Le théâtre universitaire à Commedia

Festival Commedia 2016

Rencontre avec les étudiants et les metteurs en scène des ateliers-théâtre universitaires

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Du 9 au 14 mai 2016 a eu lieu Commedia, festival de théâtre universitaire de Genève. Pour la seconde fois, la Comédie a ouvert ses portes aux troupes universitaires, leur offrant ainsi l'occasion de présenter leurs spectacles dans des conditions réelles, avec un encadrement technique professionnel. Des troupes des universités de Genève, Lausanne, Neuchâtel et Grenoble ont offert neuf pièces jouées en différentes langues, une performance et une lecture publique. Vous êtes quasiment 1'300 à être venus assister aux représentations durant la semaine.

Co-organisatrices du festival, les Activités culturelles vous proposent de partir à la rencontre des étudiants, des metteurs en scène et du directeur de la Comédie. À travers l’évènement particulier qu’est Commedia, nous vous invitons à venir questionner les caractéristiques du genre. En quoi le théâtre peut-il être «universitaire»?

La Comédie: le théâtre de l'Université

«Attention les étudiants vont venir!»

Nommé en 2011 à la tête de la Comédie de Genève, le metteur en scène Hervé Loichemol s’étonne du peu de contacts entre le théâtre et l’Université:

«Je suis allé au festival de théâtre universitaire de Lausanne, le Fécule. Je me suis dit mais pourquoi on fait pas la même chose? À la Grange de Dorigny ils sont sur le campus? Mais nous aussi on est sur le campus! On est à un jet de pierre d’Uni-Mail, Uni-Bastions et Uni-Dufour, c’est stupide. Y’a des milliers et des milliers d’étudiants et de profs, ça devrait être le théâtre de l’Université.»

En collaboration avec le directeur des Activités culturelles, Ambroise Barras, ils cherchent les modalités d’un réel partenariat. Il ne s’agit pas simplement de ramener les étudiants au théâtre, mais de leur ouvrir largement les portes et de fabriquer véritablement quelque chose ensemble. En 2014, ils lancent la première édition de Commedia, festival de théâtre universitaire de Genève. Pendant une semaine, les étudiants apprivoisent le lieu et touchent un peu du doigt les réalités des professions théâtrales. L’équipe de la Comédie les accueille, leur fournit un soutien technique et artistique, se met à leur disposition.

Les étudiants de l'atelier italien se préparent dans les loges de la ComédieLes étudiants de l'atelier italien se préparent dans les loges de la Comédie. Photo: Sara Baldini, 2016

Pour son directeur, ce rapport d’ouverture est fondamental: «Attention les étudiants vont venir! Mais c’est génial, j’ai rien à craindre, j’ai pas peur. Au contraire, j’ai tout à gagner. Si les gens s’approprient provisoirement les espaces dans lesquels vous vivez, ils vous rendent l’espace, ils vous rendent de la liberté dans votre propre espace. Les gens qui viennent au théâtre ouvrent ce théâtre. Moi je leur ouvre et ils me le rendent ouvert, libre. C’est une joie vraie, réelle, de voir des étudiants s’emparer du plateau!»

Dans cette optique, le Théâtre a accueilli une nouveauté cette année, un atelier dramaturgique réunissant l’ensemble des troupes participant au festival, le temps d’un repas, de quelques exercices d’improvisation et d’un moment pour faire connaissance et découvrir le travail de chacun.

Une diversité de langues, d'encadrements et de répertoires

«Chaque troupe universitaire est différente...»

Assis autour de la même table se retrouvent une majorité d’étudiants, âgés pour la plupart d’entre 18 et 30 ans. C’est peut-être leur seul point commun. Le brouhaha qui s’élève est un mélange d’italien, d’anglais, d’espagnol. Certains font du théâtre depuis tout petits tandis que d’autres ont commencé au début du semestre. Quelques-uns sont là par le biais de leur programme d’études, pour obtenir des crédits, la majorité l’est par plaisir, pour faire quelque chose de culturel, de littéraire, en parallèle d’une formation qui ne l’est pas toujours. Pour Julie, du Groupe de Théâtre Antique de Neuchâtel, c’est l’occasion de «participer à la vie universitaire, rencontrer du monde», pour Daisy, de l’atelier du département de français:

«C’est un cours pratique, on bouge, on devient une autre personne, on vit pleinement ce qu’on apprend. C’est une aventure!»

