Les vies de Maurice Chalumeau

Maurice Chalumeau.png«En dehors de la diversité des fins morales proposées à l’homme, on peut distinguer un point sur lequel l’accord général ne saurait être refusé par le bon sens. Il s’agit du bien commun, qui, comme on le sait,
est la somme algébrique des bonheurs individuels». 

Ce principe, inspiré de l’utilitarisme de Jeremy Bentham et de John Stuart Mill, Maurice Chalumeau le grave dans son testament dans le dessein d’éclairer les missions qu’il confie à celles et ceux qui accepteront son legs. Il n’était certes pas le seul, parmi ses contemporains, à s’y référer comme au repère moral le plus sûr. Le grand juriste Jean Pictet, principal architecte des quatre Conventions de Genève pour la protection des victimes de la guerre, directeur du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et rédacteur de sa Charte, l’invoque également dans ses Principes du droit international humanitaire (1966): «le bonheur collectif n'est en définitive que la somme des bonheurs individuels»; et lorsqu’il en vient, quelques pages plus loin, à proposer une définition de l’«humanitarisme», il choisit de céder la parole à «Maurice Chalumeau, sociologue genevois, dont les études sur l’humanitarisme nous fournissent ici nos meilleurs matériaux».

Mais qui donc était ce «sociologue genevois» auquel Jean Pictet rend pareil hommage et dont on chercherait en vain des «études» publiées? Sa trajectoire est aussi étonnante que discrète, et il faut des recherches assidues pour parvenir à recueillir les quelques traces laissées au cours d’une vie riche et variée, dont Maurice Chalumeau a voulu qu’elle soit prolongée, au-delà de sa disparition, en consacrant la fortune qu’il avait héritée à la réalisation d’une ambition à la fois éthique et scientifique qui le portait à faire reconnaître la vie sexuelle dans sa force et sa diversité.

On sait que Maurice Chalumeau est né à Genève le 22 février 1902 et que les origines genevoises de sa famille remontent au moins à la fin du XVIIIe siècle. Son père, Lucien Chalumeau (1867-1932), licencié ès lettres, était maître d'histoire à l'École secondaire et supérieure de jeunes filles; son grand-père, François Chalumeau (1828-1890), était pasteur, membre du Consistoire de Genève et auteur, en 1854, d’une fervente Réfutation de quelques accusations portées contre le protestantisme. Quant à la mère de Maurice Chalumeau, Marie-Louise, née Kleinefeldt (?-1962), elle avait des origines hollandaises: elle était fille de Louis Napoléon Auguste Kleinefeldt (1839-1901), fabricant de joaillerie et de bijouterie installé à Genève, né à Kalkar, dans l’actuelle Allemagne, et originaire de Ravenstein, aujourd’hui aux Pays-Bas. Le ciment protestant avait sans doute conduit à cette assimilation genevoise, illustration des thèses défendues par François Chalumeau sur les liens heureux entre protestantisme et «esprit national».

Sa scolarité, Maurice Chalumeau l’a suivie à l’École Privat, la très célèbre institution privée fondée en 1814, «République en miniature», chargée de former les garçons de l’élite genevoise en leur faisant jouer, dès leur plus jeune âge, les «rôles» qu’ils étaient appelés à assumer en tant qu’«hommes utiles à leur pays». Costumés pour la circonstance, ils endossaient parfois l’uniforme militaire et, s’exerçant à la démocratie, élisaient leurs officiers.

Vient ensuite l’entrée au Collège de Genève, en «section réale» (français, latin, sciences), où il obtient son Certificat de maturité en juillet 1921. Le jeune bachelier s’inscrit la même année à la Faculté des Sciences de l'Université de Genève et décroche en 1926 une Licence ès sciences physiques et chimiques. On ne connaît pas de retombée professionnelle directe de cette formation, mais elle laisse chez lui une empreinte forte qui se traduit par une exigence scientifique sans cesse affirmée et une foi inébranlable dans le pouvoir d’élucidation de la Science, seule arme efficace, à ses yeux, contre l’idéologie, les dogmes, les obscurantismes.

Entre 1929 et 1930, on le trouve à la tête d’un grand garage pour automobiles au cœur de Genève, occupation que l’on pourrait croire marginale, n’était le témoignage répété de ses amis proches, qui lui connaissaient une puissante passion pour la mécanique, doublée de connaissances si étendues dans le domaine que beaucoup l’appelaient l’«ingénieur».

