28 mai 2026 - Yann Bernardinelli

 

Événements

Changer le monde depuis les bancs de l’école

La FPSE et l’ONG Enfants du Monde organisent une demi-journée de réflexion consacrée à l’histoire et à l’actualité de l’éducation, de la coopération internationale et de l’aide au développement. Entre colloque scientifique et table ronde ouverts au public, l’événement interrogera le rôle de Genève dans la diffusion mondiale des modèles pédagogiques.

 

education-monde-J.jpg

 

Ancêtre de la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation (FPSE), l’Institut Jean-Jacques Rousseau, fondé en 1912, a contribué à faire de Genève un centre international des sciences de l’enfance et de la pédagogie. Plus d’un siècle plus tard, cette histoire continue de résonner dans les débats contemporains sur l’éducation, les inégalités et la coopération internationale. C’est précisément ce dialogue entre passé et présent qu’abordera la demi-journée «Quelle éducation pour changer le monde?», organisée par l’historien de l’éducation de la FPSE Damiano Matasci et Enfants du Monde, une ONG genevoise fondée en 1968 et spécialisée dans les approches éducatives favorisant la réussite des plus vulnérables, notamment par la formation des enseignant-es et l’accompagnement des systèmes éducatifs en Afrique et en Amérique latine. Le colloque scientifique et la table ronde qui suivra réuniront historien-nes, spécialistes de l’éducation, fondations philanthropiques, ONG, organisations internationales et acteurs et actrices de l’éducation de terrain autour d’une même interrogation: comment l’éducation a-t-elle été pensée comme un levier d’émancipation sociale et politique, et que reste-t-il aujourd’hui de cette ambition?

 

Genève, capitale de la pédagogie mondiale

«Depuis le début du XXe siècle, Genève a émergé comme un pôle majeur de la recherche en éducation et sur l’enfance», annonce Damiano Matasci. Avec l’Institut Jean-Jacques Rousseau, la ville attire très tôt des chercheurs et des chercheuses, des pédagogues et des réformateurs/trices venant réfléchir à la manière d’éduquer les générations futures. Cette vocation internationale tient également à la concentration d’organisations intergouvernementales et d’ONG installées à Genève. «La recherche éducative s’est structurée ici avec une forte dimension internationale dès le départ», confirme l’historien.


L’objectif du colloque vise toutefois à mettre en lumière une séquence historique encore peu connue, celle qui s’ouvre à partir des années 1960-1970. Dans un contexte de décolonisation, de mouvements étudiants et de contestations sociales, l’éducation devient un terrain de réflexion politique et sociale. «C’est le moment où se développent les pédagogies radicales et critiques, des approches éducatives qui visent à transformer la société en luttant contre les inégalités et les oppressions, et où se pensent les liens entre éducation, émancipation et développement», souligne Damiano Matasci.


Le pédagogue brésilien Paulo Freire, figure majeure de la pédagogie critique, séjourne notamment à Genève dans les années 1970. Ses travaux sur l’éducation comme outil de conscientisation politique marquent durablement les réflexions internationales. Ils inspirent aussi de nombreux programmes d’éducation, comme ceux mis en œuvre par l’ONG Enfants du Monde. «Genève devient alors un lieu où se croisent activisme politique, coopération internationale et réflexion pédagogique», poursuit-il.

 

Que reste-t-il des promesses d’émancipation?

L’idée selon laquelle l’éducation pourrait participer à réduire les inégalités n’est pas récente. Elle traverse, de fait, tout le XXe siècle et continue même d’alimenter les débats pédagogiques actuels. «On voit toujours l’éducation comme un outil capable de briser les barrières sociales», résume Damiano Matasci. Pourtant, malgré des décennies de politiques éducatives et de coopération internationale, la question de savoir si elle y parvient reste ouverte. Dans les faits, les ambitions éducatives, aussi vertueuses soient-elles, se heurtent souvent à des réalités plus complexes. Les politiques d’aide au développement mises en place dans les pays du Sud après 1945, par exemple, poursuivaient des objectifs jugés nobles, mais leurs effets ont parfois été limités, inégaux ou contradictoires. «Il est frappant de constater la permanence de certaines problématiques à travers les décennies, en particulier celle d’adapter l’éducation aux conditions locales et de répondre aux besoins des populations et des groupes sociaux les plus vulnérables», note le chercheur.


La table ronde organisée lors de cet événement abordera justement ces questions à partir d’expériences concrètes menées en Suisse et dans les pays du Sud global. Les intervenant-es discuteront des approches pédagogiques capables de favoriser l’inclusion sociale et la réussite des populations les plus marginalisées. Myriam Gallio, secrétaire générale ad interim d’Enfants du Monde, en précise les objectifs: «Dans cette table ronde, nous allons voir comment la pédagogie peut devenir un véritable levier de justice sociale et donner confiance aux apprenant-es dans leur capacité à agir sur leur avenir, lorsqu’elle part de leurs réalités – leurs langues, leurs parcours, leurs communautés – et lorsqu’elle est soutenue dans la durée par des enseignant-es formé-es, des institutions engagées et des politiques éducatives cohérentes.»

 

Le Sud reprend la main

L’autre originalité de la demi-journée réside dans le regard porté sur les relations Nord-Sud. Le projet Degesud codirigé par Damiano Matasci, dans le cadre duquel est organisée cette manifestation, étudie la manière dont les savoirs sur l’enfance et l’éducation ont circulé entre Genève et plusieurs pays du Sud au XXe siècle, notamment le Brésil, le Cameroun, la Turquie et le Vietnam. Un processus qui ne se limite pas à une simple diffusion du Nord vers le Sud, mais qui a été marqué par des échanges réciproques. «Des scientifiques et des réformateurs/trices de ces pays sont venu-es à Genève pour étudier ou collaborer avec des chercheuses et des chercheurs genevois, explique Damiano Matasci. Ils et elles se sont ensuite réapproprié ces savoirs pour développer leurs propres politiques éducatives.»


Aux yeux de Damiano Matasci, ces réflexions historiques font fortement écho aux grandes questions contemporaines. Face aux crises sociales, aux tensions géopolitiques, aux inégalités persistantes ou encore aux défis environnementaux, l’éducation continue d’être pensée comme un outil capable de renforcer la justice sociale, l’inclusion et la capacité des sociétés à faire face aux bouleversements du monde actuel. Une vision qui explique pourquoi les débats pédagogiques demeurent profondément politiques et continuent de cristalliser autant d’espoirs et de tensions.

 

Quelle éducation pour changer le monde? 
Jeudi 4 juin 2026, sur inscription:

  • 14h-16h30: Colloque «Genève, laboratoire de l’innovation pédagogique»
  • 17h30-18h45: Table ronde «Quelles pédagogies améliorent les chances des plus marginalisé-es en Suisse et ailleurs?»
  • 18h45: Apéritif et échanges avec les intervenant-es

 


Événements