Recherches

Déficience visuelle et aveugles

"Psychologie cognitive de la cécité précoce"

Présentation de l'ouvrage de synthèse d' Yvette Hatwell (2004) publié chez Dunod

La perte de la vue est une affection qui, dans les pays industrialisés, touche surtout les personnes âgées. Mais, malgré les progrès de l’hygiène et de la médecine, elle survient encore aussi chez les enfants, parfois dès la naissance. L’Organisation Mondiale de la Santé considère la cécité comme un « handicap majeur », ce qui est justifié par le rôle dominant que joue la vision chez les humains.  

En effet, aucune autre modalité perceptive n’égale la vision dans la quantité et la qualité des données fournies, surtout en ce qui concerne les propriétés spatiales de notre environnement. L’audition est aussi une perception à distance, mais elle est limitée car tous les objets ne sont pas sonores. Le toucher est une perception de contact et son champ perceptif (c’est-à-dire la portion d’espace qui stimule les récepteurs sensoriels à un instant donné) est très petit. Il est donc moins performant que la vision dans le domaine spatial. Par ailleurs, en raison même de son haut pouvoir informatif, la vision a un rôle déterminant dans l’initiation et le contrôle des actions motrices dirigées sur les objets. Dès l’âge de 3-4 mois, c’est la vue des jouets proches de lui qui incite le nourrisson à les saisir et qui guide les mouvements de ses mains. La privation de la vue diminue donc l’information perceptive disponible sur l’environnement, et elle a un retentissement sur l’activité motrice qui perd son principal système d’incitation, de guidage et de correction. Elle conduit, en conséquence, à un usage intensif des autres modalités perceptives disponibles.  

Quelles sont les incidences perceptives et cognitives réelles de la cécité chez l’enfant et le jeune adulte ? En français, on dispose aujourd’hui de chapitres généraux (par exemple, Hatwell, 1995) ou plus spécialisés (cf. par exemple ceux contenus dans l’ouvrage d’Hatwell, Streri et Gentaz, 2000), ou bien encore d’ouvrages qui sont des actes de colloques (par exemple, Safran & Assimacopoulos, 1995). Mais aucun livre ne présente une synthèse des recherches dans ce domaine comme Warren (1977, 1984 et 1994) l’a fait en anglais dans plusieurs éditions révisées de son important ouvrage de base paru en 1977. Le but de ce livre est donc de mettre à la disposition des lecteurs francophones un état des travaux expérimentaux qui, depuis trente à quarante ans, ont exploré les formes les plus diverses des activités perceptivo-motrices et cognitives des jeunes aveugles. (Par travaux expérimentaux, nous entendons ceux qui, avec une méthodologie empruntée aux sciences expérimentales mais adaptées à la psychologie, tentent de fournir des preuves par l’observation des comportements des aveugles dans des situations spécialement conçues pour étudier certaines de leurs fonctions cognitives). Cette entreprise n’est pas aisée en raison de la rareté de la cécité dans l’enfance, mais un corps de connaissances est néanmoins disponible aujourd’hui et il sera discuté dans cet ouvrage.  

Présenté schématiquement, le problème est de savoir s’il est possible d’acquérir les mêmes connaissances (et au même rythme) en mettant en œuvre d’autres modalités que la vision, principalement le toucher qui est le système perceptif le mieux à même de remplacer la vision défaillante. Si on considère que la vision et le toucher sont fondamentalement différents, la réponse à cette question sera négative et on s’attendra à trouver des déficits cognitifs et des particularités chez les aveugles de naissance. Si au contraire on pense, dans le prolongement des idées de Gibson (1966), que les modalités par lesquelles sont acquises les connaissances n’ont pas d’importance majeure parce que l’information tirée est amodale (indépendante des modalités), alors on prédira qu’il n’y aura pas de différence dans le fonctionnement cognitif des aveugles congénitaux et des voyants. Nous verrons dans cet ouvrage que ces positions extrêmes sont toutes deux partiellement contredites par les faits et que des interprétations plus nuancées rendent parfois mieux compte des observations expérimentales dans chacun des secteurs considérés de l’activité cognitive.  