Un tournant semble s’opérer en 1931. Maurice Chalumeau s’inscrit à l’Institut Jean-Jacques Rousseau, haut-lieu de la psychologie et de la pédagogie, fondé en 1912 et rattaché en 1928 à la Faculté des lettres de l’Université de Genève, avant de devenir, un demi-siècle plus tard, la Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation.

Dès le premier semestre, Maurice Chalumeau pouvait y suivre les cours du grand fondateur, Édouard Claparède, consacrés à la «Psychologie expérimentale», ceux de Jean Piaget sur «Le langage et la pensée chez l’enfant», d’Eugène Pittard sur «Le développement de l’homme, suivant l’âge, le sexe et la race» (il était le premier anthropologue à invalider la notion de races humaines), de Richard Meili sur «Les théories de l’intelligence», d’André Rey sur la «Technique psychologique» et de quelques autres personnalités qui animaient et faisaient rayonner un institut libre et innovant, mondialement reconnu. La dernière apparition de Maurice Chalumeau dans la liste des étudiants inscrits remonte à l’année académique 1933-34 et l’on sait, par le témoignage de proches, qu’il avait entrepris une thèse de doctorat en psychologie sous la direction de Claparède; un projet auquel la mort du maître, survenue en 1940, aurait mis un terme.

L’orientation professionnelle, apparentée à l’éducation, et la «technopsychologie», soit la psychologie du travail industriel, étaient alors pensées dans leurs liens nécessaires. Une activité pratique était associée à cette réflexion au sein de l’Institut Jean-Jacques Rousseau par l’intermédiaire d’un «Cabinet d’orientation professionnelle», dont il apparaît que Maurice Chalumeau a été l’un des membres. C’est à ce titre qu’il intervient publiquement au moins à deux occasions dont la presse conserve le souvenir: le samedi 18 mars 1933, il donne une conférence radiophonique intitulée «Qu'est-ce que l'orientation professionnelle?» et le 3 octobre 1934, il offre, encore à la radio, un «entretien psychologique» sur «la formation du caractère», dans lequel il est présenté en tant que «technopsychologue».

Une autre des vies multiples de Maurice Chalumeau, parallèles ou successives, rendues sans doute possibles par une extrême aisance intellectuelle plus encore que matérielle, fait de lui un collaborateur régulier du CICR, dans l’entourage de Jean Pictet, engagé dans la formulation philosophique et morale, mais à des fins juridiques, des fondements des «droits individuels» devant garantir «l’épanouissement de la personnalité de tous les hommes». Ses missions dans ce cadre, dont l’une en Turquie, s’étendent sur une quinzaine d’années et les témoins privilégiés de sa vie, appelés à devenir ses exécuteurs testamentaires, évoquent cette activité comme celle d’un «juriste».

Ce parcours si divers s’interrompt pour des raisons de santé. Maurice Chalumeau décède à Genève le 6 juin 1970. Sans héritier direct, il désigne l’Université de Genève comme seule légataire, dans le désir de faire naître un «Institut de sexologie» dont les buts sont précisés au fil de cinq codicilles olographes entre 1963 et 1969.

Un esprit «rigoureusement scientifique» devra présider aux «travaux» de l’«Institut», Maurice Chalumeau y insiste sans discontinuer. Mais, très significativement, il ne promeut aucune discipline particulière au rang de garante des savoirs à construire, pas même la «psychologie objective et d’inspiration organiciste» qui lui est chère et pour laquelle il invoque, contre les «doctrines psychanalytiques», les figures familières que sont pour lui les «experts» Jean Piaget et André Rey.

Toutes les disciplines qu’il nomme apparaissent non comme répondantes mais comme bénéficiaires des avancées attendues, leurs représentants figurant pêle-mêle dans la liste des professions devant être éclairées: «juristes et pénalistes», «éducateurs», «législateurs», «publicistes», «médecins et psychiatres», «sociologues», «psychologues». Et lorsque Chalumeau renvoie à des travaux de «sexologie» existants, dont le manuel de Hesnard (La Sexologie, 1962), c’est bien moins pour désigner un modèle auquel il faudrait se référer que pour se dispenser de refaire lui-même l’inventaire des aspects ou «matières» qui devront être étudiés et qu’il choisit de ne pas nommer.

