21 mai 2026 - Melina Tiphticoglou
Quelle Europe pour demain?
Une table ronde a réuni une diplomate, des chercheurs et de jeunes leaders afin de discuter de l’avenir de l’Union européenne dans un contexte international fragilisé. Longtemps relégué au second plan, l’élargissement de l’UE est revenu au centre de l’attention depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Multiplication des conflits et érosion de la confiance dans les institutions mettent à rude épreuve l’ordre international. Dans ce contexte, quel est l’avenir de l’Europe? Et quel rôle l’Union européenne peut-elle jouer? Ce sont les questions auxquelles ont tenté de répondre les intervenant-es de la table ronde organisée le 6 mai dernier par le Centre Sidjandski en études européennes à Uni Mail. Une diplomate, deux chercheurs et quatre jeunes Européen-nes se sont exprimé-es en vue d’apporter des perspectives distinctes sur ce qu’est l’Europe aujourd’hui et ce qu’elle pourrait devenir.
Une Europe à l’épreuve des crises
Dès l’ouverture de la soirée, le ton est donné: l’Europe évolue aujourd’hui dans un environnement profondément incertain. L’ordre international est fragilisé, les conflits se multiplient et les normes démocratiques sont sous pression. L’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 constitue un tournant majeur, attestant que la sécurité du continent n’est plus acquise. Dans ce contexte, l’Union européenne apparaît plus que jamais comme un objet politique central, mais, aussi, contesté. «Véritable projet de paix», selon les mots de l’ambassadrice de l’Union européenne auprès des Nations unies, son excellence Deike Potzel, l’UE reste une référence pour de nombreux pays voisins. Mais elle doit aussi faire face à des défis internes, notamment la montée des contestations politiques, les inquiétudes liées aux migrations et la défiance envers certaines institutions.
L’élargissement, un nouvel élan
Longtemps relégué au second plan, l’élargissement de l’Union européenne est revenu au centre de l’attention depuis 2022. «De nombreux pays, tels que l’Albanie, la Bosnie-Herzégovine, la Géorgie, la Moldavie, l’Ukraine, la Macédoine du Nord, la Serbie et le Monténégro, visent actuellement l’adhésion à l’UE et y travaillent activement», a rappelé l’ambassadrice, soulignant que l’année 2025 avait marqué une nette accélération se traduisant par davantage de progrès qu’au cours des quinze années précédentes.
Face aux critiques évoquant un durcissement des conditions d’adhésion, elle a insisté sur la continuité du processus, fondé sur des critères inchangés, et sur le mérite de chaque pays candidat. Ces démarches pouvant s’étendre sur plusieurs décennies, l’UE cherche toutefois désormais à valoriser plus rapidement les «bons élèves», offrant des bénéfices concrets aux citoyen-nes concerné-es. La suppression des frais d’itinérance – récemment étendue à l’Ukraine et à la Moldavie, et envisagée pour les Balkans occidentaux – en est un exemple. Ces avancées contribuent à renforcer l’attractivité de l’UE, perçue comme une source de stabilité, de prospérité et d’opportunités.
Les précédents élargissements témoignent de ces effets positifs au sein des États membres, tant sur le plan du développement économique et la réduction de la pauvreté qu’en termes d’amélioration du niveau de vie. Cet accroissement a aussi renforcé l’Union elle-même sur les plans politique, géopolitique et économique. «En un peu plus de soixante ans et sept vagues successives, l’UE est passée de six à 27 États membres, devenant le plus grand marché unique au monde, a rappelé l’ambassadrice. Plus grande et plus unie, l’UE se positionne comme un acteur mondial plus influent.» L’élargissement suscite toutefois des interrogations légitimes: L’Union peut-elle accueillir de nouveaux membres tout en préservant sa cohésion et son efficacité? «L’UE n’est pas parfaite, a reconnu Mme Potzel, mais la volonté de la rendre plus efficace pour répondre aux attentes de ses citoyen-nes est bien réelle.»