La variété des motivations a pour parallèle celle des liens entre ateliers-théâtre et universités:

  • Certains développent des liens étroits, puisqu’ils sont intégrés au plan d’études d’un département, comme l’atelier français, qui s’est constitué en «laboratoire dramaturgique» pour son metteur en scène Eric Eigenmann. Ces ateliers trouvent donc une valorisation sur le plan académique, puisqu’ils font l’objet d’une rémunération en crédits pour les étudiants de ces départements, tout en pouvant être validés comme modules d’options libres dans d’autres facultés.
  • À l’inverse, la Compagnie des rêves arrangés de l’Université Stendhal à Grenoble ne fait que bénéficier des fonds et des salles de l’Université, mais en reste complètement indépendante pour le reste: elle est le résultat d’une initiative étudiante, y participer ne permet pas d’avoir des crédits, et aucun membre du corps professoral n’y a de rôle, puisque la compagnie fonctionne avec un système de mise en scène collaboratif, où chacun donne son avis.

Cette soirée de rencontre est l’occasion de commencer des discussions nourries par la diversité des expériences:

  • Julie redécouvre les mythes grecs ou latins et les contes médiévaux au sein du Groupe de Théâtre Antique de Neuchâtel, qui traduit et modernise des textes anciens
  • Nata adapte collectivement des textes littéraires pour les transposer au théâtre avec la troupe de l’atelier anglais
  • Jenny revisite des pièces comiques classiques du XVIIème siècle qu’elle a pu aborder en cours avec l’atelier espagnol
  • Léo, de la compagnie grenobloise, peut partager les projets d’intervention sociale menés par sa troupe

Un réseau universitaire distinct des circuits amateur et professionnel

«Ça reste un microcosme du théâtre.»

Malgré cette diversité apparente de répertoires, de langues et d’encadrement, les troupes universitaires présentent une caractéristique commune, celle d’être inscrites au sein d’un réseau universitaire, parallèle aux réseaux amateurs et professionnels. En plus d’être composé de l’entrelacement des universités, des étudiants ou des salles de représentations, celui-ci se manifeste à travers des festivals dédiés, lors desquels les troupes peuvent rendre visible leur travail hors des murs de l’université. On peut citer le Fécule à Lausanne, ou le Futhé à Neuchâtel, et bien sûr Commedia, pour ne rester qu’en Suisse romande.

Ce réseau de lieux, de personnes et d’évènements spécifiques constitue un environnement porteur à la fois de contraintes et d’avantages particuliers par rapport aux théâtres amateur et professionnel.

Un exemple illustratif est celui des effectifs des troupes universitaires, qui présentent la particularité d’être très importants. Les ateliers-théâtre de l’UNIGE n’effectuent pas d’auditions, chacun est le bienvenu, et les troupes sont donc composées de plus de comédiens que dans les circuits amateurs et professionnels. Ce nombre élevé est en même temps une contrainte, car les pièces montées doivent souvent présenter une grande distribution, et une source de créativité, une occasion d’explorer de nouvelles formes théâtrales. C’est ce qui a poussé Nicholas Weeks, metteur en scène de l’atelier anglais, à juxtaposer des morceaux choisis de textes littéraires plutôt que d’adapter des pièces au nombre de rôles défini: «On module, on s’adapte. On va intégrer un peu plus de matériau textuel si besoin. Pour ce spectacle on a une étudiante qui parle mandarin et qui nous fait un extrait dans sa langue. On travaille avec ce que les étudiants peuvent apporter qui dépasserait le cadre exclusif narratif traditionnel. On peut jouer sur les frontières de la performance.»

