19 mai 2022 - UNIGE

 

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Un biais cognitif freine l’essor des voitures électriques

La sous-estimation de l’autonomie des batteries est un obstacle psychologique important à l’achat d’un véhicule électrique. Il peut être levé par une information adaptée aux besoins de l’acheteur potentiel.

 

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En 2020, les véhicules électriques ne représentaient que 1% du parc automobile mondial, et ceci en incluant les véhicules hybrides. Image: Adobe Stock

Le principal frein à l’achat d’une voiture électrique, ce n’est ni son prix ni le souci d’avoir accès à une borne de recharge au centre-ville. C’est l’autonomie de la batterie. Le consommateur lambda craint en effet avant tout que celle-ci ne puisse pas répondre à ses besoins spécifiques de mobilité. Il se trouve cependant que cette inquiétude n’est pas vraiment fondée. Elle provient en effet en grande partie du fait qu’un-e potentiel-le acheteur ou acheteuse de voiture électrique sous-estime systématiquement l’autonomie réelle de ses piles, comme le montre une étude parue le 19 mai dans la revue Nature Energy et menée par Mario Herberz, chercheur dans le groupe de Tobias Brosch, professeur associé et directeur du Laboratoire de décision du consommateur et de comportement durable (Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de l’Université de Genève). La recherche montre également que les personnes qui bénéficient d’une information adaptée sur la compatibilité de la batterie avec leurs besoins ont une plus grande volonté que les autres de payer pour des véhicules électriques ayant une autonomie située entre 100 et 400 kilomètres. Cette mesure simple à mettre en œuvre (par le biais d’une plateforme Internet, par exemple) s’est même révélée plus efficace que la fourniture d’une information sur l’accès facile à l’infrastructure de recharge et représente donc un outil peu coûteux permettant de promouvoir l'électrification de la mobilité.

Les raccourcis de l’automobiliste

Cette étude s’inscrit dans un contexte qui voit le nombre de véhicules électriques augmenter dans de nombreux pays même si ceux-ci sont encore loin d’occuper une part de marché qui permettrait une réduction significative des émissions de gaz à effet de serre générées par le trafic routier fonctionnant aux énergies fossiles (qui représente à lui seul près de 18% des émissions mondiales de CO2). En 2020, les voitures électriques ne représentaient en effet que 1% du parc automobile mondial, et ce, en incluant les véhicules hybrides qui, malgré leur batterie, consomment de l’essence. Or, pour réaliser les objectifs climatiques de 2030, cette proportion devrait atteindre un minimum de 12%.

«Jusqu’à présent, les initiatives liées à la transition énergétique dans le secteur de la mobilité se sont généralement concentrées sur les barrières technologiques et financières s’opposant à sa concrétisation, explique Mario Herberz. Et, de fait, les principaux obstacles financiers et technologiques sont en train d’être levés, avec l’arrivée d’un prix d’achat plus accessible, l’introduction d’incitations financières, le développement d’un réseau de bornes de recharge plus dense, etc. Par contre, les facteurs psychologiques ont été très peu pris en compte. Pourtant, de nombreuses études montrent que l’individu n’adopte pas automatiquement les meilleurs comportements pour lui-même ou pour la collectivité, notamment par manque d’accès à une information complète. C’est pourquoi nous nous sommes intéressés aux biais et raccourcis cognitifs des automobilistes.»

Une autonomie de 200 km suffit

En interrogeant plus de 2000 automobilistes d’horizons et d’âges différents, en Allemagne et aux États-Unis, les auteurs de l’étude ont identifié la source des biais cognitifs qui les retenaient d’opter pour un véhicule électrique. «Dans la première partie de notre recherche, nous avons observé que les consommateurs et consommatrices considèrent, à tort, que l’autonomie des batteries actuelles ne suffirait pas à couvrir leurs déplacements quotidiens, précise Mario Herberz. Cette sous-estimation est non négligeable puisqu’elle concerne 30% des trajets. »

Dans la deuxième partie, les chercheurs ont mesuré la volonté d’acheter une voiture électrique auprès d’automobilistes ayant été informé-es au préalable sur différents aspects, dont les capacités des différents modèles existants et leur compatibilité avec leurs besoins. Une volonté qui a ensuite été comparée à celle d’automobilistes n’ayant reçu aucune information. Résultat: le score des premier-ères s’est avéré significativement plus haut que celui des second-es. Cette mesure s’est même montrée plus efficace que d’autres incitations, comme la perspective de certains avantages fiscaux ou la densité des bornes de recharge.

L’équipe de recherche a également mis en évidence que plus de 90% des trajets rapportés par les participants et les participantes à l’étude pouvaient être parcourus avec des véhicules d’une autonomie de 200 kilomètres, soit une portée modeste au regard des batteries actuellement disponibles.

«La tendance actuelle dans l’industrie est à l’augmentation des performances mais nous avons pu observer qu’une autonomie plus importante, au-delà de 300 km par exemple, ne répond pas à un besoin quotidien, indique Mario Herberz. Elle n’aurait qu’un impact minime sur le nombre de trajets supplémentaires réalisables avec une charge électrique. Augmenter la taille des batteries ou densifier des réseaux de bornes de recharge ne représentent donc pas des éléments clés dans le cadre de la transition énergétique. Pour rassurer les automobilistes, la solution réside davantage dans la mise à disposition d’informations adaptées aux besoins concrets des automobilistes. Une mesure qui permettra de réduire leur préoccupation et d’augmenter leur volonté d’adopter un véhicule électrique.»

 

 

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