16 septembre 2020 - Melina Tiphticoglou

 

Événements

Quid de la sexualité en temps de pandémie?

Tous les aspects de la société ont pâti de la récente pandémie de Covid-19. La sexualité ne fait pas exception, même s’il est encore trop tôt pour mesurer précisément l’impact de la crise sur ce domaine. Le cycle de conférences «Sexualités en temps de crise», organisé par le Fonds Maurice Chalumeau, invite à prendre un peu de recul en se penchant sur des situations analogues et bien documentées. Entretien


 

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Populations confinées, frontières fermées, travail à distance, école à la maison: la pandémie de Covid-19 a bouleversé nos vies dans ses moindres aspects et sur le long terme. Mais qu’en est-il de la sexualité? Apporter des éléments de réponse à cette interrogation, c’est ce que propose le Fonds universitaire Maurice Chalumeau (FUMC) au travers de quatre conférences qui se penchent sur des situations analogues et bien documentées. Au programme, les sexualités contraintes en milieu carcéral (24 septembre), politique et homosexualité suite à la Seconde Guerre mondiale en Suisse (22 octobre), la crise de l’adolescence pour les jeunes LGBTIQ (19 novembre) et la mobilisation contre le VIH en Suisse (17 décembre). Entretien avec Juan Rigoli, professeur de littérature française et président de la Commission scientifique du Fonds depuis 2018.

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LeJournal: Pourquoi ce cycle de conférences aujourd’hui?
Juan Rigoli: Les sexualités sont fortement liées au contexte historique et aux conditions sociales et sanitaires du moment; elles subissent donc évidemment l’impact des crises, mais mesurer aujourd’hui l’effet de la pandémie de Covid-19 dans ce domaine s’avère difficile. Nous n’avons pas le recul nécessaire et il nous manque des mesures quantitatives et qualitatives sur le vécu des sexualités dans des conditions aussi dures que celles de cette crise. Il est en revanche possible de se référer à des modèles antérieurs ou analogues bien étudiés afin de suggérer les paramètres dont il faudra tenir compte pour une analyse future. C’est l’un des objectifs de ces conférences.

Les sexualités en milieu carcéral ou le difficile passage de l’adolescence pour les jeunes LGBTIQ sont au programme de ce cycle. Des situations aussi différentes peuvent-elles avoir les mêmes conséquences?
Notre objectif n’est pas de faire des comparaisons, mais d’alimenter au mieux la réflexion. Nous visons moins une compréhension du phénomène qu’une connaissance des outils qui seront nécessaires au moment où les données seront accessibles. Cette approche correspond à l’ADN du FUMC: adopter une position de réflexion qui implique une certaine distance.

Concrètement, quelle est la vocation du Fonds Maurice Chalumeau?
Ce fonds a une histoire vieille de bientôt cinquante ans. Si l’on remonte à ses origines, c’est-à-dire aux volontés de Maurice Chalumeau décrites dans le testament qui accompagne son généreux legs, son désir était que l’on reconnaisse deux choses. D’une part, la force de la vie sexuelle, sa présence et sa valeur dans la vie et, d’autre part, que l’on accepte en elle une diversité et que l’on soit attentif à ce que, dans les années 1970, on appelait les minorités érotiques. Cette volonté était véritablement pionnière, mais elle n’a pas tout de suite été suivie.

Pourquoi?
Durant les premières décennies, les activités du Fonds ont rempli exclusivement le premier vœu de Maurice Chalumeau, notamment en contribuant activement à la définition de la notion même de santé sexuelle au niveau international. S’il s’agissait d’une conquête considérable, les travaux étaient orientés par une vision binaire, hétérosexuelle et reproductive de la sexualité. C’est seulement durant la dernière décennie qu’une certaine ouverture au sein du Fonds a eu lieu pour tenter de rendre compte de la pluralité des sexualités. Et, depuis un peu plus d’une année, le Fonds vit un tournant radical avec une volonté assumée de retrouver une fidélité forte à l’égard du testament de Maurice Chalumeau. Celle-ci implique un double pluriel: sciences des sexualités, pour tenir compte à la fois d’une vision holistique des sexualités (expériences, identités, déterminations sexuelles) et d’une approche interdisciplinaire réunissant des compétences qui dépassent le médical ou le biologique et qui sont psychologiques, sociologiques, politiques, juridiques ou culturelles.

