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Hommage à Irena Backus

(1950-2019)

 

L’Institut d’histoire de la Réformation est en deuil ; avec le décès de la professeure Irena Backus, survenu à Genève le 13 juin 2019, il perd une amie et une collègue brillante et infatigable, qui a œuvré en son sein pendant presque quatre décennies pour promouvoir les études sur l’histoire intellectuelle des Réformes, dont elle a été une spécialiste d’envergure internationale, largement reconnue et appréciée par ses pairs. C’est avec une grande tristesse que nous pensons à l’amie qui nous a quittés trop tôt : son sourire lumineux, ses manières brusques, qui cachaient une disponibilité de tous les instants, l’humour qu’elle dispensait avec une retenue qui le rendait d’autant plus irrésistible, sa modestie presque gênante ont ponctué le quotidien de l’IHR depuis qu’elle l’a intégré en 1977 et en a gravi les échelons, accédant à l’ordinariat en 2006. Mais à la tristesse s’ajoute une immense reconnaissance pour tout ce que la chercheuse et l’enseignante ont apporté à l’institution et à chacune et chacun d’entre nous : son érudition exceptionnelle et ses savoirs multiples, qu’elle n’hésitait pas à partager généreusement, son indépendance d’esprit, sa découverte de sources souvent oubliées, ses publications en anglais, en français et en allemand qui ont contribué de manière substantielle au rayonnement de l’Institut, ses réseaux impressionnants par leur étendue et leur diversité, sa lecture renouvelée de maints aspects de l’histoire religieuse de la première modernité. Toutes celles et tous ceux qui l’ont connue savent à quel point ces mots ne sont pas de circonstance.

 

Polonaise d’origine, Irena Backus a grandi en Angleterre, accomplissant à Oxford une triple formation en philologie classique, histoire et théologie. Si sa carrière académique s’est déroulée en très grande partie à l’Université de Genève, son activité scientifique a été éminemment internationale : invitée régulièrement à enseigner dans des institutions presti­gieuses en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne et aux États-Unis, récipiendaire, en 2001, d’un doctorat honoris causa de l’Université d’Édimbourg et, en 2006, du degré de « Doctor of Divinity » de l’Université d’Oxford, elle a participé à des projets scientifiques prestigieux, comme, pour n’en citer qu’un, la nouvelle édition des Opera omnia d’Érasme, en cours de publication en Hollande. À côté de son travail d’édition de sources latines et françaises du XVIe siècle, qui s’est concrétisé, entre autres, dans la publication de la monumentale Enarratio in Evangelium M. Buceri en 1988 et du Traité des reliques de Calvin en 2000, Irena Backus a concentré ses recherches principalement autour de trois noyaux forts : la réception du passé, païen et chrétien, dans les différents espaces confessionnels, la Réforme et les relations entre philosophie et théologie. Le premier noyau a constitué un fil rouge qui a traversé toute sa carrière de chercheuse, de sa thèse de doctorat (The Reformed Roots of the English New Testament. Influence of Theodore Beza on the English New Testament, 1980) jusqu’aux travaux fondamentaux qu’elle a publiés sur la réception des Pères de l’Église (Lectures humanistes de Basile de Césarée, 1990, et La Patristique et les Guerres de Religion en France, 1994; les deux volu­mes collectifs édités en 1997, The Reception of the Church Fathers in the West. From the Caro­lingians to the Maurists et la monographie, publiée en 2000, Reformation Readings of the Apocalypse : Geneva, Zurich, Wittenberg). Des publications que la critique a qualifiées de majeures et qui ont accrédité Irena comme l’une des meilleures spécialistes de l’histoire de l’herméneutique biblique et de la réception de l’antiquité chrétienne dans la première modernité.

Le deuxième noyau, probablement le plus foisonnant et le plus difficile à présenter synthétiquement, s’est enrichi au fil des ans de problématiques et de personnages qui ont contribué à redessiner les lieux, les temps et les thèmes de la Réforme, qu’il s’agisse du surnaturel dans la culture religieuse du XVIe siècle (Le miracle de Laon. Le déraisonnable, le raison­nable, l'apocalyptique et le politique dans les récits du miracle de Laon (1566-78), 1994) ; de l’argument historique comme élément-clé des élaborations théologiques, aussi bien catholiques que protestantes, dans le temps long allant de la fin du XIVe au début du XVIIe siècle (Historical Method and Confessional Identity in the Era of Reformation, 2003) ou encore de l’étude des formes de l’écriture biographique en tant qu’enjeu des controverses confes­sionnelles et des cons­tructions identitaires (Life Writing in Reformation Europe. Biogra­phies of reformers by friends, disciples and foes, 2008). Il serait probablement fastidieux d’énumérer tous les personnages auxquels Irena Backus a consacré des études ponctuelles, tant sa curiosité historique et les sollicitations venant de l’extérieur l’ont amenée à s’intéresser à une multitude de figures qu’elle a revisitées ou redécouvertes, à chaque fois en s’appuyant sur une lecture attentive et pointilleuse des sources.

Le troisième noyau, présent depuis le début mais qui a tout spécialement occupé les dernières années de l’activité de recherche d’Irena Backus, l’a amenée à s’intéresser à l’impact de la philosophie aristotélicienne sur la doctrine trinitaire, à l’enseignement de la logique à l’Académie de Genève et, in fine, à l’une des figures marquantes de la philosophie de l’époque moderne, auquel elle a consacré un ouvrage remarqué (Leibniz : Protestant Theologian, 2016) qui a paru après le grave accident cérébral qui l’a frappée en 2014.

 

En venant à Genève à la fin des années 1970, Irena Backus intégrait un centre universitaire dont la fondation était récente et les moyens très limités ; elle ne se doutait probablement pas qu’elle contribuerait de manière déterminante à en faire un institut internationalement reconnu comme l’un des lieux d’excellence de la recherche et de l’enseignement du fait religieux de la première modernité. Elle y a contribué par sa rigueur intellectuelle, par son travail acharné, par la qualité de son historiographie, par sa vision d’une histoire religieuse déliée des préoccupations identitaires mais aussi par sa capacité d’accompagner les transformations qui sont intervenues dans la vie de notre centre. Il ne nous reste qu’à espérer que, en dépit de sa modestie, elle ait été consciente de ce que l’IHR lui devait et de ce qu’elle a représenté pour celles et ceux – collègues, collaborateurs et collaboratrices, étudiantes et étudiants – qui ont eu le privilège de la côtoyer.

 

Maria-Cristina Pitassi