28 avril 2021 - Anton Vos

 

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Naviguer à travers le brouillard numérique d’Italo Calvino

Une équipe de la Faculté des lettres a développé un outil Internet permettant de «voir» à l’aide d’une plateforme interactive toute l’œuvre d’Italo Calvino. Visite guidée.

 

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Italo Calvino . Image: AFP

Naviguer dans le projet «Atlante Calvino, littérature et visualisation» est une manière inédite et un peu déconcertante de «voir» l’œuvre d’Italo Calvino, sans en lire une ligne. Les écrits du romancier italien y sont déclinés sous la forme de visualisations interactives et colorées, rendant visibles certains rouages cachés de sa pensée. Les visiteurs et les visiteuses sont invité-es à plonger dans l’univers littéraire et critique de l’auteur du Vicomte pourfendu, du Baron perché et du Cavalier inexistant en suivant différentes trajectoires d’exploration et en s’arrêtant à différents paliers qui correspondent à autant de niveaux d’analyse. Soutenu par le Fonds national suisse, le projet s’inscrit dans le nouveau champ d’investigation des humanités numériques. Il a été réalisé par l’équipe de Francesca Serra, professeure au Département des langues et littératures romanes (Faculté des lettres), en collaboration étroite avec les designers et informaticien-nes du laboratoire DensityDesign du Politecnico de Milan, spécialistes de la représentation visuelle de problèmes complexes. Après trois ans de travail intense, le produit est désormais en ligne et accessible au public. Entretien.

 

LeJournal: Votre projet propose une visite visuelle et interactive de l’œuvre d’Italo Calvino mais sans pouvoir lire ses textes. Pourquoi?
Francesca Serra
: Les textes de l’auteur sont toujours disponibles en librairie. Nous avons eu la chance de trouver un accord avec Mondadori, la maison d’édition qui gère ses droits d’auteur, ainsi qu’avec la famille de l’auteur, ce qui nous a permis de disposer, le temps de la recherche, de tous les textes de Calvino déjà numérisés par leurs soins. Mais nous ne pouvions pas les diffuser et nous devions les effacer une fois le projet terminé. Ce que nous avons fait. Il ne reste donc plus que le résultat de nos réflexions littéraires et visuelles, qui nous ont tout de même mobilisées – parfois même obsédées – durant trois ans. Le visiteur du site peut directement entrer dans le domaine de la critique littéraire qui prend, dans notre cas, une forme peu conventionnelle, très expérimentale.

Pouvez-vous expliquer ce que l’on découvre en ouvrant votre site?
La plateforme que nous avons développée est construite autour de trois parcours que nous avons dédiés à trois aspects fondamentaux de l’œuvre de Calvino: «le doute», «l’espace» et «la forme». Chaque parcours, qui a été attribué à l’une des trois jeunes chercheuses qui m’ont accompagnée dans cette aventure (Margherita Parigini, Virginia Giustetto et Valeria Cavalloro), se décline ensuite en trois étapes. En comptant le portail d’entrée, cela fait dix postes et donc dix types de visualisations différentes, toujours interactives, auxquelles il faut ajouter des visualisations supplémentaires que l’on découvre en cliquant sur différentes options. Toutes les étapes sont accompagnées de textes explicatifs qui sont de petits essais en quelque sorte.

À quoi correspondent les trois étapes?
Elles illustrent un approfondissement croissant de l’analyse le long d’un même parcours. La première étape correspond à un objet littéraire concret, un thème ou une caractéristique des textes d’Italo Calvino. En l’occurrence, il s’agit de la présence du brouillard, de l’évocation de lieux, réels ou imaginaires, et de l’utilisation de listes (de mots de phrases, etc.) dans l’écriture. La deuxième étape examine les processus mentaux et narratifs qui ont créé ces phénomènes et la troisième s’intéresse aux tourments, aux préoccupations, aux problèmes de l’écrivain qui l’ont poussé à rédiger ses textes.

Pouvez-vous donner un exemple concret de ce que l’on peut découvrir par ces visualisations?
Une des questions importantes est celle du réalisme. Italo Calvino a commencé à écrire après la Deuxième Guerre mondiale et s’est demandé s’il fallait représenter les choses de manière réaliste ou fantastique. Il a beaucoup oscillé entre les deux. Cette question, nous l’avons abordée dans le parcours dit de l’espace. L’analyse porte sur tous les lieux évoqués dans l’œuvre, certains étant réels, d’autres totalement imaginaires, ce qui correspond à des perspectives narratives très différentes. Dans une des visualisations, nous avons essayé de cartographier le niveau de réalisme de Calvino, en fonction des œuvres et de la chronologie. Dans le troisième parcours, par contre, nous avons tenté de représenter ses choix en matière de trame, c’est-à-dire la manière de raconter ses histoires. Calvino ne suit généralement pas une trame classique, avec un début, une acmé et une conclusion. Il préfère plutôt une trame modulaire en procédant souvent avec des ajouts et l’utilisation de listes de mots et de phrases.