Cette volonté trouve-t-elle un écho dans la recherche?
Oui, on constate une accentuation très forte de la recherche dans ce sens. L’Académie, qui a longuement résisté aux travaux et aux enseignements en matière de sexualité, s’est tout à coup ouverte et a énormément développé le domaine. L’intérêt est marqué au niveau international et s’observe à Genève, dans de nombreuses disciplines, avec un vivier particulièrement riche qui inclut beaucoup de jeunes chercheurs et chercheuses. Notre rôle est de fédérer ces recherches, de faire en sorte qu’elles puissent prospérer, avec l’intention de faire de Genève un pôle d’excellence dans ce domaine, comme elle a pu l’être dans les années 1970 avec le développement de la sexologie médicale.

 

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Juan Rigoli

 

Quelle évolution souhaitez-vous pour le Fonds?
Il y a un peu plus d’un an, la commission scientifique a été complètement renouvelée et j’ai tenu, en tant que président, à faire une relecture très attentive du testament de Maurice Chalumeau, pour en dégager l’esprit et pour mesurer l’écart entre le projet du donateur – cette belle utopie – et tout ce qui avait été accompli jusque-là. Une nouvelle équipe a été constituée qui s’est attelée à des réalisations concrètes et importantes, comme la création d’un site internet très complet qui présente nos missions et rend disponible l’ensemble de nos règlements et directives dans une volonté de transparence totale. Cette démarche semble être bien reçue, car depuis que notre site existe, les demandes de renseignements et les propositions de projets affluent. Nous travaillons également à un autre projet majeur: l’inscription prochaine des activités scientifiques du Fonds Maurice Chalumeau sous l’égide d’un Centre interdisciplinaire en sciences des sexualités. Il s’agit avant tout d'exaucer par là un vœu, encore un, formulé dans le riche testament du donateur, mais aussi d’être plus proche de la réalité de nos projets. Le FUMC est en effet bien plus qu’un organisme de financement: il a aussi un rôle de promotion et de mise en réseau de la recherche. Nous espérons ainsi rendre ces activités pleinement efficaces et visibles.

 

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Maurice Chalumeau naît en 1902 à Genève. Après une licence ès sciences physiques et chimiques qu’il obtient en 1926 à la Faculté des sciences de l'Université de Genève et qui laisse chez lui une foi inébranlable dans le pouvoir d’élucidation de la science, il suit les cours d’Édouard Claparède, de Jean Piaget, d’Eugène Pittard, de Richard Meili et d’André Rey à l’Institut Jean-Jacques Rousseau, haut lieu de la psychologie et de la pédagogie, qui deviendra un demi-siècle plus tard la Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation. Il s’engage ensuite durant quinze ans comme collaborateur régulier du CICR pour défendre les droits individuels devant garantir «l’épanouissement de la personnalité de tous les hommes». Le 6 juin 1970, Maurice Chalumeau décède à Genève. Sans héritier direct, il désigne l’Université de Genève comme seule légataire de la fortune héritée de sa mère, fille d’un joaillier, fabricant de bijoux hollandais, dans le désir de faire naître un Institut de sexologie dont les buts sont précisés dans un long testament. Il exige qu’un esprit rigoureusement scientifique préside aux travaux de l’institut et souhaite que ceux-ci soient orientés vers une meilleure compréhension des «minorités érotiques», dans lesquelles il se reconnaissait. Défenseur d’une compréhension fine et diversifiée du champ des sexualités et des identités sexuelles, son projet appelant à «une conception plus libérale des relations sexuelles» était résolument pionnier.

Identités contrariées et sexualités contraintes dans l’univers carcéral

Conférence de Jean-Sébastien Blanc, dans le cadre du cycle «Les sexualités en temps de crise»

Jeudi 24 septembre 2020 | 18h30 | Uni Dufour