerländer, München, 1985, 157-166.

Ayres L., «An Italianate Episode in Romanesque Bible Illumination at Weingarten Abbey», Gesta, 24 (1985), 121-128.

Ayres L., «An Italian Romanesque Manuscript of Gregory the Great’s ‘Moralia in Job’», in Florilegium in Honorem Carl Nordenfalk Octogenarii Contextum. Festschrift Carl Nordenfalk, Stockholm, 1987, 31-46.

Ayres L., «An Italian Romanesque Manuscript of Hrabanus Maurus’ ‘De laudibus Sanctae Crucis’ and the Gregorian Reform», Dumbarton Oaks Papers, 41 (1987), 13-27.

Ayres L., «Gregorian Reform and Artistic Renewal in Manuscript Illumination: The ‘Bibbia Atlantica’ as an International Artistic Denomination», Studi gregoriani, 14 (1991), 145-152.

Ayres L., «A Classicizing Byzantine Style and Manuscript Illumination at St. Peter’s Basilica in the Eleventh Century», in Hülle und Fülle. Festschrift für Tilmann Buddensieg, éds. A. Beyer – V. Lampugnani – G. Schweikhart, Bonn, 1993, 3-12.

Ayres L., «An Early Christian Legacy in Italian Romanesque Miniature Painting», Wiener Jahrbuch für Kunstgeschichte, 46 (1993-1994), 17-24.

Ayres L., «The Italian Giant Bibles: Aspects of their Touronian Ancestry and Early History», The Early Medieval Bible : its Production, Decoration and Use, éd. R. Gameson, Cambridge, 1994, 125-154.

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