28 mai 2026 - Vincent Monnet

 

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«Faire du travail une finalité, c’est un non-sens»

Spécialiste du monde du travail, auquel elle a consacré plusieurs ouvrages, la philosophe Julia de Funès était de passage à Genève dans le cadre d’une conférence donnée à l’occasion du 150e anniversaire de la Faculté de médecine.

 

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Image: H. Assouline


Julia de Funès est une philosophe de l’utile. Ses différents ouvrages, qui sont autant de best-sellers, visent tous le même objectif: guider son lectorat sur le chemin de la liberté, aiguiser son esprit critique en refusant tout autant les simplifications abusives que le dogmatisme binaire qui caractérise l’époque. Après s’être attaquée au carcan managérial, à la mode du développement personnel, à l’identitarisme ou à la bien-pensance, la petite fille du héros de La Folie des grandeurs ou des Aventures de Rabbi Jacob invite dans son dernier livre à une réflexion sur le bon usage des mots, des nuances et des distinctions, parce que «la véritable liberté de pensée et de parole ne consiste pas à tout dire à tout moment, mais à savoir dire ce que l’on pense comme on le souhaite exactement». Entretien à l’occasion d’une conférence donnée au Centre médical universitaire le 6 mai dernier, dans le cadre du 150e anniversaire de la Faculté de médecine.

Le Journal: Le travail a longtemps été une finalité. Est-ce encore le cas aujourd’hui?
Julia de Funès:
De moins en moins. Ce changement de paradigme était latent depuis quelque temps déjà mais il a été accentué, d’une part, par le covid et, d’autre part – pour ce qui est de la France en tout cas –, par les mots du président Emmanuel Macron qui sous-entendaient que certains métiers seraient essentiels et d’autres non. Beaucoup de gens se sont dès lors demandé dans quelle catégorie ils se rangeaient pour se rendre compte, dans leur très grande majorité, qu’ils n’occupaient pas une position jugée essentielle. D’où une forte interrogation sur la question du sens que pouvait revêtir le travail pour chacun et chacune.


Est-ce un changement générationnel?
Pas exactement. Aujourd’hui, beaucoup de gens qui ont entre 40 et 50 ans n’ont plus le même rapport au travail que celui qu’ils et elles avaient à l’âge de 20 ou 30 ans. Mais, dans les grandes lignes, pour ma génération et les précédentes, le travail constituait une finalité à part entière: si on avait un bon travail, on avait réussi sa vie. Aujourd’hui, cette logique me semble en voie d’obsolescence pour les plus jeunes générations. Si le travail ne constitue pas un moyen au service de la vie, il perd absolument tout son sens à leurs yeux. Cette logique est justifiée. Comme le dit le proverbe «perdre sa vie à vouloir la gagner», c’est absurde. Cela ne veut pas dire que le travail n’est pas essentiel. Il l’est, sans être une finalité pour autant. Exactement comme la santé: on ne vit pas pour être en bonne santé, on espère être en bonne santé pour vivre le mieux possible. C’est un moyen sinon le moyen le plus essentiel, mais ce n’est pas la finalité de l’existence pour autant.


Vous avez écrit un livre intitulé «La Vertu dangereuse. Les entreprises et le piège de la bien-pensance». Qu’entendez-vous par ce terme de «vertu dangereuse»?
Mon concept de «vertu dangereuse» décrit une intention louable au départ qui finit par avoir des effets négatifs. Prenons un exemple. La bienveillance est devenue une vertu dangereuse. C’est une vertu en soi. Tout le monde est pour la bienveillance. Mais c’est une notion qui est devenue tellement galvaudée qu’elle s’est retournée en vice. À force d’être bienveillant, on n’ose plus vraiment dire ce que l’on pense, de peur de passer pour quelqu’un de négatif, de critique, de méchant. La bienveillance se transforme dès lors en complaisance. Or la complaisance, qui réside dans la lâcheté du non-dit, est violente. Il y a plus de respect pour quelqu’un dans l’honnêteté qui consiste à dire les choses. Et ce raisonnement est valable pour d’autres sujets. L’égalité de droit, qui est évidemment un principe démocratique fondamental, s’est insidieusement transformée en égalitarisme, ce qui revient à mettre tout le monde au même niveau par le biais du nivellement. Le principe de précaution, qui est aussi quelque chose de positif à l’origine, s’est mué en un précautionnisme aigu souvent mortifère car il empêche l’action. Ce principe de prudence s’est dévoyé en principe d’inaction.


Tout cela conduit, dites-vous, à tuer la contradiction, l’esprit critique, l’innovation qui sont pourtant indispensables  
à une économie dynamique…   
Le manque de dynamisme de la pensée est surtout lié au fait que nous sommes biberonnés à la psychologie positive, au développement personnel et à la communication non violente depuis des années, ce qui a conduit à noyer tout ce qui pourrait s’apparenter à de la négativité, à édulcorer le réel, à polir les mots jusqu’à ce qu’ils ne veuillent plus rien dire. Résultat: on caresse les oreilles plus qu’on éveille les esprits. On confond critique et offense, et si la moindre critique devient une offense, la moindre objection devient une violence supplémentaire et clôt toute discussion. L’indignation ou l’humiliation dispensent de répondre.

