Côte d’Ivoire: les fèves de la misère

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Dorothée Baumann-Pauly et Berit Knaak, du Geneva Center for Business and Human Rights, ont réalisé une enquête de terrain auprès des cultivateurs de cacao dans la brousse ivoirienne, sur les traces de la pauvreté et du travail des enfants.

Le thermomètre flirte avec les 40°. C’est la saison sèche dans le sud-ouest de la Côte d’Ivoire. Une poussière rouge tenace couvre tout, y compris la végétation, donnant au paysage une apparence plus aride que la réalité. Le passage d’une voiture tout-terrain la soulève soudainement en un long panache ocre. Le véhicule en question progresse sur une piste dure et bosselée qui mène de la ville de Soubré, capitale de la région de la Nawa, à un village situé à quelques heures de route de là. Sur la banquette arrière, Dorothée Baumann-Pauly et Berit Knaak, respectivement directrice et chercheuse au Geneva Center for Business and Human Rights (Faculté d’économie et de management) sont secouées par les cahots et les manœuvres du chauffeur cherchant à éviter nids-de-poule, piétons, animaux et camions venant en sens inverse. Elles tentent vaille que vaille de peaufiner les derniers détails avant leur arrivée dans la prochaine communauté productrice de cacao de leur liste.

Car c’est bien là le but de ce voyage de deux semaines qui les mène d’Abidjan à San-Pédro, Soubré, Gagnoa, puis Yamoussoukro: enquêter sur la filière ivoirienne de la précieuse fève dont on fabrique le chocolat en remontant jusqu’aux producteurs, souvent isolés dans la brousse. Ce travail s’inscrit dans une recherche plus large consacrée à l’emploi des enfants dans l’agriculture. Selon une estimation prudente, une personne de moins de 18 ans sur trois serait employée aux travaux agricoles dans cette région. Ce taux n’a guère varié depuis des années malgré des sommes importantes investies par les entreprises internationales dans l’«approvisionnement responsable» en cacao. 

Piste rugueuse
Dorothée Baumann-Pauly et Berit Knaak arrivent enfin au village. L’accueil, elles le savent déjà, suivra exactement le même déroulé que les fois précédentes – et que toutes celles qui suivront. «Chaque visite en Côte d’Ivoire est soumise à un protocole très formel, précise Berit Knaak. Le chef du village est présent, accompagné de personnes importantes de la communauté, comme le fermier principal et un responsable de la coopérative locale ainsi que quelques dizaines d’habitants.» 

La réunion commence avec le plus jeune membre de la délégation du village qui prononce les salutations et lance la «première nouvelle», un petit rituel consistant à demander aux voyageuses comment s’est passé leur voyage, puis la «seconde nouvelle», cherchant à déterminer pourquoi elles sont venues. Le jeune délégué répète ensuite les réponses à l’oreille du chef du village – bien que celui-ci vienne de les entendre comme tout le monde.
Des femmes assistent également à la rencontre, à la demande des deux chercheuses car leur présence ne va pas de soi dans cette société patriarcale. Ce sont elles qui accomplissent l’essentiel du travail dans la communauté. Chaque matin, elles se lèvent avant l’aube pour aller chercher l’eau de la journée à une pompe éloignée – celle du village étant à sec. Une fois rentrées, elles travaillent dans les champs et entretiennent les potagers, où elles pratiquent une agriculture de subsistance. Le soir, c’est encore à elles qu’il incombe d’aller chercher du bois pour cuire le souper. 

«Nous les avons vues porter des charges qui devaient bien peser 80 kg, s’exclame Dorothée Baumann-Pauly. Avec Berit, nous avons essayé d’en soulever une. C’était impossible. Il faut deux personnes pour aider à placer les fagots sur leur tête. Elles marchent ainsi pendant une heure jusqu’au village. En résumé, elles travaillent dur jusqu’à dix heures par jour. Nous avons été choquées par le faible niveau de développement et l’ampleur de la pauvreté de ces populations.» 

Réalité et papier glacé
Le tableau est d’autant plus inquiétant que la demi-douzaine de communautés visitées dans le cadre de cette mission participe à des programmes d’approvisionnement responsable dont se vantent les grandes entreprises occidentales. Mais rien dans le quotidien de ces gens, aucun indice d’amélioration de leurs conditions de vie n’atteste de l’existence desdits programmes.

«C’est précisément pour confronter la réalité des choses à ce qu’exposent les rapports d’activité sur papier glacé que nous sommes venues sur le terrain en Côte d’Ivoire», commente Dorothée Baumann-Pauly.

L’empreinte des multinationales n’est toutefois pas totalement invisible. Les entreprises ont par exemple financé la construction d’un puits dans le village. Mais il fonctionne avec un moteur qui, un beau jour, est tombé en panne. Personne sur place n’étant formé pour le réparer, l’appareil est abandonné. 