L’un des codicilles – le dernier – invite à orienter les «études» que Maurice Chalumeau appelle de ses vœux vers une «meilleure compréhension» des «minorités érotiques», dans lesquelles il se reconnaissait. Cette désignation tardive, il la justifie par «l’évolution rapide de l’opinion en matière de sexologie et la formation d’un tel enseignement à l’Université de Lausanne», institution à laquelle il propose de «laisser» les «problèmes pratiques que doivent résoudre les psychologues, en général d’ordre médical», et de se réserver les «cas plus délicats», tels que ceux «d’intersexualité psychique» ou d’autres «anomalies qui font l’objet, par exemple, du livre du Dr Lars Ullerstam» (Les minorités érotiques, 1965). Une fois encore, Maurice Chalumeau ne détaille pas lui-même les « cas » à examiner, et les termes qu’il retient – dont on peut douter qu’il les fasse siens, le livre qu’il cite s’employant justement à combattre très radicalement l’idée d’«anomalie» –  sont ceux du temps dans lequel il s’inscrit tout en cherchant à le transformer.

L’inventaire provocateur du jeune psychiatre Lars Ullerstam – on le voit examiner pêle-mêle l’«inceste», l’«exhibitionnisme», la «pédophilie», la «saliromanie», l’«algolagnie», la «scoptophilie» et d’autres «déviations sexuelles» proprement inclassables parce que «sexuellement, chaque homme est unique en son genre» – comprend aussi l'«homosexualité», que le testament ne mentionne pas, mais à propos de laquelle Maurice Chalumeau s'affronte vivement, en 1959, avec le pasteur évangéliste Maurice Ray, responsable de la «Ligue pour la lecture de la Bible» et personnalité marquante du protestantisme. Également professeur de théologie pratique et familier des thèmes sexuels dans l’émission Le courrier du cœur (1953-1968) qu’il animait sur les ondes de Radio Lausanne, il avait blâmé l’homosexualité en tant que déviance physique et spirituelle, conformément à des positions dont il était coutumier, notamment sur l’onanisme. À quoi Maurice Chalumeau avait fermement rétorqué que «l’homosexualité est un phénomène naturel» sur lequel les «métaphysiques imbéciles» ne devraient plus se prononcer: «Le temps des idéologies invérifiables est révolu».

Motivée par une évolution sociale autant que par une opportunité d’ordre académique, l’orientation indiquée par le dernier codicille tend vers une compréhension fine et diversifiée du champ des sexualités et des identités sexuelles. Mais cette ouverture décisive dans les dernières pages du long testament de Maurice Chalumeau affermit plutôt qu’elle n'annule le cadre universel et volontairement exempt de particularismes que les feuillets précédents dessinent en en appelant d'emblée, au pluriel, à «une conception plus libérale des relations sexuelles».

Dans ce grand projet posthume, toutes les vies de Maurice Chalumeau, y compris la plus intime, que rien ne met en scène, semblent se lier librement l’une à l’autre. Le donateur visionnaire y apparaît sous les espèces du scientifique qu’il était en raison de sa formation universitaire initiale, mais aussi du «technopsychologue», non moins que du «sociologue», du «philosophe» ou du «juriste», que beaucoup ont reconnu en lui, à force sans doute d’entendre sa parole imprégnée de connaissances nombreuses; une parole que l’on disait brillante et modeste à la fois.

Maurice Chalumeau semble avoir été à bien des égards un dilettante, au sens noble, heureux de multiplier les incursions en tous sens dans le champ des savoirs, fidèle à ses prédilections et sans jamais viser, après l’abandon de sa thèse doctorale, à faire converger ses réflexions en une œuvre savante. La description de l’un des legs matériels énumérés en est le signe: «mes livres scientifiques et philosophiques», écrit-il, pour préciser aussitôt: «(ceux de ma bibliothèque)», rappelant ainsi en un mélange de scrupule et de malice que s’il était un lecteur exigeant et raffiné, il n’était pas auteur pour autant; et lorsqu’il signale, à propos de ces mêmes livres, que «les annotations qui s’y trouvent peuvent renfermer des idées précieuses», il tempère immédiatement: «la plupart cependant ne valent pas grand-chose».

Or, il lui fallait sans doute cette liberté d’allure parmi les savoirs pour concevoir un projet qui les rassemble tous et où même l’«ingénieur» se retrouve probablement. Car le commun dénominateur de ses réflexions, nourries par des disciplines qu’il a formellement étudiées ou simplement côtoyées, est bien de comprendre, en toutes choses, le fonctionnement; parce que cette compréhension, Maurice Chalumeau l’estimait libératrice, hautement capable, en remontant aux «faits», considérés comme autant de pièces parfaitement ajustées et jouant l’une avec l’autre, de démasquer et de démanteler les traditions et préjugés qui, au mépris des lois de la «nature», brident – et dépossèdent – le corps et l’esprit.