L'atelier anglais clôt son spectacle L'atelier anglais clôt son spectacle "Dream Duplex" avec l’enchevêtrement des récits et des corps au centre de la scène. Photo: Audrey Baans, 2016

Une pratique théâtrale affranchie des contraintes financières et commerciales

«On n’est pas obligés de remplir les sièges d’un théâtre.»

Un avantage clé du théâtre universitaire par rapport à ses homologues amateur et professionnel est le financement par les universités. François Chédel, président du Groupe de Théâtre Antique, souligne que sans les subventions et le soutien de l’UniNe, la troupe ne pourrait pas avoir accès à un encadrement, une qualité de jeu et de mise en scène semblables: «Sans l’Université on n’existerait pas. Il n’y a pas de politique culturelle suffisamment développée pour permettre à des petites troupes amateurs de jeunes de s’en sortir aussi bien qu’on le fait.»

Nata, de l’atelier anglais résume bien la situation vis-à-vis du théâtre professionnel:

«On est pas obligés de remplir les sièges d’un théâtre. Ça te laisse beaucoup de liberté pour essayer de nouvelles choses, ça laisse de la place à la créativité, à l’innovation, pour voir où ça te mène.»

3 Nata devant le dispositif d’animation graphique mis en place pour le spectacle Nata devant le dispositif d’animation graphique mis en place pour le spectacle "Dream Duplex" de l'atelier anglais. Photo: Audrey Baans, 2016

Affranchi de la peur de l’échec commercial et des pressions financières, le théâtre universitaire est libre d’explorer toutes les directions.

Pour Marco Sabbatini, metteur en scène de l’atelier italien, le théâtre universitaire offre ainsi une grande liberté dans le choix des textes: «Ça nous permet d’explorer le répertoire tous azimuts, et dans des directions qui sont rarement explorées par le théâtre professionnel pour des raisons économiques ou politiques.» Les universités offrent à leurs troupes la possibilité de redécouvrir des répertoires négligés, de faire un travail de recherche dans les répertoires contemporains, de s’intéresser à des textes exigeants, de se tromper et de recommencer.

Allier recherche, théorie et pratique du théâtre

«Jouer, c’est penser.»

Pour le chargé d’enseignement en littérature italienne, l’environnement universitaire est également l’occasion d’un retour au matériau textuel:

«Le travail sur le texte peut être beaucoup plus approfondi, dans la mesure où c’est notre champ d’investigation, le texte. C’est un travail qu’on peut fournir ici, parce qu’on a le luxe on va dire de pouvoir y consacrer du temps, et parce qu’il y a les personnes compétentes dans ce domaine.»

La plupart des metteurs en scène de troupes universitaires sont issus à la fois du monde universitaire et du monde du théâtre. Marco Sabbatini exerce comme conseiller dramaturgique en parallèle de son activité à l’UNIGE. Nicholas Weeks fait de la dramaturgie et de la médiation culturelle en même temps qu’il écrit sa thèse au département d’anglais. Guy Delafontaine est comédien de formation, mais a bientôt 30 ans d’expérience dans la culture antique à l’Université de Neuchâtel, où il est désormais chargé d’enseignement. Ces parcours professionnels à la croisée des chemins les amènent à associer pratique artistique et pratique universitaire.

Le goût des mots, de la connaissance et de la réflexion qui est au cœur de la pratique universitaire vient ainsi se faire une place dans ces ateliers-théâtre orientés vers la pratique:

  • Vanessa Gonzalez et Abraham Madroñal de l’atelier espagnol consacrent leurs premiers cours à jeter des bases théoriques
  • Eric Eigenmann prend toujours soin d’insérer la pièce travaillée dans l’histoire et la théorie du théâtre
  • Guy Delafontaine propose des lectures complémentaires et invite des intervenants à parler des thématiques au cœur de la pièce de l’année ou des procédés de traduction.