Les dispensaires de soins, reconnaissables à leurs murs en bleu et blanc, existent eux aussi souvent grâce à des programmes de développement. Mais ils ne disposent ni d’eau courante ni du matériel de base pour délivrer des soins.

Quant aux écoles, dépourvues d’équipement et de sanitaires, elles sont devenues trop petites en raison de l’explosion démographique de ces dernières décennies. Les deux scientifiques ont observé que les classes prévues pour 25 réunissent 80 élèves, répartis en deux groupes, un le matin et l’autre l’après-midi, pour que tout le monde puisse suivre des leçons. Cela dit, pour beaucoup de ces enfants, la scolarité s’arrêtera vers 11 ou 12 ans. Un tiers d’entre eux ne possèdent en effet pas d’acte de naissance, un papier indispensable pour poursuivre les études dans le secondaire. Par ailleurs, nombreux sont ceux qui aident à subvenir aux besoins de la famille en travaillant dans les champs de cacaotiers, pour lesquels les entreprises internationales ont promis une rémunération décente.

Crise structurelle
Mais même cela n’est plus une certitude. En Afrique de l’Ouest, le secteur du cacao vit en effet une crise structurelle. Non seulement les rendements chutent, affectés par les effets du changement climatique et par la prolifération d’une maladie (virus de l’œdème des pousses du cacaoyer) qui décime les cultures. En plus, les prix de la matière première sont très volatils. Grâce à une hausse bienvenue, la tonne atteint en effet 12 000 dollars américains fin 2024, mais chute brutalement sous la barre des 3000 dollars en mars 2026 avant de remonter légèrement à 3500 fin avril.

Ne pouvant plus vivre de la seule culture du cacao, de nombreuses familles cherchent alors à diversifier leurs activités. Certaines se tournent vers le caoutchouc ou l’huile de palme. D’autres se ruent sur l’or, dont le sous-sol est riche et dont les cours sur le marché mondial, eux, flambent (ils ont plus que doublé en deux ans). Devenue très rentable, l’extraction artisanale du précieux métal subit une expansion rapide en Côte d’Ivoire – un phénomène déjà observé au Ghana. Cette activité, en général illégale ou menée sans attribution formelle de concession, cause de graves dommages environnementaux, notamment en raison de l’utilisation du mercure pour séparer l’or du minerai. Extrêmement toxique, ce métal se retrouve dans l’eau et les terres agricoles, contaminant ainsi les écosystèmes.

Les mines d’or fantômes «J’ai demandé au chef de village si sa communauté était touchée par le phénomène d’orpaillage illégal, explique Dorothée Baumann-Pauly. Il a vigoureusement nié. Il ne voulait pas en parler. Mais de nombreux indices montraient le contraire. En marchant un peu à l’écart du centre du village, on entendait clairement le moteur d’une machine utilisée pour l’extraction d’or. Dans chaque rivière que nous avons traversée, l’eau était trouble, presque laiteuse, à cause du niveau élevé de sédiments mis en suspension par les activités d’orpaillage en amont. Et les femmes, avec lesquelles nous avons pu nous entretenir en petit comité, nous ont confirmé que certains de leurs fils partaient travailler dans les mines d’or. Mais nous n’avons jamais pu nous approcher de ces exploitations. C’est dangereux. Ces activités illégales sont gérées par des gangs potentiellement violents.»

Pour ne rien arranger, la pollution des rivières a pour conséquence de tuer les poissons qui y vivent et de compromettre les activités de pisciculture qui, avec l’élevage de poulets, représentaient une activité très intéressante et complémentaire à la culture de cacao. 

Il existe pourtant des acteurs locaux ayant les compétences pour faire face à cette situation inquiétante. Les deux scientifiques ont notamment rencontré la représentante locale du Ministère des eaux et forêts très au courant des problèmes du secteur aurifère mais, sur le moment, dépourvue de moyens ne serait-ce que pour commencer à tester l’eau des rivières.

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Partenaire peu fiable
«Au cours de cette crise aiguë des cacaoculteurs ivoiriens, les grandes entreprises n’ont pas réagi comme un 'partenaire responsable' quand il aurait été urgent de le faire, estime Dorothée Baumann-Pauly. Sachant que les cours mondiaux du cacao avaient chuté, elles ont simplement refusé d’acheter les fèves de Côte d’Ivoire, dont le tarif était plus élevé que ceux du marché international car le prix d’achat au producteur avait été fixé par le gouvernement en début de saison en se basant sur celui de l’année précédente.»

Résultat: dans la ville portuaire de San-Pédro, Les deux chercheuses ont croisé des files de camions chargés de fèves de cacao ne pouvant pas embarquer sur les navires, faute d’acheteurs. Pour résoudre la situation, le gouvernement a fini par diminuer son prix d’achat aux agriculteurs, au grand dam de ces derniers, car, confiants, ils avaient déjà livré leurs fèves aux coopératives et autres intermédiaires avant d’avoir reçu le moindre sou. L’épisode a provoqué une véritable catastrophe humanitaire en Côte d’Ivoire.