Est-ce que les «soft skills», comme l’intelligence émotionnelle ou la capacité d’adaptation, sont à ranger dans la même catégorie de psychologie «rose bonbon» que vous dénoncez?
Heureusement que les soft skills ont été pris en compte et mis en valeur, parce que ce sont des éléments très importants, surtout dans les postes de management. Mais certains ont profité de cet engouement pour les soft skills pour camoufler des lacunes théoriques. Ce qui a amené à préférer les qualités humaines aux compétences professionnelles. Le problème, c’est que dans certaines fonctions, procéder de la sorte revient à ouvrir la porte au charlatanisme. On préfère un thérapeute sympa à un médecin plus difficile d’accès. On préfère un pilote amateur enjoué à un pilote de ligne austère, mais qui a fait ses heures de vol. Je me méfie donc beaucoup de la survalorisation des soft skills par rapport aux hard skills et s’il faut choisir entre les deux, pour notre vie à tous, je pense qu’il faut donner la priorité aux compétences.

Le monde de l’entreprise prône aujourd’hui des valeurs comme la réalisation personnelle ou le bien-être de l’individu, tout en étant parfois très brutal, notamment en ce qui concerne les procédures de licenciement ou le mobbing. Comment analysez-vous cette contradiction?
Le monde du travail est en effet un univers très difficile pour beaucoup de gens. Ce qui est paradoxal, c’est qu’on n’a jamais autant valorisé le bien-être et qu’il n’y a jamais eu autant de mal-être, que ce soit des arrêts maladie, des dépressions, des burn-out. Cependant, aller jusqu’à dire que le monde du travail est plus dur qu’avant du point de vue des conditions de travail me semble excessif. C’est peut-être vrai dans certains secteurs, mais dans la plupart des cas, ça l’est beaucoup moins. On est passé d’un management qui était vertical, autoritariste, paternaliste, intransigeant, à un management malgré tout plus compréhensif, plus transversal, moins autoritaire. On ne peut plus manager comme dans les années 1960 et tant mieux! On prend bien mieux en compte les difficultés des collaborateurs et collaboratrices. Mais il est vrai que du côté des individus, la moindre contrainte est vécue comme une oppression. La moindre difficulté est vécue comme une offense, comme un préjudice. On est moins tolérant à la difficulté, car l’ère est à l’individualisme. Ce qui compte par-dessus tout, c’est le «je». Aussi, tout sacrifice qui n’est pas présenté comme un avantage individuel devient difficilement acceptable pour l’individu et augmente les sources de mal-être.

Dans les pays occidentaux, on vit plus longtemps et en meilleure santé, mais on fait moins d’enfants, ce qui implique une baisse du nombre d’actifs susceptible de financer la retraite des générations futures. Dans un tel contexte, l’idée d’allonger le temps de travail suscite d’importantes réticences. N’est-ce pourtant pas inéluctable?
Rationnellement, on a tous conscience qu’il faudrait travailler plus. Cela relève de la logique économique. Mais on n’en a pas envie. Et la raison seule ne suffit pas à modifier cet état de fait, parce que si elle n’est pas motivée par un désir profond, elle tourne à vide. Quand on met la raison face au désir, c’est toujours le désir qui l’emporte, dans tous les domaines de la vie. Au lieu d’allonger le temps, supprimons déjà le temps perdu, nous allons en gagner beaucoup! Et la productivité sera d’autant plus efficace.

Pour qu’une société fonctionne, il faut néanmoins que ses membres fassent preuve d’une certaine solidarité. Or, travailler afin de cotiser pour les retraites des autres, c’est aussi une question de solidarité. Est-ce que cette dimension est en train de s’effacer devant le règne du chacun pour soi?
Je n’opposerais pas la solidarité à l’individualisme. Car la solidarité suppose un intérêt individuel. Dans les faits, il y a un intérêt individuel à faire preuve de solidarité. J’ai intérêt à payer mon assurance maladie pour être soignée en cas de besoin. La solidarité n’est pas pure générosité. Par contre, le sacrifice de soi pour une cause collective ne me semble en effet plus d’une grande actualité. Tout ce qui relève du bénéfice altruiste différé a été déclassé au profit du plaisir personnel immédiat. Envisager le monde tel qu’il sera dans 30 ans est quelque chose qui ne parle plus du tout aux jeunes générations. Et dans un monde aussi imprévisible que le nôtre, cette focalisation sur le moment présent peut se comprendre. Cela étant, j’ai une grande confiance dans l’esprit et l’intelligence humaine. À un moment, il y aura une prise de conscience autour de la nécessité de se remettre au travail de façon solidaire et efficace. C’est la confrontation avec la réalité qui va nous obliger à repenser notre système et non quelconque injonction moralisatrice ou culpabilisante…

