Chapitre 2
Histoire de l’étudiante en lettres
Lora Perdichizzi
Genève, 15 septembre. Fin d’après-midi
La lumière du jour commence à faiblir. Je suis sur le trottoir et je vois disparaitre au loin Henriette et son précieux chiard de bébé-Rodolphe qui hurle dans la poussette : j’imagine que se mordre le pouce, ça doit faire mal, mais après tout, qu’en sais-je ? Bon débarras. Ils commençaient sérieusement à m’énerver. Henriette, même pas foutue d’apprécier mon texte comme il se doit… quel temps perdu.
J’oublie leur existence pour observer la Place de Bel-Air : tout ce monde se bouscule, la foule semble s’affoler. Les humains sont-ils toujours aussi stressés ? Au final, je suis content d’être sur ce trottoir, à l’écart de cette agitation. Ils ne se disent même pas « Bonsoir ». Un simple mot. Utilisé tous les soirs. « Bonsoir ». Dans la cage d’escalier de leur immeuble. En sortant de chez eux. Dans la rue. Dans le tram. Le train. Au boulot. « Bonsoir ». Ce n’est qu’une façon de se saluer, n’est-ce pas ? Ordinaire. Banale. Familière. Connue. Normale. Je suis sûr qu’ils seraient d’accord avec moi. Si, à présent, ils fermaient les yeux. Et s’imaginaient. Dans la cage d’escalier de leur immeuble. En sortant de chez eux. Dans la rue. Dans le tram. Le train. Au boulot. Qu’ils levaient la tête pour se regarder. Observaient. Admiraient. Pendant une seconde. Deux secondes. Trois secondes. « Bonsoir ». Un simple mot. Une simple parole.
C’est déprimant. Et moi je suis toujours sur ce trottoir froid.
Hé ! Oh ! Personne ne veut me ramasser ? Je vais me geler les feuilles si je reste ici ! La bise du Rhône reprend de plus belle. Ça souffle. Ça souffle ! Je crois que j’ai un problème. Oh. Non. Mes pages tournent dans tous les sens. Ça ne sent pas bon, tout ça ! Je vais m’envoler... Aaaaaaaaah ! Je m’envole, en effet, le long des rails de tram sur la Rue de la Corraterie, quelle bourrasque ! Me voilà déjà Place de Neuve, où je virevolte un peu avec quelques mégots et papiers de bonbons… Une accalmie, puis je m’engouffre dans le Parc des Bastions, où je me joins à la danse des feuilles mortes. J’atterris à côté d’un banc devant l’Université. Heureusement que je ne me suis pas froissé de page… ça serait vraiment le comble…
J’observe autour de moi. L’automne s’installe gentiment. Ici, l’atmosphère est apaisante. Les feuilles des arbres colorent le parc. Rouge. Orange. Jaune. C’est beau. Je suis tellement concentré sur le décor que je n’ai même pas remarqué qu’une jeune femme, certainement une étudiante, marchait dans ma direction. Elle s’assied sur le banc et allume une cigarette. L’odeur de tabac me déplait immédiatement, mais je n’ai aucune envie de rester seul plus longtemps. J’espère qu’elle va remarquer que je suis posé par terre, juste à côté d’elle, et me ramasser. Je commence vraiment à avoir froid. L’étudiante se tourne soudain vers moi, semble étonnée : « Qu’est-ce que c’est que ça ? » Elle me prend dans ses mains. Me tourne de tous les côtés et me glisse finalement dans son sac. Sauvé !
On se met en mouvement. Son sac est vraiment un fatras pas possible. Un ordinateur, des livres. Ramuz, Duras, Baudelaire. Elle doit étudier la littérature. Eux, au moins, ils ont une vraie couverture, et puis l’auteur est mentionné. Pas comme moi. L’Autre aurait quand même pu me signer. Pas étonnant que je me retrouve sans domicile fixe, et que personne ne s’intéresse à moi, que je passe de main en main… D’ailleurs, en parlant de main, j’en sens une se glisser dans le sac.
— Je trouve jamais mes clefs, c’est pas possible !