Ce sont des concepts assez abstraits…
L’un des objectifs principaux de ce projet était de montrer qu’il était possible de créer un outil expérimental qui s’inscrive dans le domaine des humanités numériques. Je ne sais pas si un projet tel que celui d’«Atlante Calvino» représente le futur de la critique littéraire. Mais je suis convaincue que l’expérimentation devrait aussi faire partie du travail des professeur-es de la Faculté des lettres, qui n’y sont pas trop habitué-es. Nous avons pris un risque car, dans le monde du numérique, l’obsolescence arrive rapidement. Notre démarche est également risquée à cause du fait que la plateforme que nous avons développée sort du langage convenu de la critique littéraire – ce n’est pas un livre – et elle n’est pas forcément lisible par toutes et tous. Mais je pense que c’est important pour notre discipline et, surtout, pour les jeunes chercheurs et chercheuses qui l’ont choisie car ils et elles seront de plus en plus confronté-es à de tels objets.

Comment avez-vous travaillé avec les «infomation designers»?
Faire travailler ensemble une équipe d'information designers, même spécialisée dans les humanités numériques, et une autre de critiques littéraires a représenté un défi constant et a occupé une partie importante du processus scientifique. La première a dû s’adapter à notre façon technique d’aborder des livres et nous avons dû adopter une attitude plus quantitative que ce dont nous avions l’habitude jusqu’à présent. Nous ne voulions pas réaliser un travail de linguistique ou d’édition critique. Notre ambition était de concevoir une plateforme permettant d’explorer l’ensemble de l’œuvre de Calvino. L’œuvre narrative et rien d’autre. En effet, nous ne nous sommes pas intéressées à la correspondance de l’auteur (pourtant abondante et intéressante), à ses essais ou à sa biographie. Calvino disait que la littérature était une question de sélection. À cet égard, je suis très calvinienne. J’ai sélectionné et éliminé. Je n’ai gardé que l’essentiel. Notre approche était vraiment inédite. D’ailleurs, nous n’avons trouvé aucun équivalent sur Internet. Nous sommes parties toutes seules sur la mer ouverte…

Comment avez-vous procédé?
J’ai estimé qu’il ne valait la peine de se lancer dans les humanités numériques qu’à condition que le projet conserve un aspect qualitatif très fort. Cela n’a pas été facile car les visualisations exigent la création de bases de données qui sont essentiellement quantitatives. Le problème, c’est que l’on ne peut rien tirer de littérairement intéressant du traitement automatique d’une liste de mots numérisés, fussent-ils extraits des livres d’Italo Calvino. Les mots ne suffisent pas. Il faut du sens. Des phrases, des contextes… Nous avons donc dû confectionner des bases de données de telle façon qu’elles nous soient utiles. Les designers ont dû mettre au point des outils d’analyse et de traitement plus sensibles à une recherche littéraire. Une de mes collaboratrices s’est ainsi attelée à la construction d’une base de données comprenant tous les mouvements internes des centaines de trames qui apparaissent dans l’œuvre d’Italo Calvino et que la machine n’était pas capable de reconnaître systématiquement en tant que telles. C’était un travail énorme.

Votre outil vous a-t-il permis de découvrir quelque chose de neuf sur les écrits d’Italo Calvino?
La communauté des critiques littéraires, moi y compris, partage pas mal d’idées préconçues sur l’œuvre de l’écrivain. Par exemple, j’ai toujours écrit que le thème du brouillard, très important dans les textes de Calvino, était plus présent dans la seconde partie de l’œuvre, à une époque où sa conception de la littérature se complexifie dans son esprit, que dans la première. En réalité, la chercheuse qui s’occupait de cette trajectoire m’a démentie. Le brouillard est explicitement plus présent dans la première partie. Ce qui se passe, c’est que par la suite, il n’est plus évoqué directement. Lorsque nous avons l’impression de voir du brouillard dans les œuvres ultérieures de Calvino, il ne s’agit pas de l’élément atmosphérique proprement dit mais d’une forme de simulation des conséquences de ce qui, à un moment donné, aurait été représenté comme du brouillard: une manière pour le texte d’en imiter les effets. On a découvert plusieurs éléments de ce style qui ont permis de rectifier des connaissances que l’on croyait bien établies.

Qu’allez-vous faire de cet outil, maintenant que le projet est terminé?
Trois doctorant-es, à Genève et à Milan, font actuellement une thèse sur «Atlante Calvino». Par ailleurs, pour faire connaître notre travail et le mettre à disposition de chercheuses et de chercheurs intéressé-es, nous organisons des workshops pour des spécialistes d’Italo Calvino et des spécialistes des humanités numériques. Il est possible aussi que nous écrivions prochainement un livre sur l’aventure de ce projet, notamment sur le processus qui a abouti au résultat final et qui est passé par un grand nombre de tentatives avortées et d’échecs. Ce qui, en somme, représente souvent la partie la plus importante du processus scientifique.

 

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