Des attentes citoyennes fortes
Auteur d’une étude sur les préférences des Européen-nes et professeur associé au Global Studies Institute (GSI), Zbigniew Truchlewski a dressé un tableau des attentes citoyennes. Données à l’appui, le chercheur montre qu’il existe un attachement affirmé au strict respect des règles communes: une large majorité se dit favorable à des sanctions, voire à l’exclusion des États membres qui s’en écartent. Le cas de la Hongrie, notamment, dont le précédent premier ministre, Viktor Orbán, a régulièrement bloqué des décisions majeures de l’UE en utilisant son droit de veto, a, en effet, frappé les esprits.
Par ailleurs, dans un contexte marqué par la guerre en Ukraine et les incertitudes internationales, l’idée d’une armée européenne rencontre désormais un fort soutien. Plus largement, l’enquête note un changement de vision: alors que l’idéal d’une Europe «cosmopolite» dominait encore au début des années 2000, une quasi-majorité privilégie désormais une Europe «forteresse» aux frontières strictement contrôlées. L’étude met aussi en lumière des attentes élevées envers l’Union, notamment en matière sociale, climatique et sécuritaire, tout en révélant une certaine réticence à en supporter les coûts. Une tension entre attentes et contributions qui constitue un défi important pour les décideurs politiques.
La voix des jeunes
La nouvelle génération était représentée par quatre membres du Young European Leaders of EU Enlargement Network (Yelen), un réseau du Centre Sidjanski réunissant de jeunes leaders de l’UE, des pays candidats et des pays voisins. L’Ukrainienne Olga Rybak a rappelé les défis exceptionnels auxquels fait face son pays, engagé dans des réformes tout en étant en guerre. Giorgi Katsitadze a évoqué les tensions en Géorgie entre un fort soutien populaire à l’intégration européenne et une orientation politique pro-russe des autorités. De son côté, la Slovaque Radka Wagingerova a souligné que l’adhésion à l’UE, obtenue en 2004, ne garantit pas à elle seule la stabilité démocratique, pointant la polarisation politique et la désinformation auxquelles est confronté son pays. À l’inverse, le Polonais Jędrzej Chodziński a mis en avant la trajectoire de son pays, entré la même année dans l’Union, et marqué depuis par une croissance économique accélérée et une intégration réussie.
Une Europe à redéfinir
En conclusion, René Repasi, membre du Parlement européen et professeur invité au GSI, a insisté sur la nécessité pour l’Union européenne de clarifier sa vision dans un contexte géopolitique en mutation: sans définition claire de ce qu’elle veut être, l’élargissement ne peut être pleinement cohérent. Face à des citoyen-nes en quête de protection, qu’elle soit sécuritaire, économique ou sociale, l’UE doit renforcer son action là où les États seuls sont insuffisants, notamment en matière de défense et de politique étrangère. Cela implique des choix politiques plus affirmés, comme celui de renoncer à la règle de l’unanimité pour adopter la majorité qualifiée, ce qui permettrait de gagner en efficacité et en crédibilité.
Au-delà de ces aspects techniques, le député a également rappelé la dimension profondément politique et humaine du processus d’élargissement: l’UE est avant tout une communauté de valeurs et de peuples, porteuse d’espoir pour de nombreux pays. À ce titre, elle doit faire preuve de cohérence et de responsabilité, en proposant des perspectives concrètes aux candidats et en s’appuyant sur l’engagement des jeunes générations pour faire vivre le projet qu’elle porte.
A CONVERSATION ON EUROPE'S FUTURES: WITHIN AND WITHOUT THE EU
Table ronde avec la participation de Mme l'Ambassadrice Deike Potzel, prof. Zbigniew Truchlewski, prof. René Repasi, représentent-es du "Young European Leaders of EU Enlargement"
Mercredi 6 mai 2026