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Crise du Covid-19 : Mais que fait la «Logistique» ?!

 

Par Gilles BOIX, Directeur du Programme Supply Chain Management – GSEM – Université de Genève

Au cœur de cette crise sanitaire majeure, derrière ce premier rang direct ou indirect de professionnels de santé, admirable dans sa mise en action et dans ses nombreux courages, voilà donc certains métiers bien involontairement mis sur le devant de la scène médiatique.

Parmi ces métiers, ceux de la grande chaine logistique, ou « Supply Chain », ne sont pas habitués à voir tant de lumière se projeter sur leurs actions et leurs décisions.

Actuellement en pleine mutation digitale et technologique, ces métiers qui vont de l’achat de matières premières à la prévision de ventes de produits finis, en passant par la planification de production et par de nombreux autres maillons clés, sont pourtant mis à rude épreuve depuis de nombreuses années.

Des secteurs industriels et commerciaux aux domaines humanitaires, du secteur des services à celui de la santé, du tourisme, de l’agriculture, de l’énergie et j’en passe, que de chemin parcouru par cette fameuse « logistique », initialement inventée par les militaires en quête de meilleure gestion de leurs flux (de matériels, de nourritures, de médicaments, de blessés ou d’informations)

Ce secteur a donc le vent en poupe, sous le feu de projecteurs qui se focalisent sur des pénuries ou des lenteurs d’acheminement (de masques, de gants, de gel hydroalcoolique, de respirateurs, de blouses, de tests …), en réaction à une situation inédite, d’une ampleur et d’une rapidité imprévisibles.

Le sujet de la pénurie de masques est très sensible, et met en évidence les enjeux fondamentaux de cette fameuse logistique apparemment défaillante aux yeux de tous les commentateurs. « Il n’y a que des Généraux après la bataille ! »

La « logistique », ce n’est pas seulement produire et livrer, c’est aussi planifier (la demande) et organiser (les stocks et les flux).

Certains diront que cette crise sanitaire (et ses besoins en matériels) était écrite à l’avance, prédite par de nombreux médecins, scientifiques, chercheurs, intellectuels ou politiciens, et même annoncée par Bill Gates dans un Ted Talk.

Mais alors, pourquoi ne pas l’avoir mieux anticipée, planifiée ? A cette question, Pierre Dac aurait sûrement répondu par sa maxime : « La prévision est difficile, surtout lorsqu’elle concerne l’avenir … ».

Mais revenons à la « Logistique » :

Même si c’est encore loin d’être le cas au moment où ces quelques lignes sont rédigées, les pénuries d’aujourd’hui donneront peut-être les surstocks de demain, une fois que la fameuse « demande » s’estompera et que les tensions compréhensibles, auront laissées place à d’autres besoins devenus urgents à leur tour. (de savons ? de batteries de smartphones ?...).

C’est alors peut-être que d’autres difficultés apparaitront, comme par exemple celle de savoir où stocker ces millions (milliards ?) de masques qui prendront finalement beaucoup de place sur des étagères, ou encore celle de savoir comment utiliser tous ces respirateurs qui demanderont peut-être aussi une maintenance coûteuse.

Dans le cas présent, la possibilité de mettre à disposition d’autres pays ces outils et matériels sanitaires permettra, il faut le souhaiter, une issue de bon sens, humaine et responsable, à notre volonté de faire face sans compter à cette pandémie meurtrière.

Les équipes en charge des prévisions de vente, des planifications d’achat ou de production de ces outils cruciaux pour l’arrêt de la propagation du Covid-19, ont dû passer des nuits difficiles. Moins que les malades et les soignants certes, mais à coups sûrs parfois à s’en rendre un peu « malades » eux-aussi. Les enjeux dramatiques ont dû avoir raison de leur sommeil, et de leur culpabilité. Sans parler de la confiance en leurs outils de planification, à base de calculs statistiques « infaillibles » (de rotation et de couverture de stock), qu’on leur avait pourtant vendu si performants ...

Prévoir c’est savoir que l’on fait erreur, mais l’erreur, ce serait encore plus de ne pas prévoir.

Où sont nos pièces ? Quand arrivent-elles chez nos clients ? Pourquoi n’avons-nous pas de stock de sécurité ? Pourquoi cela prend-il autant de temps de livrer ? Pourquoi avons-nous d’autres produits en stock mais pas ceux dont nous avons besoin ? Qui n’a pas fait son job correctement ? Pourquoi manque t’on autant de flexibilité ?

Du déjà vu, déjà entendu ou déjà vécu ?!... Navré, mais je crains que vous n’entendiez encore tout cela à l’avenir …

Ces questions devront être traitées, mais pour l’heure, un seul mot me semble opportun aujourd’hui : MERCI.

Merci à vous, logisticiens au sens large, planificateurs, acheteurs, producteurs, entreposeurs, magasiniers, caristes, transporteurs, stockistes, manutentionnaires, agents administratifs d’approvisionnement ou de distribution, préparateurs de commandes, agent d’ordonnancement, techniciens ou chefs de projet en optimisation de flux, …, pour votre engagement, votre ténacité et votre courage à encaisser de telles variations de la demande.

De cette crise, vous sortirez forcément accablés de critiques inévitables, mais sans aucun doute plus forts d’avoir fait face.

Je crois humblement que vous êtes déjà prêts pour les prochaines pénuries, puis surstock, puis pénuries … et que vous recherchez déjà en permanence dans vos choix et décisions au quotidien, la nuance entre le « ni trop de stock » (on pourrait vous le reprocher), « ni trop peu de stock » (on pourrait aussi vous le reprocher !). C’est simplement l’essence de nos métiers.

Les solutions d’avenir seront peut-être à chercher dans l’agilité et la solidarité, la collaboration et la durabilité, la transparence et la transversalité. Oui, c’est possible, les innombrables initiatives solidaires actuelles le démontrent mieux que tout grand discours ou toute théorie.

Que vous soyez planificateurs, prévisionnistes, business analysts, statisticiens, data scientists, Head of Supply Chain, Directeur Logistique, Supply Chain ou des Opérations, ou même voyants-médiums en charge de prendre des décisions sur les niveaux de stock, ou sur l’organisation des flux, votre responsabilité est plus grande qu’il n’y parait parfois, alors, bon courage, et surtout, soyez forts car nous avons vraiment besoin de vous !...

Cet article a également été publié sur LinkedIn.

Les termes utilisés pour désigner des personnes sont pris au sens générique; ils ont à la fois la valeur d'un masculin et d'un féminin.