Pour le comédien, la pratique est au cœur de son enseignement: «Moi je fais de la pratique. J’essaye de faire penser les gens, parce que je crois que jouer c’est penser.» Mais il reconnait volontiers qu’il faut l’alimenter d’autre chose, surtout dans le cas des textes antiques: «Il faut quand même avouer que ces textes antiques c’est des énigmes, c’est inmontable, c’est incompréhensible, c’est bizarre. Il y a des choses qu’on peut découvrir avec le jeu, mais il y a des choses qu’on ne peut découvrir qu’avec l’appui des gens qui ont une série de connaissances sur les dieux, les croyances, les mœurs politiques, les relations hommes-femmes à l’époque.»

En plus d’une familiarité avec la culture antique, la démarche du Groupe de Théâtre Antique fait appel à une compétence proprement académique, qui est celle de traduire des textes anciens. Ce travail est effectué par des étudiants de philologie de l’UniNe, comme Laure, ancienne présidente du Groupe, qui avait participé à la traduction d’une pièce médiévale:

«Quand on s’est mis à traduire "Le Jeu de la Feuillée", on s’est retrouvé en groupe de traducteurs, avec nos dictionnaires d’ancien français, avec nos outils de philologues, nos traductions préexistantes. C’était un travail très technique, minutieux, très documenté, très intellectuel.»

Les traducteurs effectuent également un travail d’adaptation, pour rendre accessible à tous ces textes anciens, les restituer plus contemporains, mais aussi adaptés à la scène. En effet le Groupe de Théâtre Antique ne se contente pas de monter des pièces de théâtre, mais aussi des textes poétiques, des témoignages ou des épigrammes, qui n’ont pas vocation à être joués à l’origine.

Avec Avec "Oracles - L'avenir c'était mieux avant", le Groupe de Théâtre Antique explore le thème de la divination. Les étudiants en philologie ont traduit et adapté un corpus de textes antiques allant du tragique au satirique.

Le théâtre universitaire mobilise également les compétences académiques des participants dans d’autres cas:

  • Le travail d’adaptation de la langue fait par les étudiants de l’atelier espagnol, qui doivent rendre des textes du XVIIème siècle compréhensibles pour le public de maintenant
  • Celui effectué par les étudiants de l’atelier anglais, qui composent une pièce cohérente à partir d’un assemblage de textes et d’auteurs disparates, avec l’aide de leur metteur en scène
Pour leur spectacle Pour leur spectacle "Bodas teatrales con toque flamenco", les étudiants de l'atelier espagnol ont rajeuni l’espagnol du XVIIème siècle de Cervantès, mais pas les costumes. Photo: Audrey Baans, 2016

Pour les metteurs en scène et professeurs, c'est également une opportunité d'aborder les objets sur lesquels ils travaillent par le biais de la pratique. Eric Eigenmann nous explique qu'il choisit parfois de monter des pièces sur lesquelles il est en train d'écrire par ailleurs. Le travail que Nicholas Weeks mène à l'atelier anglais rejoint le thème de ses recherches, qui portent sur l'expressivité corporelle dans la littérature et la performance. Vanessa Gonzalez effectue sa thèse sur un corpus de textes du XVIIème siècle, qu'elle participe également à éditer. L'atelier espagnol lui permet de fermer la boucle, de l’édition à la mise en scène. La pratique théâtrale peut donc être un outil heuristique supplémentaire au service des chercheurs universitaires

Parce qu’il prend place au sein d’une institution où des personnes disposant de connaissances et  de compétences spécifiques sont disponibles, le théâtre universitaire a donc le potentiel d’allier recherche, théorie et pratique. Il est donc singulier dans sa prédisposition à mener de front pratique de la recherche et pratique artistique, ce que peu d’institutions peuvent se permettre.

Faire du théâtre contemporain avec des textes classiques

«On fait du théâtre d’aujourd’hui.»

Malgré cette inclination envers des répertoires négligés ou des textes classiques ou exigeants, le théâtre universitaire ne semble pas déconnecté de ses publics. Nicholas Weeks, metteur en scène de l’atelier anglais, a à cœur de «trouver des court-circuitages très contemporains dans des textes qui ont 200, 500 ans», de «voir quel est le côté un peu transversal de textes comme ceux-là avec les gens ici, aujourd’hui, maintenant» et «d’essayer de les faire circuler au sein d’un public qui est pas forcément un public d’étudiants de cette littérature-là».

