7 mai 2026 - Alexandra Charvet

 

Événements

Quand la neuroarchitecture offre de nouvelles perspectives aux bibliothèques

Super-compétence du XXIe siècle, l’attention est un enjeu central pour les étudiant-es. Pour la Bibliothèque du campus, le défi consiste à repenser ses espaces afin de créer des conditions propices à la concentration.

 

HEG_Groupe5_CarteMentale_J.jpg

Carte mentale du site Uni CMU de la Bibliothèque de l’UNIGE, réalisée par des étudiant-es de la HEG et de l’HEPIA, dans le cadre d’un cours donné en collaboration avec Agnès Perreten. Image: DIS/UNIGE


Dans un monde saturé de notifications, d’écrans et d’informations en continu, préserver son attention devient un véritable défi. La bibliothèque apparaît dès lors comme un espace clé pour soutenir la concentration. Bien au‑delà du simple impératif de silence, elle se doit désormais d’offrir un environnement pensé pour favoriser l’attention, l’orientation cognitive et des comportements apaisés. Et les bibliothécaires ont un rôle central à jouer dans cette transformation. Dans une conférence intitulée «Réinventer la bibliothèque: du silence à l’attention», le 19 mai prochain au CMU, Élise Point, responsable des espaces à la Bibliothèque de l’UNIGE, présentera les nouvelles perspectives offertes en la matière par la neuroarchitecture. Il s’agit, par cette approche, d’arranger les lieux de façon qu’ils répondent aux besoins contemporains tout en s’affirmant comme collectifs et profondément humains. Rencontre.

 

Le Journal: Comment la neuroarchitecture s’invite-t-elle dans les bibliothèques?
Élise Point:
 Cette discipline s’inscrit dans une prise de conscience croissante de l’impact des lieux sur les individus. Si les bibliothécaires travaillent depuis longtemps sur les questions d’aménagement, cette approche, à l’interface des neurosciences et de l’architecture, reste encore peu explorée dans les bibliothèques. Notre réflexion autour de la neuroarchitecture s’appuie avant tout sur une compréhension fine des publics. Au sein de la Division de l’information scientifique (DIS), nous menons régulièrement des enquêtes, mais, de plus en plus, nous recourons à des méthodes d’observation afin de comprendre les usages réels plutôt que de nous limiter aux déclarations d’intention. Observer ce que les personnes font – comment elles s’installent, circulent et s’approprient les lieux – permet de mieux identifier leurs besoins concrets et d’adapter les environnements en conséquence.

Au cœur des enjeux contemporains, l’attention constitue une thématique interdisciplinaire qui concerne chacun-e, et tout particulièrement la communauté universitaire ainsi que les publics des bibliothèques. Une conférence organisée par la Division de l’information scientifique (DIS) propose d’en explorer les multiples facettes. Elle en examinera d’abord les dimensions théoriques, en s’intéressant à la captation de l’attention par les interfaces numériques, au rôle des émotions et aux transformations induites par l’intelligence artificielle. Elle abordera ensuite des approches concrètes à travers les initiatives de l’UNIGE: évolution des espaces de bibliothèque, actions de sensibilisation, dispositifs de coaching, ateliers pratiques et développement des compétences attentionnelles.

 

CULTIVER L’ATTENTION
Mardi 19 mai | 9h – 12h |CMU, auditoire A.-F. Müller (2e étage)

 

Quels constats avez-vous pu faire à partir de ces observations?
Les personnes restent longtemps dans nos espaces et finissent par se les approprier. Elles ont donc besoin de créer des bulles personnelles pour pouvoir se concentrer. Mais comme ces temps de présence sont longs, elles ont aussi besoin de bouger ou de manger. Ce qui ressort aussi, c’est cette contradiction: vouloir être seul-e tout en voyant les autres, vouloir du calme tout en pouvant échanger. Dans ces endroits qui restent des lieux de vie, le silence absolu n’existe pas vraiment et beaucoup de personnes portent un casque. Plus que le silence, les étudiant-es cherchent avant tout des endroits qui les aident à lutter contre les multiples sources de distraction.

