Entretiens

La parole à... Lucía Ruiz Rosendo

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Lucía Ruiz Rosendo est professeure assistante à la Faculté de traduction et d’interprétation (FTI) depuis 2015. Elle est spécialisée en interprétation dans les zones de conflit et de post-conflit et s’intéresse aux répercussions de certains facteurs de stress sur les performances des interprètes dans le cadre de leur travail et de leur formation. Elle assure la coordination du projet AXS. Elle pilote aussi le programme FTI-CICR, qui forme des interprètes du Comité international de la Croix-Rouge au travail sur le terrain, ainsi que le cours intitulé « Interpreting in UN field missions », organisé conjointement par la FTI et l’ONUG (Office des Nations-Unies à Genève). Elle dispense également des enseignements dans le cadre de ces deux formations. Dans cet entretien, elle nous en dit plus sur ses recherches en interprétation dans les zones de conflit et de post-conflit.

Professeure Ruiz Rosendo, quand avez-vous entrepris des recherches dans ce domaine et pourquoi ?

À l’origine, je m’intéressais essentiellement à l’interprétation de conférence dans le domaine médical. D’ailleurs, ma thèse de doctorat traite des différents aspects de l’interprétation simultanée dans cette discipline. Puis un certain nombre de publications m’ont ouvert un tout nouvel horizon : l’interprétation dans les zones de conflit. Je me suis rendu compte que le profil des interprètes travaillant dans ces situations était très différent de celui des interprètes de conférence : il s’agit de personnes qui, par la force des choses, se retrouvent à jouer les interprètes plutôt que de professionnel-les qualifié-es qui en arrivent à travailler dans des zones de conflit ; des personnes qui sont engagées non pas pour leur formation d’interprète, mais parce qu’elles parlent les langues requises et appartiennent aux cultures concernées. Leur manque de formation est susceptible de poser des problèmes de qualité et a des répercussions non seulement sur le statut de l’interprète mais aussi sur l’identification des limites de son travail. Ce problème tient au fait que les interprètes sur le terrain appartiennent souvent à la communauté en proie au conflit : la plupart des interprètes qui ont travaillé pour les troupes occidentales en Afghanistan étaient des « autochtones », des citoyen-nes afghan-es. Il arrive aussi que les interprètes qui assistent les réfugié-es le soient également. Cette situation soulève des enjeux d’ordre éthique, notamment des questions d’impartialité, de neutralité et de précision. Ces implications sont d’autant plus importantes si l’on considère à quel point une faille de communication peut s’avérer dangereuse dans des situations aussi délicates.

L’interprétation en zone de conflit semble être un champ d’étude très vaste : pourriez-vous nous présenter les points spécifiques qui vous intéressent ?

Vous avez raison, il est à mon avis important d’être plus précis et d’éviter d’avoir (excessivement) recours au terme très répandu de « zone de conflit » sans en définir davantage le sens. Chaque situation présente des caractéristiques particulières et pose des défis différents et il ne faut pas oublier que l’interprétation est une profession qui varie selon le contexte. Par exemple, être interprète pour l’armée n’a rien à voir avec le fait d’être interprète pour une organisation humanitaire. J’irais même plus loin : interpréter dans le cadre d’opérations de maintien de la paix n’est pas la même chose qu’interpréter dans le cadre d’opérations anti-insurrectionnelles.

J’ai axé mes recherches sur l'interprétation pour les forces armées dans différents scénarios (opérations de maintien de la paix et de contre-insurrection), différents conflits (principalement dans les Balkans et au Moyen-Orient) et différentes organisations (OTAN, UE, ONU), en examinant la position de l'interprète ainsi que les répercussions d’ordre éthique qu’entraîne le fait de travailler dans ces situations. J'ai également analysé le rôle joué par l'affect dans l'interprétation lors de conflits insolubles, un projet dont je suis particulièrement fière. Le rôle des émotions et leurs effets sur le comportement et les décisions prises par les interprètes qui travaillent dans des situations de conflit est un sujet peu traité dans les études d'interprétation, même si l’on y reconnaît le caractère extrême des conditions de travail de ces interprètes.

Quels sont les principaux défis qui se posent lorsqu’on entreprend des recherches dans ce domaine ?

Dans ce domaine, on utilise essentiellement des méthodes qualitatives. La plupart des études reposent sur des entretiens menés par des chercheurs et des chercheuses qui n’ont pas acquis d’expérience directe en tant qu’interprètes, que ce soit dans ce genre de situation ou dans d’autres contextes, ou qui n’ont jamais eu recours à de tels services d’interprétation. Dès lors, toute la difficulté consiste à avoir accès au terrain et aux personnes qui bénéficient de l’expérience requise. Peu de publications ont été écrites par des personnes ayant une expérience directe des situations de conflit et de post-conflit, qu’il s’agisse d’interprètes ou de personnes ayant recours à des services d’interprétation. En ce sens, je considère que les recherches menées dans ce domaine revêtent un caractère participatif, dans la mesure où il est nécessaire que les personnes qui participent à la recherche puissent puiser dans leur expérience. Par ailleurs, ce genre de recherche a des implications éthiques importantes, compte tenu du travail extrêmement délicat effectué par les interprètes, en particulier dans le cadre d’opérations humanitaires. Dans le cas des études historiques, le défi consiste à avoir accès aux sources. Il est en outre difficile d’identifier les sources d’information pertinentes, sachant que les références historiques relatives au travail des interprètes sont souvent disséminées entre différentes sources qui ne sont pas spécifiquement axées sur cette activité.

Quelles sont les principales conclusions que vous avez tirées de vos recherches ?

On manque d’études interdisciplinaires associant les recherches en interprétation à d’autres domaines. Il faudrait également davantage de projets communs, de collaboration et de coopération entre les scientifiques qui font de la recherche et les organismes qui utilisent les services d’interprétation en situation de conflit et de post-conflit, comme les organisations internationales, les ONG ou les forces armées. Une telle collaboration revêt une importance cruciale, et j’ai moi-même pu constater combien elle est enrichissante. Il convient également de réfléchir davantage à la nature de l’apprentissage et à sa dynamique. Nous devons dépasser la vision simpliste selon laquelle les interprètes non qualifié-es ne seraient pas ou ne pourraient pas être des professionnel-les. Sachant qu’ils et elles sont réellement capables d’accomplir leur travail, il est intéressant d’examiner leur façon de procéder.

Les programmes de formation devraient combler le fossé existant entre les différentes conceptions de l’apprentissage (formel/informel, individuel/collectif, par acquisition/participation) et transcender ces différences pour englober différentes méthodes pédagogiques tenant compte des véritables défis sur le terrain. 

Merci, Professeure Ruiz Rosendo, comment envisagez-vous l’avenir ?

Il serait nécessaire d’effectuer davantage de recherches pour orienter l’élaboration de programmes de formation cohérents et adaptés aux besoins de contextes spécifiques, de différents types d’interprètes et d’utilisateurs ou d’utilisatrices de services d’interprétation. Je pense également que certains sujets mériteraient des recherches plus approfondies, comme les répercussions psychologiques qu’implique le fait de travailler dans des situations de conflit et le rôle joué par les émotions dans les décisions que nous prenons, en tant qu’êtres humains en général, et en tant qu’interprètes en particulier. Ainsi, nous devrions prendre en compte la notion de capital émotionnel, qui est une forme de capital culturel, englobant les ressources émotionnelles auxquelles les interprètes ont recours dans certains domaines.