A (re)découvrir

Dr Ehrlich’s magic bullet (1940)

Roder Loriane, Mai 2018

Dr Ehrlich’s magic bullet (1940)


Paul Ehrlich, docteur et scientifique humaniste


Paul Ehrlich (1854-1915) était un médecin et scientifique allemand de confession juive. Avec son équipe, il a fait d’importantes découvertes notamment dans la recherche d’un traitement de la syphilis. En 1909, son laboratoire découvre l’asphernamine qui donnera le Salvarsan, le
traitement le plus prescrit contre la syphilis avant l’avènement de la pénicilline à partir des années 1940. En 1908, il reçoit le prix Nobel de physiologie et de médecine pour sa contribution en immunologie.

Dr Ehrlich’s magic bullet de William Dieterle, sorti en 1940, retrace les avancées de l’émérite Dr Ehrlich ainsi que de ses collègues. Le film se centre sur la découverte du Salvarsan au début du 20ème siècle, mais surtout sur la personnalité du docteur, connu pour être un homme
humaniste, ne se souciant guère de l’origine de ses collaborateurs et allant à l’encontre du racisme et de l’antisémitisme prégnants. Ainsi, plus que de narrer une découverte scientifique importante, le film plaide pour un discours philanthrope. Sa magie réside dans l’actualité des
thèmes abordés. Toutefois, il semble nécessaire de commencer par un détour contextuel afin de situer en quoi les partis pris du film sont d’une actualité remarquable.


De l’antisémitisme aux MST, un film résolument moderne
Le film sort en 1940, alors que la Seconde Guerre mondiale débute en Europe. Aussi promouvoir les avancées scientifiques – aussi magistrales soient-elles – d’un médecin allemand de confession juive ne fût pas du goût de tous-tes. Les studios Warner Bros auraient délibérément choisi de narrer l’histoire du Dr Paul Ehrlich connu pour ses qualités altruistes. En effet, selon McDermid, scénariste de Warner Bros : « the reason for picking Ehrlich as a protagonist had very little to do with syphilis and its cure. Ehrlich happened to be a great humaniarian and a German Jew » (cité par Lederer et Parascadola 1998). Le thème de la maladie sexuellement transmissible était un choix problématique, car les films produits à cette époque devaient obtenir l’approbation de la très conservatrice PCA (Production Code Administration). D’ailleurs, le film n’a failli jamais voir le jour. C’est seulement après d’importantes négociations que la PCA accepta le projet. La scène qui illustre le mieux la difficulté d’aborder des questions d’ordre sexuel est celle d’un dîner mondain organisé par la mécène Mme Speyer (à partir de 1 : 13 : 24). Alors que le Dr Ehrlich énonce
le mot interdit ; « syphilis », chaque invité, filmé l’un après l’autre de manière rythmée, se retourne outré.e et choqué.e, avec pour fond une musique dramatique. Aujourd’hui, la mise en Roder Loriane Mai 2018 scène théâtrale de cette réaction donne lieu à un moment plutôt drôle et insolite. Or à l’époque, cette scène cristallisait les enjeux d’évoquer les MST dans un film tout public.
Ainsi comme le notent Lederer et Paranscandola (1998), ce film doit être regardé en étant conscient.e des enjeux du contexte de la Deuxième Guerre mondiale. De prime abord, le film peut paraître mielleux, à cause de la musique notamment, omni présente et mélodique à souhait. Une manière de faire dont nous n’avons plus l’habitude. Le jeu de Edward G. Robinson, avec un air toujours modeste ajoute aussi à l’enjolivement de l’histoire. Comme s’il fallait, à l’instar de la scène du dîner cité précédemment, faire oublier que l’on parle de la syphilis, une maladie hautement stigmatisante au milieu du 20ème siècle. Et ainsi mettre en exergue la personnalité intrinsèquement bonne du Dr Ehrlich.

Les enjeux raciaux, une thématique délicate
La « race » est un enjeu important du film. Nous l’avons vu d’abord par l’origine juive d’Ehrlich utilisée comme argument principal de production du film. Ce qui a permis à Warner Bros de faire passer un message politique clair en ces temps de guerre mondiale. En outre, comme le suggère Bernhard Witkop (1999), le choix du charismatique acteur incarnant Ehrlich n’était sans doute pas anodin. En effet, Edward G. Robinson était un acteur américain, né en Roumanie, d’origine juive également et connu pour ses prises de position antifascistes et antinazies.
Le thème de la « race » se traduit également par la dimension humaniste du personnage d’Ehrlich dans ce film. Lorsqu’il défend son collègue «oriental », en réalité japonais, face aux inspecteurs très germaniques qui lui reprochent d’engager quelqu’un qui ne soit pas de « pure race», Ehrlich s’emporte et envoie un signal fort contre l’antisémitisme de l’époque.
Néanmoins une scène illustre tout de même un rapport ambigu entre le bon docteur blanc et un peuple de l’hémisphère Sud. Lors de sa convalescence en Egypte, le Dr Ehrlich est appelé à soigner un enfant égyptien mordu par un serpent. Même si cette scène n’est pas choquante, la figure du médecin blanc venant apporter son savoir et ses compétences à une famille égyptienne conforte l’idée d’une vision supérieure de l’Occident. D’autant que le père de l’enfant mordu a également des connaissances ; il explique lui-même avoir déjà été mordu auparavant par un serpent et explique une évolution dans ses réactions. Il a donc un savoir plus empirique qu’Ehrlich mais ce sont les connaissances théoriques (et occidentales) qui sont considérées comme valables.

