2018

Et si l’idée européenne avait déjà 5000 ans ?

Une vaste étude internationale, dont fait partie l’UNIGE, s’est penchée sur le profil génétique de la population européenne du Campaniforme, pour expliquer la présence d’une même céramique sur l’ensemble du Vieux Continent.

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Objets campaniformes de la nécropole du Petit-Chasseur à Sion : gobelets, pointes de flèche en silex et en cristal de roche, parure en argent, polissoir, pendeloque, brassard d’archer, bouton perforé en V. © UNIGE

 

Le 3ème millénaire avant notre ère se caractérise par la présence d’un type de céramique très particulier –le gobelet campaniforme– dans l’ensemble de l’Europe occidentale et en Afrique du Nord. Pourquoi ce gobelet de terre cuite décoré est-il présent sur tout le Vieux Continent, au point de donner son nom à cette période de l’histoire de l’Homme ? La question de son origine fait encore l’objet de nombreux débats. Sa présence est-elle due aux déplacements de populations ou à l’importation d’idées ? Grâce à l’étude du profil génétique d’ossements anciens datant du Campaniforme, une vaste étude archéologique internationale, incluant l’Université de Genève (UNIGE), apporte un nouvel éclairage sur cette question. Les résultats, publiés dans Nature, montrent que la présence de cette céramique en France et dans la péninsule ibérique n’est pas due à un mouvement important de population, contrairement à la Grande Bretagne, dont le profil génétique provient à 90% d’une arrivée de personnes d’Europe centrale.

La présence du Campaniforme, ce gobelet en forme de cloche renversée et décoré de motifs géométriques, souligne une homogénéité géographique dessinant les contours d’une Europe reliée culturellement. Mais comment cet objet a pu être fabriqué et utilisé sur un si vaste territoire, entre 2800 et 1800 avant J.-C. ? «Il y a évidemment plusieurs facteurs concernés et son origine est multiple, relève la professeure Marie Besse, directrice du Laboratoire d’archéologie préhistorique et anthropologie et directrice du Département Forel des sciences de l’environnement et de l’eau à la Section des sciences de la Terre et de l’environnement de l’UNIGE. Celle-ci peut être due par le transfert de l’idée de ce gobelet de proche en proche ou par des mouvements de populations par exemple.»


Le recours à l’ADN ancien


Afin d’apporter un nouvel éclairage sur cette question, une étude internationale, dirigée par l’Université de Harvard et incluant l’UNIGE, s’est penchée sur le profil génétique d’ossements datant du Campaniforme. L’objectif : observer les variations d’ADN permettant de déceler les éventuels mouvements de population qui pourraient être à l’origine de la présence du gobelet partout en Europe et en Afrique du nord.


«Le point technique de cette recherche était d’être certain que les squelettes étudiés dataient bel et bien du Campaniforme, et non du Néolithique final, précise Marie Besse. Il fallait donc que l’association entre les ossements et la présence de la céramique soit fiable à 100%, d’où notamment le recours au laboratoire de l’UNIGE, spécialiste de cette période.» De plus, certains sols, comme en Bretagne, sont trop acides et ne permettent pas la conservation des os, empêchant l’analyse de régions pourtant riches sur le plan archéologique. Enfin, une fois les individus sélectionnés, il fallait encore dissocier l’ADN de l’individu étudié de celui des nombreux archéologues ayant manipulé les ossements depuis leur découverte dans les années 60.


Le brassage ethnique de la Grande-Bretagne


Pour la première fois, le profil génétique de 226 squelettes campaniformes provenant de 136 sites dans 12 pays différents (dont la Suisse, sur le site du Petit-Chasseur à Sion) a été effectué avec succès et les résultats relèvent des points étonnants. Dans la péninsule ibérique et le sud de la France, les scientifiques ont observé une continuité de l’ADN entre les individus pré-campaniformes et campaniformes, indiquant l’absence de grands mouvements de population, sources de renouvellement génétique. Ce constat indique ainsi que la présence du Campaniforme est due à une assimilation d’idée de personnes vivants déjà sur ce territoire.


En Grande-Bretagne au contraire, les chercheurs ont constaté une rupture et un renouvellement d’ADN provenant d’Europe Centrale. En effet, dès 2450 avant J.-C., près de 90% de la population indigène aurait été remplacée en quelques siècles par des individus venus d’outre Manche. Le gobelet serait ainsi une résultante de grands mouvements de populations venues s’installer en Grande-Bretagne.


Une volonté d’unité


Cette étude apporte un nouvel élément dans la compréhension du Campaniforme et soutient les recherches archéologiques fondées sur l’étude de l’architecture, des rites funéraires, de l’alimentation, de l’outillage, etc. Grâce à la cartographie de l’ADN des ossements humains, les scientifiques ont aujourd’hui à disposition un élément fiable des mouvements des populations durant cette période. «Mais tout l’intérêt du Campaniforme réside dans l’attestation d’une unité européenne, d’une volonté d’appartenir à un même réseau en fabriquant une poterie semblable,» conclut Marie Besse.

21 février 2018
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