L’expression est à la fois simple et forte: c’est un «travail critique» que Maurice Chalumeau invite à entreprendre en insistant sur l’utilité que les résultats obtenus auront pour les jeunes générations, la société se devant de les «informer» et de les «orienter favorablement». Mais ces jeunes générations, nullement passives, légitiment elles-mêmes l’élan critique: pour combattre «toute influence irrationnelle d’origine idéologique, qu’elle soit politique, métaphysique ou religieuse», Maurice Chalumeau ne trouve de meilleure alliée que «la jeunesse de tous les pays», parce qu’elle exige des comptes sur les «interdits» auxquels adhèrent encore «les vieilles générations», dans lesquelles Maurice Chalumeau ne se reconnaît pas. C’est donc en se mettant à l’écoute de cette voix impérieuse, qui semble portée par la nature elle-même, que l’on pourra, à travers une approche enfin non doctrinale des «variantes de l’instinct sexuel», revendiquer «le droit de disposer librement de son corps» en jouissant de la protection des lois, qui doivent être récrites, et d’une pleine reconnaissance sociale, dont chaque individu doit pouvoir bénéficier.

Accentué au fil du temps, le semblant complexe de sociologue-psychologue-philosophe-juriste qu’acquiert Maurice Chalumeau le conduit, dans son testament, à assumer une ambition réformatrice, non seulement des certitudes morales, qui répriment la nature, mais aussi des savoirs, qui peuvent eux-mêmes être entachés d’obscures convictions. D’où l’idée de faire de leurs représentants les destinataires, aux côtés de «l’opinion publique» et non au-dessus d’elle, des connaissances que l’Institut devra produire et diffuser. Seule la «science» – qui ne désigne aucune discipline spécifique, mais un principe absolu chargé de gouverner et de protéger tous les savoirs – échappe au «travail critique» annoncé, parce qu’elle est censée en être le fondement.

Maurice Chalumeau ne reconnaît de limite à cette conviction scientiste que celle de l’incompétence morale qui la caractérise et qui fait justement sa force: «On rappellera ici en effet que la science établit des faits empiriquement et qu’elle n’est pas en mesure d’y découvrir un idéal normatif quelconque». Principe dont découle en pratique le fait qu’«un institut scientifique de sexologie ne saurait se prononcer sur un problème purement moral». Mais il pourra en revanche contribuer au mouvement qui, «depuis le début de ce siècle», porte la nouvelle «science des mœurs» à se distancier «de la morale, laissant celle-ci à la métaphysique» ; leçon dont on comprend que Maurice Chalumeau l’a puisée dans la sociologie de Lucien Lévy-Brühl (La morale et la science des mœurs, 1903).

Le seul principe régulateur qui puisse dès lors être reconnu en substitution de la morale déchue et une fois les «faits» établis par l’«expérience», c’est celui qui dérive du calcul subtil et accommodant que prône l’utilitarisme pour la prise en compte des «bonheurs individuels»; un calcul nécessairement approximatif malgré l’exactitude «algébrique» affichée: «toute conséquence qui ajoutera à la somme de bonheur personnel sans diminuer sérieusement celle des autres justifiera sa cause». La pesée succède alors à la mesure arithmétique: c’est un «équilibre» entre satisfactions concurrentes vers lequel il faut tendre, précise Maurice Chalumeau, sachant que ce point instable, s’il est atteint, «n’est nullement une norme absolue».

L’appréciation morale ainsi définie peut bien être tâtonnante, mais les données sur lesquelles elle doit reposer ne souffrent ni erreur ni approximation: confiant dans les vertus salvatrices de l’«attitude objective et positive» qu’il lui attribuait sans réserve, Maurice Chalumeau ne pouvait concevoir que la «science» puisse servir l’idéologie et contribuer à la discrimination.

L’histoire lui a donné tort. Le si long maintien des «minorités érotiques» sous la coupe de la psychopathologie, au nom de «faits» que l’on prétendait accrédités par l’«expérience», en est un vif et douloureux témoignage. Mais l’histoire lui a aussi donné paradoxalement raison, parce que du croisement et de l’examen à la fois éthique, épistémologique et historique des disciplines qu’il convoquait et soupçonnait à la fois est issue une autre «critique», autrement plus radicale et salutaire: celle des idéologies scientifiques, qui amène avec elle une promesse plus crédible, mais encore à tenir, d’un accord scellé entre savoirs et «tolérance».

 

Photo de Maurice Chalumeau extraite d’un article de l’Illustré: HUNGER, John, MANZONI Cl., 1971. L'affaire Chalumeau. L'Illustré [en ligne]. 22 juillet 1971.51e année. N° 30, pp. 10-13. [Consulté le 12 mai 2020]. Disponible à l'adresse en lien.