Pour informer d’abord le lecteur sur ce qu’est la cécité et ce que pourraient être ses incidences, le premier chapitre décrit ses principales caractéristiques (définition, étiologie, démographie, etc.), les outils qui restent disponibles pour prendre en charge, en partie au moins, les fonctions habituelles de la vision, et les difficultés méthodologiques de l’étude expérimentale du développement perceptif et cognitif des enfants aveugles.  

L’ouvrage est ensuite divisé en trois parties. La première concerne la première enfance. Ainsi, le chapitre 2 fait le point sur ce qu’on sait du développement perceptivo-moteur des bébés aveugles (développement postural et moteur, activités de préhension, discriminations perceptives) et le chapitre 3 examine l’émergence des fonctions symboliques : langage, jeu symbolique, théorie de l’esprit.  

La deuxième partie est consacrée aux nombreux travaux portant sur les enfants d’âge scolaire et les jeunes adultes. Dans le prolongement de l’étude des fonctions symboliques chez les nourrissons, le chapitre 4 analyse le langage des enfants aveugles. Comme nous le verrons, ce domaine est très peu affecté par la cécité précoce. C’est pourquoi les psychologues qui essaient d’évaluer le niveau intellectuel de ces enfants utilisent très souvent des items verbaux issus des tests globaux d’intelligence (Terman ou Wechsler). Les résultats de ces recherches sont discutés dans ce chapitre 4. Les capacités perceptives tactiles, auditives et, dans une moindre mesure, olfactives des aveugles sont ensuite analysées dans le chapitre 5, tandis que le chapitre 6 examine le développement moteur: posture et locomotion (tendance à virer, sens des obstacles), activités manuelles, physiques et sportives, et latéralité des jeunes aveugles.  

Les deux chapitres suivant étudient un aspect fondamental du fonctionnement cognitif des aveugles, à savoir les représentations spatiales. Une question naïve mais souvent posée par les non-spécialistes est celle de savoir si les aveugles congénitaux ont des images mentales spatiales. La réponse est évidemment affirmative, mais le problème est de savoir si ces images non-visuelles ont les mêmes propriétés fonctionnelles que les images visuelles des voyants. Le chapitre 7 tente de répondre à cette question. Quant au chapitre 8, il poursuit l’étude des représentations spatiales des aveugles, en particulier des aveugles congénitaux, en se centrant sur la représentations des déplacements (de soi, d’autrui et des objets) et des conséquences spatiales de ces déplacements. Enfin, le chapitre 9 est consacré au raisonnement logique de ces enfants tel qu’il apparaît dans les tâches de conservation des quantités et du nombre, ainsi que dans des tâches qui sollicitent peu ou pas les perceptions, comme les classifications et sériations verbales.  

La troisième partie de l’ouvrage s’interroge sur l’intégration scolaire et professionnelle des aveugles. On sait que ceux-ci ont pu avoir accès à l’instruction grâce à Louis Braille qui, entre 1825 et 1837, a mis au point à Paris un alphabet en relief ponctué très bien adapté au toucher. Le chapitre 10 présente ce mode de lecture et d’écriture et discute des problèmes de son apprentissage par les enfants et les adultes. Enfin, on trouvera dans le chapitre 11 un aperçu des professions exercées par les aveugles dans le passé et aujourd’hui. Il nous a semblé en effet nécessaire, après avoir longuement évoqué les incidences perceptives et cognitives de la cécité, de montrer que les aveugles peuvent s’intégrer professionnellement et mener une vie autonome, même si cette intégration s’avère en général plus difficile que pour un voyant.  

