Au fil du Rhône avec les Kogis - Entre réappropriation du territoire et réveil de la mémoire
Compte rendu de la conférence
Par Nathalie Muller Mirza, équipe I-ACT, Université de Genève
La conférence « Au fil du Rhône avec les Kogis » a été organisée en collaboration avec l’association Tchendukua suisse et le RIFT ; elle s’est tenue dans le grand auditoire MR080 Boninchi, à UniMail, le 30 avril 2026. Elle a réuni près de 300 personnes.
Depuis 1998, Genève a accueilli régulièrement des délégations de Mamos et de Sagas du peuple Kogi de la Sierra Nevada de Santa Marta, au nord de la Colombie. Les Kogis sont considérés comme les « gardiens de la nature » grâce à leurs connaissances qui leur permettent de prendre soin de la vie. Les Mamos et Sagas sont les autorités spirituelles (masculines et féminines) qui jouent le rôle de conseillers et conseillères lors des choix importants de la vie quotidienne (pour les mariages, la vie communautaire ou la culture). De manière plus large, ces savant·es, formé·es durant de nombreuses années aux mystères du vivant, se disent capables de percevoir les lieux où le territoire se trouve en difficulté et d’en identifier les causes. Ils et elles suivent les règles de « Se », cette énergie spirituelle originelle au cœur de laquelle la Terre Mère est considérée comme un corps dont les organes sont interconnectés. Leur rôle est de soigner les liens qui apparaissent affaiblis.
Obligés de fuir à l’arrivée des conquistadors, les Kogis ont été expropriés de leurs terres et sont aujourd’hui victimes de la déforestation et de l’exploitation minière perpétrées par de grandes entreprises et des organisations paramilitaires. En 28 ans, plus de 2'800 hectares de terre ont pu leur être restitués, grâce à des dons et lors des conférences d’Éric Julien, géographe, fondateur de l’association « Tchendukua Ici et ailleurs », auteur de nombreux ouvrages sur le peuple Kogi (voir « Sur le chemin des pierres qui parlent », 2022).
En 2018, le peuple Kogi a souhaité revenir en Europe et « lire » nos territoires. Il a proposé de le faire à Genève, ville de Paix. En 2023, un « Diagnostic de santé territoriale » a été organisé au fil du Rhône, de son glacier à son delta en Camargue, dans le cadre d’un dialogue entre connaissances ancestrales et savoirs scientifiques. Les étapes suisses ont été le Glacier du Rhône, Saint-Maurice, la cathédrale de Lausanne, la jonction Arve / Rhône, et une rencontre avec cinq physiciens au CERN (voir les vidéos Tout savoir sur ce Diagnostic Croisé (DC 2)). En automne 2026, une nouvelle délégation du peuple Kogi va revenir pour approfondir notre connaissance du Rhône à Saint-Maurice et mieux comprendre les liens entre l’eau, la falaise et le vent, retrouver les connaissances des peuples autochtones celtes et ainsi réveiller nos mémoires.
La soirée du 30 avril avait pour intention de rendre compte de ce qui avait été entrepris jusqu’ici et, en préparation des prochaines discussions, de faire résonner ces échanges avec nos propres réalités.
Plusieurs intervenant·es ont pris la parole. En tant que représentante du RIFT, j’ai souhaité la bienvenue à l’assemblée. À cette occasion, j’ai rappelé trois mots-clés qui me semblaient traverser les interventions des conférenciers et conférencières ; il s’agissait également d’exposer les raisons qui rendaient si importante à mes yeux la tenue de cette conférence au sein de la faculté de psychologie et sciences de l’éducation de notre université.
Le premier mot-clé évoqué était celui de « crise ».
Si les Kogis nous font l’amitié de venir et de revenir en Europe, c’est qu’il y a un problème… En visionnant la vidéo du « Diagnostic sur le Rhône », nos cœurs ne peuvent s’empêcher de se serrer au moment, par exemple, où Carmen Nuvita, Saga Kogi, a les larmes aux yeux en se rendant compte que le glacier, la « Mère », est en train de disparaître.
Face à ce « problème » dont nous parlons en général en utilisant le terme de « crises environnementales », plusieurs types d’attitudes en lien avec les savoirs et la formation peuvent être observés :
- La foi technologique – l’intelligence et les capacités créatives des humains permettront de surmonter les problèmes (l’IA, de nouvelles technologies pourront assurer notre vie sur la Terre) ;
- Le possible effondrement – il faut dès aujourd’hui envisager des modes de survie dans un monde hostile (réapprendre à vivre sans le confort de la modernité, savoir faire du feu, chasser, pêcher, se défendre… dépasser nos anxiétés) ;
- L’éducation morale aux gestes écologiques ou l’éducation politique et économique – apprendre et enseigner les bonnes pratiques, se mobiliser pour changer les discours politiques (mieux produire, mieux consommer ; la nature doit être « protégée » mais demeurer un espace de ressources) …
Quels que soient les attitudes et les types d’apprentissages qu’il s’agirait de développer, il semble difficile de sortir de la représentation « ressourciste », « extractiviste » et « anthropocentriste » dominante, construite autour de la distinction entre la société, d’une part, et l’environnement, en tant qu’ensemble de ressources, de l’autre. Dans cette cacophonie de discours, dont aucun ne questionne véritablement le système de représentation dominant, d’autres voix se font pourtant entendre… et celles des Kogis touchent nos cœurs et réveillent nos imaginaires pour penser d’autres façons d’agir et de penser. Ils nous rappellent aussi que les « crises » peuvent, à certaines conditions, devenir des occasions de transformation.
