2018

Les secrets des manuscrits autographes

Des étudiants bénévoles de la Faculté des lettres de l’UNIGE retracent les étapes de la vie des manuscrits, depuis leur création jusqu’à leur achat par Martin Bodmer.

 

 

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Première page du manuscrit autographe d’«A la recherche du temps perdu» de Marcel Proust, avec la reprise de la célèbre première phrase du roman. © Bodmer Lab

 

 

Près de 500 manuscrits d’auteurs de langue française sont conservés à la Fondation Martin Bodmer. Jusqu’à présent, ils demeuraient inaccessibles au grand public et aux chercheurs. Numérisés par le Bodmer Lab de l’Université de Genève (UNIGE), ils font aujourd’hui l’objet d’un vaste travail de recherche auquel plus de cinquante étudiants bénévoles ont participé au cours des deux dernières années. Ce travail a pour ambition d’analyser chaque document dans son processus de création, de le situer dans son contexte et d’accéder ainsi à une dimension supplémentaire de lecture.

Etudier un manuscrit permet de se saisir du travail de l’auteur : les doutes, les itérations pour trouver le mot, la phrase juste deviennent visibles, concrets. «Lire dans son écriture le texte de son auteur favori, retracer la genèse d’un roman ou d’une théorie, suivre la rédaction et le parcours d’une lettre historique ou amoureuse, c’est tout l’intérêt de la numérisation et de la mise en ligne de ces documents exceptionnels», explique Marc Adam Kolakowski, collaborateur scientifique au Bodmer Lab, co-responsable de la constellation «Autographes».


Entrer dans l’intimité de la rédaction


La mise à disposition en ligne gratuite de ces manuscrits sur le site du Bodmer Lab permet ainsi un élargissement des pratiques de lecture : on ne tient plus seulement compte de la version «définitive» (imprimée) d’un texte, mais de ses étapes successives d’élaboration, de ses différents «états».
Ainsi, on constate que Proust avait tout d’abord intitulé Les Intermittences du Cœur l’œuvre qui deviendra par la suite A la recherche du temps perdu. La célèbre première phrase du livre a fait l’objet de nombreuses hésitations et ré-écritures avant de trouver sa forme définitive. Sur la page où est imprimé «Longtemps, je me suis couché de bonne heure.», Proust biffe, écrit «Pendant bien des années, chaque soir, quand je venais de me coucher, je lisais quelques pages...», puis il biffe encore avant de ré-écrire et confirmer «Longtemps, je me suis couché de bonne heure.» Dans le cas de Verlaine, c’est une strophe entière des Poèmes saturniens, qui sort de l’oubli.


«C’est une opportunité unique d’avoir accès à ces manuscrits», indique Pauline Brandt, étudiante en master de langue et littérature françaises. «C’est une manière de mettre en pratique ce que l’on étudie en cours. On se confronte à un écrivain ou à une œuvre littéraire connue, on entre dans l’intimité de sa rédaction. C’est passionnant d’avoir accès aux détails - des ratures, des corrections, des petites pliures, des taches...-  qui disparaissent lorsque le texte est ensuite édité.»


Le travail des étudiants


Depuis deux ans, une cinquantaine d’étudiants travaillent bénévolement sur les manuscrits autographes et préparent des notices descriptives qui vont accompagner, en ligne, le document original. Des questionnements fondamentaux peuvent découler de ces études, notamment le problème de l’authenticité d’une pièce. C’est pourquoi les étudiants tentent de retracer chacune des étapes de la vie du manuscrit depuis sa création jusqu’à son entrée dans la collection Martin Bodmer. Pour ce faire, ils recherchent les différentes éditions du texte et mettent le manuscrit «en réseau». Cette pratique permet de comparer les diverses versions du texte et d’apprécier ainsi le travail de l’auteur sous de multiples perspectives.


L’étude d’un manuscrit peut prendre quelques jours ou plusieurs mois. «Il suffit d’une note au crayon pour que l’on fouille pendant des heures et des heures afin de comprendre le parcours du manuscrit et l’importance qu’il a eue pour son auteur. On apporte ainsi un regard nouveau au document littéraire», indique Elsa Nguyen, qui continue ce travail sur les manuscrits autographes après avoir terminé son cursus universitaire. Par exemple, l’étude d’une lettre de Corneille a permis de retracer son parcours, malgré le nombre élevé de ses propriétaires (plus d’une dizaine), depuis la librairie jésuite du Collège de Clermont à Paris, où elle fut déposée à la fin du XVIIème siècle, jusqu’à son acquisition par Martin Bodmer en 1967.


La construction du fonds des manuscrits autographes de Martin Bodmer


Le fonds des « Manuscrits autographes » de la collection Martin Bodmer comprend plus de 2’000 pièces uniques, issues notamment de la collection Zweig acquise au cours de l’année 1936. Depuis lors, Martin Bodmer n’a eu de cesse de maintenir l’unité de cet ensemble et de le développer selon les principes mis en place par le célèbre écrivain autrichien.

 


A propos du Bodmer Lab


Le Bodmer Lab est un programme de recherche et de numérisation de l’UNIGE qui étudie et rend accessibles en ligne des ouvrages fondamentaux de la Collection Martin Bodmer à Cologny, en employant les outils et méthodes des humanités numériques. Plus de 20 chercheurs et de 40 bénévoles contribuent à la numérisation, aux travaux de recherche et à leur publication. Le Bodmer Lab a pour mission de créer des archives numériques de Littérature Mondiale à partir de la Collection Bodmer et de les rendre accessibles au public, grâce à un travail de recherche et d’accompagnement.

17 avril 2018
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