Elle me tire de son sac pour me placer sous son bras pendant qu’elle fouille dans tout son fatras. « Ah, enfin ». Elle met la clef dans la serrure et on pénètre, me semble-t-il, dans le hall de l’immeuble. Elle monte les marches quatre à quatre. J’ai le tournis parce que l’escalier est en colimaçon. Quatrième étage. Sous la toiture. On entre enfin dans sa chambre. Elle me pose délicatement sur son bureau. La lumière émane d’une lampe sur pied. Acajou. Vintage. Elle a dû l’acheter au marché aux puces, j’imagine. L’étudiante s’installe sur son bureau à côté de moi. Elle allume son ordinateur et commence à taper. Hé, mais tu ne veux pas me lire ? Je commence à m’ennuyer, moi… Elle rallume une cigarette : je n’y porte pas attention. L’odeur ne me dérange plus, à présent, je crois que je m’y suis habitué… L’étudiante regarde autour d’elle. Elle semble en pleine réflexion. Est-ce qu’elle écrit ? J’espère qu’elle ne va pas faire comme l’Autre et abandonner son texte sans même le signer. Allez, ouvre-moi. Ouvre-moi. Je vais t’aider à trouver de l’inspiration ! Elle tire une dernière fois sur sa cigarette : elle m’aperçoit derrière le nuage de fumée qui remplit la pièce. Elle me prend dans ses mains et écarte mes pages :
Aussi sont-ils reconduits : les monstres et les dévots, les enfants des très nobles poètes – nos antiques patrons de futilité. Plus bas et plus fort, j’exècre aujourd’hui la musique qui se fait et se défait aux hôtels pour la continuité de l’amour. Ma loi a quelque chose du mépris affiché par le mendiant, dehors, sous les arches. Suivez cette trace vile de frissons, dans les soirs, aux marges du monde moderne… – Une forêt de ténèbres délicieuses se penche non loin, où sont réunis tous les crimes qui guettent. Ma place est dite. Y trouve-t-on seulement, logé dans le pli de robe de quelque vielle femme intraitable, la mélodie et le renfort que je poursuis ?
Son regard s’illumine : je crois qu’elle a une eu une idée. Elle se met à taper frénétiquement sur le clavier de son ordinateur, jusqu’à sombrer finalement dans un sommeil profond. Les doigts gourds et la tête truffée de pensées.
*
Genève, 16 septembre. Matin.
Le jour s’est levé depuis belle lurette. Les rayons du soleil pénètrent dans la petite chambre de l’étudiante. D’ici, je peux observer la Cathédrale Saint-Pierre à travers la fenêtre. Les cloches sonnent : au nombre de quarante-cinq, réparties entre les deux tours, elles font un vacarme pas possible et réveillent la ville. Il est dix heures du matin. La jeune femme sursaute. Elle frotte son visage engourdi et marqué par les touches de son clavier d’ordinateur. Elle regarde l’heure : « Oh purée, je suis en retard ! » Elle rassemble rapidement ses affaires, me glisse dans la poche avant de son sac et, les cheveux encore en bataille, s’engouffre dans les escaliers.
Je me demande où elle va m’amener, cette fois. Est-ce qu’elle va me reposer sur ce banc froid devant l’Université ?
Son téléphone portable s’allume à côté de moi : « T’es où, Jade ? Je suis à la Clémence. » Tiens… elle s’appelle Jade et est visiblement en retard pour retrouver un certain Grégoire. Qui c’est, ce Grégoire ? J’espère qu’elle ne va pas me donner à son mec – enfin, s’il s’agit de son mec. Je l’aime bien, moi, Jade, même si elle fume ; au moins elle s’intéresse à moi et ne m’a pas rangé dans sa bibliothèque comme un vulgaire livre oublié, sans m’avoir lu.
Quelques temps après, je sens l’humidité et le froid du sol sur lequel elle a posé son sac. Je distingue à peine des bribes de conversations. C’est pas tout ça, mais j’aimerais bien pouvoir sortir de ce sac. À cet instant, Jade me hisse vers la lumière du jour et me pose sur une table grise à côté de sa tasse de café fumante. Ils parlent, ils parlent, mais la discussion ne semble mener nulle part. Je pense qu’ils se disputent. Peu de chance qu’on s’amuse… J’entends la chaise grincer : Grégoire se lève et s’éloigne. Jade éclate en sanglots, se lève à son tour, et me laisse là. Seul. Sur cette table glaciale. Au milieu de la terrasse du café sur la Place du Bourg-de-Four. Elle m’a oublié.
L’automne, quelle saison infernale.
