Comique tragédie humaine
Océane Suhajda
Le premier incendie auquel fut confronté le père Philippe Ligné s’alluma dans sa culotte le dimanche 26 juin 1988, à l’occasion du batême de Grégoire Mourron » : une entrée en matière in medias res qui annonce immédiatement le ton du livre que l’on vient d’ouvrir. Contrefeu, roman de l’écrivain et psychiatre Emmanuel Venet, porte sur l’incendie d’une cathédrale fictive et suit, sur plus de trente ans, plusieurs personnages ayant eu de près ou de loin un contact avec le bâtiment. Entre autres, un évêque qui se livre à son « péché hebdomadaire » avec une pénitente dans un hôtel dijonais pendant que sa cathédrale est réduite en cendres, un génie des affaires autoproclamé, dont l’entreprise fait pourtant rapidement faillite et un politicien d’extrême-centre.
La grande diversité de personnages permet à Venet d’aborder une encore plus grande diversité de thèmes : exploitation, prostitution, adultère, injustice, précarité ou suicide, rien n’échappe à l’auteur. Sans oublier le fil rouge du récit : l’incendie d’un bâtiment à l’importance patrimoniale et communautaire énorme. Mais ces thèmes ne parviennent pas à donner une atmosphère malsaine au roman, car même s’il y a eu tragédie(s), Contrefeu n’est pas un thriller à propos d’un crime pernicieux, mais une satire humoristique sur la nature humaine. Le discours indirect libre entrelace l’attitude taquine du narrateur avec la voix des personnages (souvent mégalomanes illusionnés) ainsi que leur jargon, pour créer une mosaïque de sarcasme. Mais plus que méchamment se moquer des personnages, l’auteur semble s’amuser d’eux, et nous divertit aussi au passage. Les décennies passent, mais il n’est jamais question des saisons, et la majorité des évènements se déroulent pendant les beaux jours, transformant les horreurs vécues et commises en accidents de parcours, faits sous un chaleureux soleil printanier.

Critique
Cet exercice propose d’expérimenter la critique, en chroniquant des ouvrages contemporains – littéraires ou non. Les critiques ainsi produites ont été publiées par Le Courrier et La Pépinière.