«Les entreprises multinationales affirment mener des programmes d’approvisionnement responsable et qualifient même les producteurs de cacao de partenaires, s’offusque Dorothée Baumann-Pauly. Mais cette collaboration responsable entre les entreprises et les agriculteurs n’a pas fonctionné en cette période critique. Dans ces programmes de développement des communautés rurales de Côte d’Ivoire, il est beaucoup question de sensibilisation à des sujets tels que le travail des enfants – ce qui très important –, mais les entreprises ne sont pas prêtes à aborder des questions encore plus fondamentales (celles qui conditionnent précisément le travail des enfants) qui sont leurs pratiques d’achat, leurs prix, la fiabilité de leurs engagements, etc. Et c’est une fois de plus le maillon le plus faible de la chaîne d’approvisionnement mondiale qui en paye le prix. Pour moi, ce qui s’est passé cette dernière année représente un test décisif. Et il a échoué.»

Décloisonner les initiatives
Une fois la visite de la communauté terminée et les adieux formalisés, les deux chercheuses remontent dans la voiture 4x4, le chauffeur remet les gaz et le véhicule disparaît dans un panache de poussière rouge tout en rebondissant sur les irrégularités de la piste. En tout, Dorothée Baumann-Pauly et Berit Knaak auront visité une demi-douzaine de villages cultivateurs de cacao dans différentes régions du tiers sud-ouest de la Côte d’Ivoire, mais aussi des coopératives de différentes tailles, des installations de transformation des fèves, une filiale locale d’une entreprise de caoutchouc, le Ministère des eaux et forêts ainsi qu’une sous-préfecture.

À l’issue de leur mission, elles disposent désormais de données probantes sur les interactions entre les différentes matières premières de la région.
«Actuellement, le gouvernement suisse, pour ne prendre qu’un exemple, soutient les initiatives responsables mais il le fait produit par produit, sans coordination entre eux, explique Dorothée Baumann-Pauly. C’est insuffisant. Car si l’industrie du cacao parvient à sortir des enfants de ses plantations, ceux-ci iront simplement travailler dans d’autres filières agricoles, voire dans les mines d’or quand l’agriculture ne rapporte plus assez. On ne fait donc que déplacer le problème d’un secteur à l’autre. Si nous voulons vraiment résoudre des problèmes systémiques comme le travail des enfants, nous devons trouver un modèle permettant à ces différents secteurs de collaborer.»

C’est pour cela que Berit Knaak et Dorothée Baumann-Pauly défendent une approche holistique, dans laquelle toute initiative visant à rendre une activité économique durable doit considérer la communauté concernée dans son ensemble. Les chercheuses recommandent en particulier à tous les acteurs, privés et publics, de reconnaître que, désormais, l’agriculture et l’extraction aurifère coexistent et qu’il convient de rendre ces deux activités plus sûres et responsables.

«Nous ne prônons pas l’arrêt de l’orpaillage sauvage, insiste Dorothée Baumann-Pauly. Nous souhaitons sa formalisation. Il existe des méthodes d’extraction sans mercure qui permettent de créer des emplois décents, c’est-à-dire qui ne polluent pas l’environnement et qui traitent les travailleurs équitablement. Une telle transformation est parfaitement possible. Cette démarche rejoint d’ailleurs des travaux sur les mines de cobalt que je mène depuis plusieurs années en République démocratique du Congo.»

Désireuse de susciter un véritable changement, la directrice du Geneva Center for Business and Human Rights a d’ores et déjà agendé une réunion exploratoire rassemblant les différentes industries opérant en Côte d’Ivoire (Michelin, Nestlé, l’Association fédérale suisse de l’or, etc.) afin d’étudier la possibilité de former une coalition intersectorielle et de financer un projet pilote, en étroite collaboration avec les acteurs locaux. Idéalement, cette initiative devrait être lancée dans la région de la Nawa, qui offre un contexte idéal puisque les grandes marques occidentales s’y côtoient déjà pour s’approvisionner en caoutchouc, huile de palme et cacao et, indirectement, en or (ce métal est vendu sur le marché mondial après un long chemin obscur et tortueux jusqu’à Dubaï).

«Ce défi d’un approvisionnement véritablement responsable de matières premières devrait être relevé en premier lieu par la Suisse, conclut Dorothée Baumann-Pauly. Aucun autre pays ne tire autant profit du cacao et de l’or d’Afrique de l’Ouest. Cela représente donc un enjeu majeur pour la réputation de notre pays. C’est pourquoi je pense que le gouvernement helvétique devrait soutenir financièrement ces initiatives.»

Anton Vos