27 août 2026 - Melina Tiphticoglou
Des modules végétalisés pour rester mobile lors des fortes chaleurs
À la Jonction, un projet pilote mené par le Département de sociologie mesure l’impact de haltes ombragées reliant les principaux lieux de vie du quartier sur la mobilité des populations les plus vulnérables.

Certains modules offrent un peu de fraîcheur aux usagers et usagères des transports publics. C'est le cas au boulevard Saint-Georges où l'arrêt de la ligne 91 desservant l'hôpital cantonal ne dispose d'aucun banc et est particulièrement exposé au soleil. Image: UNIGE/DR
Cet été, Genève a vécu au rythme des épisodes caniculaires, obligeant chacun et chacune à appliquer les bons gestes pour se protéger de la chaleur. Pourtant, trouver un peu de fraîcheur n’est pas toujours simple. Quand il faut traverser la Plaine de Plainpalais, où la température au sol a grimpé jusqu’à 55 °C, ou attendre son bus debout en plein soleil, le moindre déplacement peut devenir une véritable épreuve. C’est précisément pour apporter une solution à ce problème qu’une dizaine de modules végétalisés ont été installés courant juillet dans le quartier de la Jonction. Jalonnant un itinéraire d’environ 1 km, ces aménagements temporaires forment une succession de haltes ombragées reliant les principaux lieux de vie du secteur. «L’idée est de rendre l’espace urbain plus agréable et de maintenir la mobilité en ville malgré les fortes chaleurs, notamment pour les populations les plus vulnérables, comme les familles avec de jeunes enfants, les personnes âgées ou les personnes à mobilité réduite», explique Julien Forbat, chercheur au Département de sociologie de l’UNIGE et porteur du projet.
Afin d’identifier les itinéraires les plus pertinents, des ateliers participatifs et des marches exploratoires ont été organisés avec les habitant-es et les partenaires locaux (maison de quartier, association des habitant-es, coopérative d’habitation). Cette démarche s’inscrit en effet dans le cadre du Living Lab, ou laboratoire vivant, consacré à la fraîcheur urbaine et mené à la Jonction depuis 2023 grâce au soutien de l’Office fédéral de l’énergie. Objectif: expérimenter, à l’échelle du quartier, des solutions concrètes en associant un maximum de partenaires et d’usagers et usagères.
Cartographie climatique
L’équipe de l’UNIGE a notamment réalisé, en collaboration avec le professeur Camponovo de la Haute école du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève, une cartographie climatique détaillée de la Jonction. En s’appuyant sur la température ressentie, un indicateur qui prend en compte la température de l’air, le taux d’humidité, la vitesse du vent et la température radiative – cette dernière mesurant la sensation de chaleur ou de fraîcheur que procurent les rayonnements thermiques émis par les surfaces avoisinantes comme les murs ou le sol – , l’équipe a identifié les principaux îlots de chaleur et de fraîcheur du secteur. Les données ont ensuite été réunies sur une carte distribuée aux habitant-es durant l’été 2025. «Cette enquête a montré qu’il existe certes des différences entre les quartiers de la ville, mais surtout des écarts considérables au sein d’un même quartier, explique Julien Forbat. C’est ce que désigne la notion d’îlot de chaleur ou de fraîcheur.»
Au cours de l’été, dans la continuité des expérimentations menées à l’échelle du périmètre, le Living Lab s’est intéressé à la mobilité par fortes chaleurs. Le projet a été concrétisé en collaboration avec la Ville de Genève et bénéficie du soutien de la Fondation Modus. Il s’est traduit par l’implantation de modules en acier inoxydable et en bois certifié AFC conçus par l’entreprise genevoise UltraModula. Ces derniers offrent un espace ombragé de 4 m2, équipé de bancs, où la température peut être jusqu’à 10 °C inférieure à celle mesurée en plein soleil. Leur végétalisation est assurée par les Pépinières genevoises, qui ont sélectionné des espèces favorisant la biodiversité urbaine et résistantes à la chaleur. Chaque module est également équipé de capteurs permettant de mesurer la température et l’humidité de l’air, ainsi que leur fréquentation. Le site internet Marche au frais réunit toutes les informations utiles.
Enquête de terrain
Afin de dresser un bilan complet de cette expérimentation, l’équipe de recherche a documenté les usages en menant des entretiens tout au long de l’été. Elle a également demandé à un groupe représentatif d’habitant-es de tenir un journal de bord, conduit un sondage et mené des observations in situ. «Nous espérons ainsi répondre à plusieurs questions, détaille le chercheur: ces installations ont-elles facilité les déplacements? Ont-elles favorisé la convivialité? Les publics les plus vulnérables se les sont-ils appropriés? Des conflits d’usage sont-ils apparus? Les premiers retours sont encourageants, mais il faudra attendre l’analyse de l’ensemble des données avant de tirer des conclusions définitives.» Si les résultats s’avéraient positifs, le dispositif pourrait être reconduit l’été prochain. Les modules, démontables et réutilisables, pourraient alors être complétés par un système de brumisation apportant quelques degrés de fraîcheur supplémentaires.
Julien Forbat rappelle toutefois que l’ambition du projet n’est pas de déployer ces installations à grande échelle dans toute la ville: «Ces modules s’inscrivent dans un urbanisme tactique et flexible, qui permet de tester des actions concrètes et d’en mesurer les effets. À plus long terme, il faudra développer de véritables couloirs de fraîcheur, planter davantage d’arbres et repenser l'aménagement des espaces publics. Enfin, au-delà des infrastructures, les normes en vigueur, par exemple celles relatives au logement ou aux horaires de travail, devront elles aussi évoluer pour s’adapter à des étés toujours plus chauds.»