 

Figure 1 : Cette scène représente le Dr Ehrlich soignant l’enfant égyptien.

Il est donc difficile d’utiliser l’argument contextuel dans ce cas, puisque le film est axé sur les questions raciales et les questionne.
Cela dit, cette scène sert à introduire les prochaines recherches du Dr Ehrlich à son retour d’Egypte puisqu’il décidera de travailler sur le venin de serpent. Il ne s’agit pas de considérer ce film comme impérialiste puisque l’ensemble est, comme nous l’avons dit, un plaidoyer humaniste. Soyons simplement conscient.e de la relation mise en scène et suivons encore une fois le conseil de Lederer et Parascandola (1998) qui est de regarder le film dans son jus.


Conclusion
La figure ici incarnée est celle, comme l’a relevé Martin Wrinckler (2006), du médecin humaniste, brave et courageux. Un héros modeste comme on les imagine, travaillant sans cesse afin de soulager les plus vulnérables, comme lorsqu’il décide de soigner tous les enfants de l’un des hôpitaux où il exerce malgré les ordres contraires de son directeur. En outre, le film ne parle pas que de médecine comme nous l’avons vu et transmet des opinions en opposition aux opinions majoritaires de l’époque. Des opinions empreintes d’humanisme et dénuées de racisme. Dr Ehrlich’s Magic Bullet mérite donc aujourd’hui d’être (re)découvert autant par les futur.es médecins que par les cinéphiles pour la modernité de ses thématiques, ses qualités formelles et son style un peu désuet mais dont le charme opère toujours.

Figure 2 : le Dr Ehrlich dans l’hôpital où il décide de soigner les enfants malgré les ordres contraires du directeur

Références
• Lederer Susan E. et Parascandola John (1998), Screening Syphilis : Dr. Ehrlich Magic Bullet Meets the Public Health Service, Oxford University Press, Vol. 53, pp. 345-370.
• Witkop Bernhard (1999), Paul Ehrlich and his Magic Bullets – Revisited, American Philosophical Society, Vol. 143, No. 4, pp. 540-557.
• Wrinkcler Martin (2006), Les médecins du grand au petit écran, Les Tribunes de la santé, N°11, pp.23-30.

Sources
• Fig. 1 : http://www.benitomovieposter.com/catalog/images/movieposter/74379.jpg
• Fig. 2 : http://ilarge.lisimg.com/image/6468801/1118full-dr.-ehrlich%27s-magicbullet-screenshot.jpg

Contagion, Steven Soderbergh (2011)

Avec Contagion (2011), Steven Soderbergh met les corps au centre

Le réalisateur à succès (plus jeune lauréat de la Palme d'Or pour Sexe, mensonges et vidéo en 1989) nous propose une plongée angoissante et réaliste dans une catastrophe sanitaire à l'échelle mondiale, où les humains sont brusquement ramenés à leur statut infiniment vulnérable d'êtres de chair et d'os.


Ce film, « basé sur un scénario considéré comme crédible par des spécialistes »1, peut être vu, sans jeu de mots, comme une vraie piqûre de rappel. En effet dans Contagion la terrible épidémie réduit l'humain à l'état de survie pure et simple, nécessitant de subvenir à ses besoins essentiels. Ce qui n'est pas une mince affaire quand les routes sont bouclées, les frontières fermées et les contacts humains réduits au minimum...

Devant les peurs et les estomacs vides, la civilisation, faite de lois et de confortables habitudes, laisse vite la place au chaos le plus total : ce qui compte, c'est de sauver sa peau. Soderbergh met en scène les corps dans de multiples situations révélatrices. Violents, traîtres, séparés, sacrifiés ou interchangeables, ils sont véritablement au centre de l'intrigue.

Scènes de chaos dans une pharmacie (56'04''). Capture d'écran

Le corps qui se bat

L'aspect le plus évident de la survie est évidemment la conservation de soi. Pour se nourrir en temps de pénurie, l'heure n'est pas à la retenue ou au partage ; c'est chacun pour soi et, lorsque l'armée échoue à satisfaire l'entier de la foule affamée, les plus mal servis se retournent bien vite contre les plus chanceux. Mouvements de foule, bagarres, ruées...les corps s'opposent, se frappent, se tuent, cassent et brûlent dans un élan de panique presque animal. Les codes sociaux se brisent en même temps que les vitrines des magasins, l'autre devient un concurrent menaçant, un obstacle à sa propre
conservation.