Même objectif avec le répertoire antique pour Guy Delafontaine, qui tente de «l’amener sur scène et qu’on comprenne que ça n’est pas si loin de nous, qu’il y a des tas de choses qui vivent en nous et qui viennent de là. Malgré le nom de notre groupe [Groupe de Théâtre Antique], on fait du théâtre contemporain avec ces matériaux, du théâtre d’aujourd’hui.»

L'atelier-théâtre: prolongement et contrepoint au travail académique

«Voir non plus sous l’œil du lecteur mais sous l’œil de l’acteur.»

Pas question donc de jouer en toge ou en robe de bure pour les étudiants du Groupe de Théâtre Antique, mais quel meilleur moyen de se familiariser avec la culture antique que de la vivre? Pour ceux qui étudient le théâtre, la littérature, l’histoire ou les langues à l’université, les ateliers-théâtre représentent une opportunité de faire par soi-même, d’expérimenter sur scène ce qui a été vu en cours, d’apprendre en faisant, et ainsi de sortir de la position habituellement passive de l’étudiant pour occuper un rôle actif.

Pour ceux qui suivent un atelier-théâtre dans une langue étrangère, c’est l’occasion d’apprendre la langue en la parlant, d’effectuer un travail sur l’oral qui n’est pas toujours offert en cours, centré sur la prononciation ou la diction. Les étudiants sont plongés dans un contexte où ils doivent oser, comme l’explique Vanessa Gonzalez, metteuse en scène de l’atelier espagnol:

«On dit toujours pour bien apprendre une langue et oser la parler il faut être dans un endroit où on n’a vraiment pas le choix. Là il n’y a vraiment pas le choix, ils doivent parler en espagnol sur scène.»

Gizem, venue de Zurich pour faire des études en relations internationales, nous confie ainsi que l’atelier du département de français lui a appris à ne plus avoir peur, à se sentir plus à l’aise.

Un lien personnel se crée entre les étudiants et les œuvres quand ils jouent les textes qu'ils ont vu en cours, ou qu'ils doivent se mettre dans la psychologie d'un personnage. Comme le fait remarquer Vanessa Gonzalez: «Ça leur permet de voir certaines œuvres non pas sous l’œil du lecteur mais sous l’œil de l’acteur, qui change quelque peu. Le fait de jouer permet aussi de mieux comprendre.»

Son avis est partagé par les étudiants, comme Christophe, de l’atelier français: «Je pense que faire du théâtre ça aide beaucoup à comprendre le théâtre. C’est très abstrait de rester sur les textes. Là ça nous donne un appui concret.» Ou Nata, de l’atelier anglais: «T’apprends les textes dans les cours mais t’aimerais bien les mettre en vie aussi un peu.»

Deux étudiants de l'atelier italien finissent de se préparer dans les loges de la Comédie. L'un se grime en vieux gardien de nuit, l'autre se maquille à la mode du Berlin des années 20.Deux étudiants de l'atelier italien finissent de se préparer dans les loges de la Comédie. L'un se grime en vieux gardien de nuit, l'autre se maquille à la mode du Berlin des années 20. Photos: Sara Baldini, 2016

La pratique théâtrale amène les étudiants à se pencher sur les textes et les auteurs traités en cours par le biais du travail du corps, de l’affectif. Ainsi, Laure trouve que son expérience au sein du Groupe de Théâtre Antique s'est révélée très complémentaire de sa formation académique:

«Au niveau de mes études, c’était une chance d’avoir un éventail complet de tout ce qu’on peut faire d’un texte. C’est-à-dire que dans ma formation en philologie et linguistique, j’avais l’aspect hyper technique et académique de traduction. Tout d’un coup par le jeu il y avait un aspect d’oralité qui intervenait, qui était des fois assez déconcertant, d’articulation physique, d’intégration corporelle de ce qui à la base était juste des mots sur le papier.»