Evidemment, cet ouvrage n’est pas exhaustif. Centré sur les incidences cognitives de la cécité, il n’aborde pas tous les aspects du développement psychologique, notamment pour ce qui concerne la formation de la personnalité et les relations sociales. Cependant, même avec ces limitations, nous pensons qu’il peut être utile non seulement aux étudiants et aux chercheurs en psychologie et sciences cognitives, mais aussi aux praticiens qui ont la charge des déficients visuels : enseignants et éducateurs spécialisés, orthophonistes, psychomotriciens, ergothérapeutes, etc. Ecrit dans une langue aussi claire que possible et qui évite le jargon propre à la discipline, ce livre leur apportera une vue générale des potentialités cognitives des jeunes aveugles et des domaines dans lesquels leur intervention peut être déterminante.

 

Cécité et cognition

Qu’est-ce que la cécité ?

Définitions

La définition légale de la cécité fixe les seuils de vision en dessous desquels des aides sociales spécifiques sont attribuées à ceux qui en sont atteints. Ces seuils varient d’un pays à l’autre et sont basés surtout sur l’acuité visuelle résiduelle du meilleur œil après correction, ainsi que sur la restriction du champ visuel. Alors qu’aux Etats-Unis, sont légalement aveugles les personnes dont l’acuité est égale ou inférieure à 1/10ème, ce seuil est de 1/20ème en France. Un aveugle légal en France voit donc, au mieux, 20 fois moins bien qu’une personne ayant une acuité normale de 10/10ème. Or, avec 1/20ème (ou même moins), la lecture de gros caractères imprimés est encore possible, de même que la perception de certains obstacles. Mais d’autres aspects de la vision peuvent être perturbés et ne sont pas toujours pris en compte dans les définitions légales : adaptation à l’obscurité, sensibilité au contraste, perception des couleurs, éblouissement, etc. Le groupe qualifié d’aveugle légal est donc très hétérogène. Quant aux « malvoyants », autrefois appelés « amblyopes », ils ont une acuité visuelle supérieure à 1/20ème mais inférieure à 3/10ème et ne bénéficient que de certaines aides sociales (le port de la canne blanche étant réservé aux aveugles légaux).

Pour la psychologie cognitive, qui s’intéresse aux processus permettant l’acquisition des connaissances, la définition légale de la cécité est inadaptée. Le problème étant de savoir si la perte complète de cette source majeure d’information qu’est la vision a une incidence sur le développement cognitif, la définition utile de la cécité est alors celle qui distingue d’une part les aveugles complets (qui n’ont plus aucune perception visuelle ou ont seulement des perceptions de la lumière), d’autre part les aveugles avec résidus visuels (aveugles partiels). Les aveugles partiels ayant fait l’objet de très peu d’études, cet ouvrage sera principalement consacré aux aveugles complets.

Age à l’apparition du trouble

L’âge à l’apparition de la cécité est un facteur essentiel dont il faut toujours tenir compte. De ce point de vue, on distingue les aveugles de naissance, ou aveugles précoces, et les aveugles tardifs. A strictement parler, les aveugles de naissance sont ceux qui n’ont jamais vu. Mais le diagnostic de cécité ne peut pas toujours être posé dès la naissance et, par ailleurs, des aveugles partiels perdent parfois la vue dans les premiers mois de leur vie. On accepte donc souvent de considérer comme aveugles précoces ceux qui ont complètement perdu l’usage de leurs yeux avant 6 mois ou 1 an. La logique voudrait alors qu’on qualifie d’aveugles tardifs ceux dont la cécité est survenue après ces âges. Mais, dans ce cas, de nombreuses études montrent que l’âge à l’apparition du trouble n’a pas d’effet sur le développement cognitif. Par contre, quand on prend une définition plus restrictive de la cécité tardive et qu’on n’inclut dans ce groupe que les personnes qui ont complètement perdu la vue après l’âge de 3 ans (c’est-à-dire après la première enfance), ce facteur devient déterminant. En effet, on constate alors que les aveugles tardifs n’ont généralement pas les mêmes problèmes cognitifs (surtout spatiaux) que les aveugles précoces, et ceci en raison de l’existence de coordinations précoces entre les modalités perceptives, coordinations présentes dès la naissance (cf. paragraphe 2.3). C’est donc cette dernière définition de la cécité tardive que nous adopterons ici chaque fois que cela sera possible.