Le corps qui trahit

Beth Emhoff (Gwyneth Paltrow) est « le patient zéro », celle par qui se diffuse la maladie et accessoirement première victime à y laisser la vie. Épouse et mère, elle retrouve sa petite famille après un voyage d'affaires assorti d'une escale chez son amant, qu'elle contamine au passage. Cette relation charnelle se trouve être triplement sournoise : Beth, par l'intermédiaire de son corps, trahit son amant qui se trouve atteint lui aussi, son mari et elle-même, puisque son infidélité sera découverte à cause de cette escale coupable et de la propagation virale qui en découle. Le corps laisse sa trace là où il passe, à l'insu de celle qui le dirige et de ceux qui le côtoient.

Les corps séparés


Les rares salutations qui subsistent se font sans poignée de main. On fuit le voisin, l'amie, le collègue. La fille Emhoff (Anna Jacoby-Heron) se voit recluse à la maison par un père (Matt Damon) glissant doucement du deuil à la paranoïa, interdite de voir son petit ami – ou qui que ce soit par ailleurs. Pourtant les corps insistent, certains gestes tendres font de la résistance. La transmission par le toucher rend le monde fou mais on prend parfois le
risque d'être contaminé, justement, pour ne pas devenir fou. La mise en quarantaine concerne des régions entières, les bactéries stoppées à la frontière: on confine les futurs cadavres à l'aide de fusils d'assaut.

Fosse commune improvisée dans un terrain vague (60'21''). Capture d'écran

Le sacrifice de soi

Autre aspect du rapport au corps dans Contagion, il arrive qu'on mette en danger sa santé pour le bien de celle des autres. Après des recherches prometteuses sur un possible vaccin, le Dr. Hextall (Jennifer Ehle) décide de court-circuiter les longues procédures de mises sur le marché en s'inoculant elle-même le produit, et ce au péril de sa vie. Dans ce cas précis, le corps est donné, mis au service de l'ensemble de l'espèce humaine, pour des raisons qui sont donc supérieures à l'individu à qui il appartenait en premier lieu. C'est d'ailleurs le même principe qui préside à notre ultime réflexion.


Les corps indistincts

La bataille contre la maladie demande des soldats disciplinés, prêts à tout pour vaincre l'ennemi désigné. Lorsque ce dernier prend la forme d'une maladie infectieuse comme dans ce film, le rôle de chair à canon est tenu par les innombrables médecins qui combattent sur le terrain. Le fait saillant étant que, si l'un d'entre eux tombe, il sera immédiatement remplacé par son ''clone'', les deux semblant ici parfaitement interchangeables. Le Dr. Mears (Kate Winslet) paiera de sa vie son engagement sans faille, après avoir été traitée au même niveau que les autres malades (une intervention
spéciale n'ayant pas été accordée par les autorités). Elle est enterrée dans une impressionnante fosse commune au milieu d'un terrain vague, vêtue, comme tous les autres cadavres, d'un linceul en plastique bleu, ultime symbole de la dépersonnalisation des corps. De même, quand un vaccin est finalement distribué, il l'est après un tirage ausort par définition parfaitement aléatoire, réaffirmation du caractère interchangeable des personnages qui peuplent cette fiction. Comme l'indique Fabien Reyre sur Critikat, « il s’agit moins ici d’éprouver un minimum d’empathie pour les personnages sacrifiés que de suivre attentivement le cours magistral prodigué par le professeur Soderbergh sur le risque d’extinction pure et simple de la race humaine. »2


Bibliographie
Raymond, Y., « Traffic, de Steven Soderbergh », [date inconnue] sur Objectif-cinema.com
[En ligne] URL : http://www.objectif-cinema.com/analyses/158a.php


Reyre, F., « La toux infernale », publié le 8 novembre 2011 sur Critikat.com [En ligne]
URL: https://www.critikat.com/actualite-cine/critique/contagion/


Sotinel, T., « "Contagion" : une mise en scène sobre et froide pour glacer le sang », publié
le 8 novembre 2011 sur LeMonde.fr [En ligne]


URL:https://www.lemonde.fr/cinema/article/2011/11/08/contagion-une-mise-en-scene-sobre-etfroide-
pour-glacer-le-sang_1600545_3476.html


[Auteur inconnu], « "Contagion" : un scénario "crédible" selon les experts », publié le 9
novembre 2011 sur Infirmiers.com [En ligne] URL :https://www.infirmiers.com/les-grandsdossiers/
hygiene/contagion-un-scenario-credible-selon-les-experts.html

 

1 Auteur inconnu, « "Contagion" : un scénario "crédible" selon les experts » sur Infirmiers.com [En
ligne]

2 Fabien Reyre, « La toux infernale » sur Critikat.com [En ligne]

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