"Les yeux d'Anna" est  une pièce sur le harcèlement scolaire présentée par la Compagnie des rêves arrangés de l'Université Stendhal à Grenoble. Anthony Herr y joue le rôle de Clémentin, agresseur d’Anna et jeune garçon en manque d’amour maternel. Photo: Audrey Baans, 2016

Un autre élément qui distingue sa pratique au sein de l’atelier-théâtre et sa formation académique est l'aspect collectif du travail d'atelier: «C’est quelque chose de très fort au sein du Groupe de Théâtre Antique, c’est qu’il y a énormément de travail sur le groupe, sur le chœur, sur l’aspect collectif du jeu. Ça fait un grand contraste avec certains aspects de l’enseignement académique, plutôt solitaire, tout se passe dans le cerveau.»

La pratique du théâtre universitaire constitue à la fois un prolongement et un contrepoint au travail académique, intellectuel et souvent solitaire. Elle permet d’aborder des matériaux classiques ou difficiles par le biais de l’émotion, du jeu et du collectif, et de les rendre ainsi plus accessibles, plus proches de nous.

La pratique théâtrale développe des compétences transversales

«Le théâtre ça influence toute ta vie.»

Pour les étudiants dont la formation à l’université n’a rien à voir avec les textes abordés dans les ateliers, le théâtre est une expérience qui soutient le développement de la personne de manière générale. Pour Nata, étudiante de l’atelier anglais: «Le théâtre ça influence toute ta vie.»

Mieux s'exprimer en public

«Le plus basique», nous explique-t-elle, «c’est quand tu as des présentations, pour moi j’essaie de me mettre un peu dans le même état d’esprit qu’avant la pièce. J’essaie de me calmer, d’avoir la même vision.»

Eric Eigenmann, metteur en scène de l’atelier français, remarque aussi les progrès effectués par ses étudiants quand ils s’expriment en public, et les attribue au travail physique du comédien: pose de voix, travail de la diction, respiration, ou tenue sur le plateau sont autant d’éléments qui contribuent à améliorer leurs interventions. Mathilde, une de ses étudiantes, a l’impression d’avoir développé une meilleure présence, de mieux réussir à capter l’attention d’un public. Pour sa part, Daisy pense avoir pris confiance en elle à force de jouer devant des gens.

Prendre confiance en soi

Pour Nathalia, de l’atelier espagnol, «ça t’aide à te lâcher, à y aller». Se retrouver face à tant de gens, savoir gérer la mise à nu que représente le fait de jouer devant un public, peut aider à prendre de l’assurance dans la vie de tous les jours. Voir le résultat de son propre travail, recevoir les félicitations de sa famille, de ses amis, être accueilli avec de bonnes critiques, sont autant de manières dont le théâtre peut se révéler profondément valorisant, gratifiant pour ceux qui le pratiquent.

 Les étudiants de la Compagnie des rêves arrangés de l'Université Stendhal à Grenoble ont été applaudis de longues minutes par le publicLes étudiants de la Compagnie des rêves arrangés de l'Université Stendhal à Grenoble ont été applaudis de longues minutes par le public. Photo: Audrey Baans, 2016

Mieux se connaître

Nicholas Weeks, metteur en scène de l’atelier anglais, met également en avant l’aspect introspectif de la pratique théâtrale. Il espère ainsi amener ses étudiants à découvrir d’autres facettes d’eux-mêmes: «Je les pousse à ouvrir des possibilités qu’ils n’avaient pas envisagé, dans leur posture, dans leur voix, dans le travail sur eux-mêmes, dans leur rapport aux autres.» Interpréter des personnages peut conduire à puiser dans des sentiments, des expériences refoulées jusque-là, et donc apprendre à mieux se connaître. Pour Daisy, de l’atelier français:

«Ça permet de se défouler, de sortir un peu de soi. On doit jouer des personnages qu’on n’est pas, on doit faire ressortir cette part de nous.»