 

Qu’avez-vous déjà pu mettre en œuvre?
Dans le cadre du projet de rénovation du site Uni CMU de la Bibliothèque de l’UNIGE, nous avons travaillé avec la HEG et l’HEPIA. Des étudiant-es ont réalisé des cartes mentales de la bibliothèque afin de faire émerger des perceptions très spontanées des espaces. Ce travail a mis en lumière un certain nombre de besoins, en particulier pour les personnes neuroatypiques. Notre objectif initial a donc été de créer une zone pensée en priorité pour ces publics, conçue selon les principes de la neuroarchitecture. La collaboration avec les spécialistes de la neurodiversité de la Faculté de médecine a toutefois révélé un effet inattendu: lorsque l’on améliore l’accessibilité, qu’elle soit physique ou cognitive, les aménagements profitent à l’ensemble des publics. Ces espaces risquent alors d’être rapidement saturés, au point que les personnes pour lesquelles ils avaient été imaginés en priorité n’y trouvent plus leur place. La solution idéale serait de déployer ces principes à l’ensemble de la bibliothèque, mais cette approche se heurte à des contraintes financières et spatiales.

 

Quelles pistes envisagez-vous pour aller plus loin?
Ce qui nous semble le plus pertinent, c’est d’intervenir de manière ciblée. En urbanisme, par exemple, pour revitaliser un quartier, on pratique ce que l’on appelle de l’«acupuncture urbaine». On intervient sur quelques points névralgiques, en les rendant plus agréables, afin d’avoir un impact sur l’ensemble. C’est exactement cette logique que nous souhaitons essayer d’appliquer à l’ensemble de nos salles de lecture. Aujourd’hui, ce sont souvent de grands espaces ouverts, ce qui rend les transformations globales difficiles. En revanche, agir sur certains points précis – limiter les nuisances sonores ou canaliser les circulations – améliore fortement le confort d’usage et les conditions d’attention, sans pour autant tout repenser.

 

Comment peut-on agir efficacement sur la question du bruit?
Ce que recherchent avant tout nos usagers et nos usagères, c’est la possibilité de se concentrer. Un certain niveau de bruit peut être tolérable s’il n’entrave pas l’attention. La collaboration avec des acousticien-nes est donc essentielle. Il existe d’ailleurs des techniques spécifiques, comme le masquage sonore, qui consistent à ajouter un bruit de fond – un bruit blanc – afin de réduire l’intelligibilité des sons et favoriser ainsi la concentration. Le silence total a aussi ses vertus. Lorsqu’un endroit est vraiment silencieux, on fait attention à ses gestes et à l’usage de son téléphone. Mais ce niveau d’exigence peut aussi être inconfortable pour certaines personnes. Une solution consiste à créer de petites zones où un silence strict est clairement demandé. Ensuite, la liberté de choix revient aux utilisateurs et aux utilisatrices du site.

 

Comment répondre à la grande diversité des publics?
Nous faisons face à une confrontation d’usages parfois contradictoires. La réponse passe donc par la flexibilité et par la diversification des propositions. On le constate avec des dispositifs existants, comme les alcôves à Uni Mail ou la salle de repos mise en place par le Service campus durable au rez-de-chaussée du bâtiment. Nous souhaitons aller plus loin, notamment avec un projet de salle de travail au sol, accueilli avec beaucoup d’enthousiasme par les spécialistes du comportement. Plutôt que des tables et des chaises, cet espace proposerait des coussins au sol, une configuration inspirée des observations faites auprès du public adolescent. L’objectif est de créer des zones différenciées, capables de répondre à la pluralité des besoins.

 

Quels autres aspects mériteraient d’être améliorés?
Tout ce qui touche à la dimension humaine et émotionnelle. Pour les étudiant-es à besoins particuliers, la difficulté est surtout sociale. La façon dont les accueils sont pensés peut constituer un frein, notamment pour celles et ceux qui souhaitent limiter les interactions sociales. L’accueil ne doit pas être un passage obligé, il doit signifier «nous sommes là si vous avez besoin d’aide». Un autre enjeu majeur porte sur la lisibilité des espaces. Les bibliothèques souffrent souvent d’une certaine complexité spatiale liée à l’organisation des collections. Pour certaines personnes, cette complexité peut rapidement être source de stress ou d’angoisse. Sur toutes ces questions, l’important pour la Bibliothèque de l’UNIGE est de continuer de collaborer avec les services compétents en profitant de l’expertise présente au sein de la communauté universitaire.

Lire aussi: «L’attention sera la super-compétence du XXIe siècle» (Le Journal de l’UNIGE, 23 octobre 2025)

RÉINVENTER LA BIBLIOTHÈQUE: DU SILENCE À L’ATTENTION

Conférence d'Élise Point, responsable des espaces à la Bibliothèque de l'UNIGE

Mardi 19 mai | 11h – 12h |CMU, auditoire A.-F. Müller (2e étage)


Événements