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Tête chercheuse

Carl Vogt, l’ogre matérialiste

Fondateur de la Faculté de médecine, le «Darwin allemand» a joué un rôle essentiel dans la transformation de l’Académie de Calvin en une université moderne et largement ouverte sur l’étranger. Ce qui ne l’a pas empêché de soutenir des thèses aux relents racistes. Portrait

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Pour ses ennemis, il est «le gros K»: un esprit brutal mettant toute son énergie à saper les fondements culturels et philosophiques qui depuis des siècles font l’identité de la cité de Calvin. Aux yeux de ses partisans, en revanche, Carl Vogt est un scientifique d’envergure internationale. Missionnaire laïc d’un savoir démocratisé, il séduit autant par ses talents de vulgarisateur que par son formidable sens politique. Un peu plus d’un siècle après sa mort, l’histoire a fait le tri. A l’actif du personnage, elle retient surtout le rôle essentiel joué par Vogt dans la modernisation de l’Université. Au passif, de nombreux commentateurs insistent sur les positions discutables défendues par le «Darwin allemand» en matière raciale.

La liberté à tout prix

Vogt naît entre deux mondes. Lorsqu’il voit le jour à Giessen, en 1817, un vent révolutionnaire souffle sur l’ensemble de l’Europe. A l’ordre ancien, religieux et aristocratique, s’oppose de plus en plus nettement le rêve d’une nouvelle société fondée sur des valeurs démocratiques et progressistes. Acteur à part entière de ce «printemps des peuples », Vogt choisit très tôt son camp. Son leitmotiv: défendre la liberté, que celle-ci soit individuelle, politique ou académique. «Pour Vogt, la première tâche de l’Etat est d’assurer la liberté générale grâce au respect absolu des libertés individuelles, résume l’historienne Françoise Dubosson dans un ouvrage rédigé à l’occasion du centenaire de sa mort*. Un tel climat social est une condition préalable essentielle à l’instruction des masses et à la diffusion du savoir, seule arme efficace contre l’oppression des dogmes et du despotisme. Plus rien dès lors n’entrave la marche du progrès et son corollaire, le développement d’une société plus forte et plus harmonieuse.»

La réalisation de ce programme passe logiquement par l’engagement politique. Lorsque la révolution de 1848 éclate en Allemagne, Vogt, qui a tout juste 30 ans, compte parmi les principaux chefs de la fraction démocratique. Elu au parlement de Francfort, il assure la charge de régent d’empire de façon éphémère avant que la Restauration ne le force à quitter le pays. Selon certaines sources, il prend la fuite déguisé en femme, sur un chariot de paysan.

Du sang neuf

Citoyen suisse depuis 1846, Vogt, qui a étudié à Berne et à Neuchâtel, rejoint Genève en 1852, à l’appel des radicaux. Son recrutement et sa nomination à la tête de la chaire de géologie répondent au moins autant à des motifs académiques qu’à des raisons politiques. Car si l’Académie a besoin de sang neuf, il en va de même pour le nouveau régime mis en place par James Fazy. Vogt se lance dans la bataille publique avec un appétit d’ogre. Elu au Grand Conseil dès 1856, il y siègera près de quinze ans, tout en représentant durant une dizaine d’années Genève sous la Coupole fédérale. Polémiste doté d’un rare sens de la formule, à la fois drôle et sarcastique, Vogt se distingue notamment par la ferveur avec laquelle il défend la laïcité, n’hésitant pas à voter systématiquement contre son parti durant le Kulturkampf.

Mais son principal cheval de bataille reste la politique universitaire. «Sur le plan académique, son but est de doter sa ville d’adoption d’une université moderne, ouverte aux étudiants étrangers et capable de former des scientifiques de haut niveau», résume l’historien des sciences Jean-Claude Pont. Il milite pêle-mêle pour une plus large autonomie de l’Université, pour l’introduction de mécanismes concurrentiels pour les enseignants, pour le développement des infrastructures  (on lui doit notamment le bâtiment de l’Ecole de chimie ainsi que la création sur le site des Bastions de la bibliothèque universitaire et du Musée d’histoire naturelle). Il revendique également une transformation radicale de l’enseignement académique qui vise à associer plus largement les étudiants à la recherche. Ses efforts sont concrétisés en 1873, avec l’adoption d’une loi qui transforme officiellement l’Académie en université et qui entérine la création d’une Faculté de médecine. La mesure, que Vogt juge indispensable au rayonnement de l’institution et de Genève dans son ensemble, porte rapidement ses fruits. En quelques années, la Faculté de médecine genevoise devient l’une des plus fréquentées d’Europe avec un nombre d’étudiants qui passe de 142 en 1876, à 1638 en 1913.