Gagner en autonomie, tenir ses engagements

Les metteurs en scène attendent de leurs étudiants qu’ils soient des forces de proposition dans la construction du spectacle. Chacun est encouragé à faire part de ses remarques, et la critique constructive est valorisée à travers des exercices de mise en commun. Les étudiants développent ainsi leur autonomie et leurs capacités d’autocritique. Leur engagement dans un projet collectif et la tenue d’un rôle leur apprennent également à être dignes de confiance, persévérants, et à tenir leurs responsabilités.

Mieux vivre en groupe

Faire du théâtre à l’université, c’est aussi apprendre à bien s’intégrer dans un groupe, ça développe les capacités d’écoute, de gestion des conflits, ça habitue à ne mettre personne de côté et à coopérer harmonieusement avec une grande diversité de personnes. Participer à un atelier-théâtre crée des liens, une complicité avec la troupe, un esprit d’équipe. Pour Nicholas Weeks:

«Ça fait souvent un groupe d’amis un atelier-théâtre, de par les émotions vécues alors qu’on se rapproche d’une production.»

Pour Marco Sabbatini, les ateliers-théâtres peuvent être une manière de réapprendre à participer socialement par le biais d’une pratique artistique, lors des premiers isolements des débuts de la vie universitaire.

Les étudiants de l'atelier d'italien se détendent avant d'entrer sur scèneLes étudiants de l'atelier italien se détendent dans les loges avant d'entrer sur scène. Photo: Sara Baldini, 2016

La pratique du théâtre assoit donc des compétences transversales utiles aussi bien dans les études que dans la vie de tous les jours, liées à la confiance en soi, la capacité de s’exprimer en public, de s’engager envers un projet ou un groupe ou d’interagir harmonieusement au sein d’un groupe.

Théâtre «universitaire»?

Le théâtre universitaire tel qu’on le rencontre à Commedia parait de prime abord caractérisé par une grande diversité: de répertoires, de motivations des participants, de liens avec les universités d’attache et de méthodes de travail. Malgré tout, les troupes universitaires sont unies par l’appartenance à un même réseau, distinct des réseaux amateur et professionnel, porteur d’avantages et de contraintes spécifiques.

  • L’absence de pressions financières ou politiques permet une grande liberté dans le choix des matériaux, qui se traduit dans la possibilité d’explorer des répertoires négligés, classiques ou des textes particulièrement exigeants.
  • L’environnement universitaire favorise un certain retour au matériau textuel, puisqu’il mobilise des personnes dont c’est le champ premier d’investigation.

Le théâtre universitaire semble donc singulier dans son potentiel à mener de front pratique de la recherche et pratique artistique, ce que peu d’institutions peuvent se permettre.

Pour les étudiants et les metteurs en scène, la pratique théâtrale: 

  • Peut constituer un prolongement ou un complément à la formation et à la recherche académique à proprement parler, en les amenant à être actifs dans leur rapport à la connaissance, et à aborder les textes par d’autres biais que le travail intellectuel, ceux du jeu, de l’émotion et du collectif
  • Assoit des compétences transversales utiles aussi bien dans les études que dans la vie de tous les jours, liées à la confiance en soi, la capacité de s’exprimer en public, et de s’engager envers un projet ou un groupe

Baisser du rideau

Une manière de rapprocher théâtre et université est de montrer, comme nous l'avons fait, que le théâtre vient nourrir l'académie, la soutenir, lui indiquer de nouvelles voies, qu'il peut constituer un outil heuristique pour la recherche universitaire. Une autre manière serait d'examiner l'apport des études dramaturgiques, et de la recherche universitaire en général, au théâtre. Les savoirs construits dans les universités ne sont pas seulement destinés à être consignés dans les bibliothèques, mais bien à être éprouvés sur scène. Eric Eigenmann, dans un entretien avec le magazine Arts-Scènes, disait: «Je ne suis pas d’accord de dire que l’art ne se fait que dans la création.» Comment la recherche universitaire vient-elle à son tour enrichir la pratique théâtrale?

Par Elodie Blomet, juin 2016.

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