Le deuxième mot-clé était celui de « dialogue », parce que les Kogis évoquent, grâce à leur patience et leur confiance en la vie, la force de la rencontre. À travers les Diagnostics croisés organisés tout au long du Rhône entre savants Kogis et scientifiques européens, il ne s’agissait pas simplement de juxtaposer deux points de vue ou représentations différentes – celle des « peuples premiers » et celle des « Occidentaux » – mais plutôt de déployer cet effort qui implique l’écoute de l’autre et la reconnaissance de sa parole comme digne de valeur. Cette forme de dialogue ne présuppose pas une solution, une réponse, une façon de voir les choses. Il s’agit de cette capacité humaine où la relation et le lien apparaissent comme fondamentaux, permettant à une dynamique de se remettre en mouvement pour l’émergence de l’inattendu et de l’émerveillement.
Le troisième mot clé était celui de « mémoire ». L’intention de la conférence était d’entendre et d’apprendre non pas seulement la façon dont d’autres personnes, d’autres peuples se représentent le monde – et il a été bon d’en apprendre un peu plus à ce sujet aussi ! – mais également en quoi nous pouvons retrouver, recréer, réimaginer des connaissances sensibles ici et maintenant qui nous appartiennent, et qui sont davantage « en accord » avec la vie. Cela implique un retour à soi et au vivant en nous.
René Longet, Président de la Commission Consultative de la Diversité Biologique (CCDB) et membre du comité de Tchendukua Suisse, a pris la parole en ouverture de la conférence. Puis sept personnes ont développé, chacun·e à sa manière, un aspect particulier de leur « rencontre » avec les Kogis.
Geneviève Morand, fondatrice et Présidente d’honneur de Tchendukua Suisse et Rezonance, coordinatrice de deux diagnostics croisés, chargée de cours en management à Fribourg École de Management, a rappelé quelques moments forts depuis leur première venue en Suisse et présenté les prochaines étapes de la préparation de leur arrivée dans un exposé intitulé : « Quelques jalons depuis 2018 pour comprendre le contexte du diagnostic croisé proposé par le peuple Kogi ».
Claire Laurent, anthropologue et ethnobotaniste, qui a vécu auprès des Kogis, a présenté les axes principaux de leur représentation du monde, dans sa conférence « À l’écoute de la cosmovision Kogi ».
En partant de la représentation Kogi du territoire en termes d’organisme, Gilles Mulhauser, biologiste et écologue, a développé sa présentation autour de cette idée forte : « Et si l’on pensait le territoire comme un corps vivant ? ».
Professeur en sciences de l’éducation à l’Université de Genève, Abdeljalil Akkari a évoqué l’importance de l’étude des éducations du Sud dans son exposé : « Ce que l’on peut apprendre des peuples premiers ».
Pour ma part, j’ai déployé une contribution intitulée « La connaissance pour les Kogis, une invitation à repenser nos liens avec le vivant » à partir de ce que nous savons de la connaissance telle que définie par les Kogis et mise en œuvre dans les diagnostics. Je suis revenue sur certaines théories « occidentales » en psychologie, en éducation et en philosophie sur le développement de la pensée. J’ai cherché à montrer l’importance d’une articulation serrée, dans nos enseignements et nos recherches, entre les deux modalités de pensée, « logico-mathématique » et « narrative », décrites par Jerome Bruner, ou les deux approches, l’une « prométhéenne » et l’autre « orphique », reprises par Pierre Hadot lorsqu’il parle du rapport à la nature (notamment dans son ouvrage Le voile d’Isis). Une invitation donc à repenser nos propres définitions de « la connaissance » et du rapport au réel, et l’envisager en termes plus sensibles, accordant de la place à la transformation de soi pour rencontrer l’autre.
Dans l’exposé « Territoire et mémoire : pourquoi les Kogis souhaitent revenir à Saint-Maurice », Jean-Paul Rouiller, mémorialiste du territoire de St-Maurice en Suisse, a présenté son travail de détective qui lui a permis de mettre en lumière les traces laissées par les Celtes dans « son » territoire.
Gunter Pauli, entrepreneur du bien commun, Dr honoris causa de l’Université de Magdalena en Colombie, auteur de « L’économie bleue », a conclu la conférence. Il a rappelé certains éléments de la connaissance millénaire des Kogis, les raisons de leur exil à l’arrivée des conquistadors et la destruction de leurs sites sacrés.
Autour d’un verre de jus de pomme, les échanges se sont poursuivis, riches des questions suscitées par un peuple dont les capacités à se mettre en résonance avec l’eau, le temps et les montagnes fascinent.
Puisse cette fascination nourrir et renouveler notre propre rapport au vivant… et nos pratiques d’enseignement et d’apprentissage.