La capacité de Vogt à tout bousculer sur son passage, qui fait chez lui figure de seconde nature, est tout aussi manifeste dans son parcours de scientifique. Souvent pour le meilleur, parfois pour le pire. Formé à la médecine, qu’il n’exercera pourtant jamais, Vogt ne cesse d’élargir le champ de ses compétences. Anatomie comparée, zoologie, géologie, paléontologie, anthropologie: tout ce qui peut lui permettre de mieux comprendre les phénomènes qui régissent le vivant retient son attention.

l’homme: un singe perfectionné

Et l’homme n’est pas dénué de talent. En 1842, alors qu’il étudie à Neuchâtel auprès de Louis Agassiz, il est le premier à décrire le processus de mort cellulaire programmée connu aujourd’hui sous le nom d’apoptose. Matérialiste convaincu, il est également le premier, en 1860, à traduire L’Origine des espèces de Charles Darwin en langue française. Il ne s’en tient pas là. Contrairement à son confrère anglais, dont les conclusions restent très prudentes sur ce point, Vogt proclame d’emblée la nature purement animale de l’humanité. Selon lui, l’homme n’est rien d’autre qu’un singe perfectionné. Les hautes facultés humaines ne sont pas l’expression d’un principe non matériel, mais le résultat d’une organisation supérieure de la matière. Si l’idée paraît juste sur le fond, les arguments déployés pour en faire la preuve le sont nettement moins. Ainsi, dans ses Leçons sur l’homme, Vogt s’efforce de démontrer que la morphologie du «nègre» évoque irrésistiblement celle du singe. Il poursuit dans la même veine en 1863, dans un cours sur l’être humain: «L’enfant nègre ne le cède en rien à l’enfant blanc pour les capacités intellectuelles, explique le professeur. Cependant, dès que la fatale période de la puberté est atteinte, avec l’adhérence des sutures du crâne et la formation de la mâchoire, il apparaît le même processus que chez le singe. Les capacités intellectuelles restent stationnaires et l’individu de même que la race dans son ensemble deviennent incapables de continuer à progresser.»

Vincent Monnet

* «Carl Vogt, Science, philosophie et politique», par Jean-Claude Pont, Danièle But, Françoise Dubosson, Jan Lacki, éd Goerg, 399 p.

Dates clés

5 juillet 1817: naissance de Carl Vogt à Giessen, Allemagne

1835: compromis dans l’affaire des républicains de Marebourg, il s’enfuit à Strasbourg, puis à Berne

1839: Vogt passe son doctorat en médecine et devient assistant de Louis Agassiz (1807-1873) à Neuchâtel

1842: il est le premier à attirer l’attention sur le phénomène biologique de la mort cellulaire programmée aujourd’hui connu sous le nom d’apoptose.

1845: étudiant à la Sorbonne, il rencontre Proudhon, Marx et Bakounine. Il se brouille avec les deux derniers dans les années qui suivent. Publication des «Lettres physiologiques».

1846: la famille Vogt obtient la nationalité suisse

1847: Vogt est nommé professeur de zoologie à l’Université de Giessen grâce aux recommandations de Justus Liebig et d’Alexander von Humboldt.

1848: élu député au parlement de Francfort, il devient l’un des principaux chefs des démocrates modérés.

1849: après la dissolution de l’Assemblée par la force, il se réfugie à Berne.

1852: Vogt est appelé à Genève, à la charge de professeur de géologie. Il y enseignera jusqu’à sa mort, soit pendant quarante-deux ans

1854: publication de «Foi du charbonnier et science»

1856: il est élu au Conseil des Etats, puis au Grand Conseil

1861: Vogt devient citoyen genevois

1865: publication des «Leçons sur l’homme»

1872: il devient professeur titulaire de la chaire de zoologie et directeur de l’Institut de zoologie de Genève

1873: adoption de la loi sur la création de la Faculté de médecine. L’Académie prend le nom d’Université

1874: Vogt est nommé recteur de l’Université

1876: inauguration de la Faculté de médecine

1878: élection de Vogt au Conseil national

5 mai 1895: décès de Carl Vogt à Plainpalais, à l’âge de 78 ans