Il est aujourd’hui considéré comme normal de changer d’emploi au cours du parcours de vie. À quel point est-ce vrai et quelles sont les conséquences de ce changement?
Tout dépend de la façon dont cela est fait. Changer de métier peut dénoter une certaine ouverture d’esprit et une curiosité par rapport aux différentes possibilités qu’offre l’existence. Mais cela peut aussi être le signe d’un papillonnage qui ne donne aucune densité à l’individu. Quand on a fait dix métiers différents, qu’est-ce qu’on sait faire véritablement? Les dix? Ou pas un seul correctement? Ce sont des questions qui peuvent se poser. Je crois qu’il faut malgré tout une certaine constance dans l’activité qu’on exerce. En même temps, cette constance ne doit pas être un enlisement et ne doit pas effacer toute curiosité d’esprit. Tout est donc question d’équilibre.

L’ancien président de la République Nicolas Sarkozy avait lancé la formule «travailler plus pour gagner plus». Est-il envisageable de travailler moins pour gagner plus?
J’ai hélas constaté par expérience que plus on travaille, plus on gagne de l’argent et que les imposteurs s’en tirent rarement à bon compte. Ce qui me fait dire que le travail reste, malheureusement pour nous, une des meilleures sources de rentabilité.

On sait pourtant qu’il y a beaucoup de temps perdu dans une journée de travail et qu’il est rare d’être productif tout au long d’une journée de huit heures…
C’est certain, au lieu de travailler plus longtemps, il serait préférable de travailler plus efficacement. J’ai beaucoup défendu l’idée qu’une large proportion de réunions, de séminaires, de formations tenues en entreprise ne servent à rien. Au lieu de rajouter du temps de travail, du présentéisme, ce qui contraint tout le monde sans pour autant être un gage d’efficacité, réduisons le temps inutile en lançant une grande campagne proustienne dans le monde de l’entreprise: «À la recherche du temps perdu». On y gagnerait non seulement en temps, mais aussi en efficacité. Au final, l’enjeu, ce n’est donc pas tant de travailler moins pour gagner plus que de travailler mieux pour gagner plus.

Il y a des inégalités flagrantes dans le monde du travail, notamment en matière de rémunération. Peut-on et faut-il y remédier?
Il faudrait repenser toute la philosophie du travail. Le travail et le salaire qui y est associé n’ont jamais été pensés en fonction de leur utilité sociale. C’est pour cela qu’on arrive à des situations absurdes et injustes qui voient les métiers les plus essentiels à la vie et à la survie de la population être très peu rémunérés. C’est particulièrement flagrant dans le domaine de la santé ou dans celui de l’agriculture, qui ne sont pas reconnus à leur juste valeur. Et c’est d’autant plus choquant qu’il existe à l’inverse des professions qui sortent de nulle part, comme le coaching en développement personnel, dans lesquelles des personnes qui n’ont ni une formation rigoureuse ni une grande expérience obtiennent des rémunérations plus que convenables. Cela étant, je ne suis pas pour l’égalitarisation des salaires. Il est juste, au sens d’équitable, que quelqu’un obtenant de meilleurs résultats et étant plus performant dans son travail soit mieux payé que son voisin de bureau.  

Existe-t-il une recette miracle pour être heureuse ou heureux au travail?
On ne peut pas faire du bien-être un objet managérial. D’abord parce que le bonheur est subjectif et que toute tentative pour l’homogénéiser s’apparente à une forme de tyrannie. Ensuite, parce que c’est une notion très contingente: on peut se sentir très heureux une semaine et très malheureux la suivante. Enfin, le bien-être d’une personne dépend aussi de facteurs qui excèdent la sphère professionnelle: si mes enfants sont malades ce soir, je serai malheureuse dans mon travail demain, quand bien même tout sera mis en place pour que les choses fonctionnent parfaitement. Laissons les gens gérer leur bien-être à titre personnel, ce qui ne veut pas dire qu’on ne peut pas travailler aux conditions d’un mieux-être. 

Votre dernier livre loue l’importance de la distinction, de la précision et de la nuance dans la communication. C’est à contre-courant de l’actualité. Pourquoi ce choix?
Nous sommes dans un monde qui confond la plupart du temps le bruit et l’éloquence. J’ai eu envie d’y réintroduire un peu de ce que la philosophie nous transmet, c’est-à-dire des distinctions décisives et des nuances judicieuses. La parole, c’est l’arme la plus forte du débat d’idées. À la fin de mes conférences, les gens viennent d’ailleurs souvent me voir en disant qu’ils partagent ce que je dis mais qu’ils n’ont pas les mots pour l’exprimer. Avec l’avènement des réseaux sociaux, la chute de la lecture, les gens ont moins d’outils à leur service pour faire valoir leur point de vue. Ce livre se veut un passage d’armes intellectuelles. Il ne contient pas d’analyse, de point de vue, de thèse à défendre. L’objectif est juste de transmettre au plus grand nombre le plus de distinctions possibles pour mieux appréhender, comprendre et, pourquoi pas, transformer la réalité. 


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