2018

Les bébés relient l’émotion d’une voix à celle d’un visage

A six mois, les bébés font-ils vraiment la différence entre colère et joie, ou reconnaissent-ils seulement les caractéristiques physiques de ces émotions? Des chercheurs de l’UNIGE apportent une première réponse.

 

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Durées de toutes les fixations oculaires d’un bébé après l’écoute d’une voix de joie. La taille des surfaces bleues représente la durée des fixations oculaires et les traits représentent les saccades oculaires. (UNIGE)

 

La capacité des bébés à différencier des expressions émotionnelles semble se développer durant les 6 premiers mois. Mais reconnaissent-ils vraiment l’émotion ou distinguent-ils seulement des caractéristiques physiques des visages ou des voix ? Des chercheurs de l’Université de Genève (UNIGE) viennent d’apporter une première réponse à cette question. Ils ont mesuré la capacité des bébés de 6 mois à faire le lien entre une voix entendue (voix de joie ou de colère) et l’expression émotionnelle d’un visage vu (visage de joie  ou de colère). Leurs résultats, à lire dans la revue PLOS ONE, montrent que les bébés fixent plus longtemps un visage de colère – et plus particulièrement la bouche – s’ils ont entendu auparavant une voix de joie. Cette réaction à la nouveauté témoigne ainsi pour la première fois de leur capacité précoce à transférer une information émotionnelle de la modalité auditive à la modalité visuelle.

 

Dès le plus jeune âge, les émotions font partie de notre vie. L’expression des émotions est le premier outil à disposition des bébés pour communiquer avec leur entourage. Les bébés expriment leurs émotions par leurs postures, leur voix et leurs expressions faciales dès la naissance. Ces attitudes permettent aux personnes qui en prennent soin d’adapter leurs comportements à leur état affectif. Par exemple, à travers leurs pleurs, les bébés parviennent à exprimer leur détresse et leurs besoins primaires (être nourris, changés, couchés). Mais l’inverse est-il vrai, se sont demandé les chercheurs de l’UNIGE, emmenés par le professeur Edouard Gentaz, président de la Section de psychologie de la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation et membre du CISA? Les bébés sont-ils capables de reconnaitre les émotions exprimées par les adultes? Adaptent-ils leurs comportements en fonction des émotions auxquelles ils sont exposés?

 

Des compétences précoces pour discriminer les émotions

La capacité des bébés à différencier des expressions émotionnelles semble se développer durant les 6 premiers mois de vie. Dans les premiers mois, les nouveau-nés et les bébés ont une préférence pour les visages souriants et les voix joyeuses. Avant 6 mois, ils discriminent la joie de différentes autres expressions comme la peur, la tristesse ou la colère. A partir de 7 mois, ils développent la capacité à discriminer entre plusieurs autres expressions faciales. Les bébés semblent donc posséder des compétences précoces pour la discrimination des émotions mais les reconnaissent-ils vraiment ou distinguent-ils seulement des caractéristiques physiques des visages ou des voix?

Afin de répondre à cette question, 24 bébés de 6 mois ont participé à une étude au babylab de Genève. Les bébés ont été exposés à des voix et des visages émotionnels exprimant la joie et la colère. Au cours d’une première phase de familiarisation auditive, le bébé est face à un écran noir et écoute une voix neutre, joyeuse ou en colère durant 20 secondes. Dans une deuxième phase, celle de la discrimination visuelle qui dure 10 secondes, il est face à deux visages émotionnels, l’un exprimant la joie et l’autre la colère.

En s’appuyant sur la technologie d’eye-tracking (oculomètre), l’équipe de chercheurs a mesuré de manière très précise les mouvements oculaires du bébé. Ils ont ainsi pu déterminer si le temps de regard pour l’un ou l’autre des visages émotionnels — ou pour des zones particulières du visage (bouche ou yeux) — varie en fonction de la voix écoutée. Si les bébés regardent autant les deux visages, il n’est pas possible de conclure à une différence. «En revanche, s’ils regardent nettement plus longtemps l’un d’eux, on peut affirmer qu’ils sont capables d’établir une différence entre les deux visages», souligne Amaya Palama, chercheuse au sein du Laboratoire du développement sensori-moteur affectif et social de la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de l’UNIGE.

 

Les bébés préfèrent ce qui est nouveau et surprenant

Les résultats de cette étude révèlent que les bébés de 6 mois n’ont pas de préférence pour l’un ou l’autre des visages émotionnels s’ils ont entendu une voix neutre ou exprimant la colère. En revanche, ils regardent plus longtemps le visage exprimant la colère – et plus particulièrement la bouche de ce visage – après avoir entendu une voix exprimant la joie. Cette préférence visuelle pour la nouveauté de la part des bébés de 6 mois témoigne ainsi de leur capacité précoce à transférer une information émotionnelle de joie de la modalité auditive à la modalité visuelle.

En conclusion, cette étude qui permet de conclure que les bébés de 6 mois sont capables de reconnaitre une émotion de joie, indépendamment de ces caractéristiques  physiques auditives ou visuelle, fait partie d’un projet visant à étudier le développement des capacités de discrimination des émotions dans l’enfance financé par le Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS).

11 avril 2018
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