25 juin 2026 - Yann Bernardinelli

 

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Traduire et interpréter, des actes profondément humains

L’ouvrage «Affect in Translation and Interpreting» montre, à travers des études de cas et des témoignages de professionnel-les du monde entier, qu’entre deux langues, la traduction n’est jamais uniquement une question de mots. Il s’agit d’appréhender des sensibilités, des relations, des expériences et des émotions que seules les capacités humaines peuvent pleinement saisir et transmettre.

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Image: DR

 

Lorsque l’on évoque la traduction, on imagine souvent un exercice technique consistant à trouver les équivalents les plus fidèles d’une langue à l’autre où l’affect et l’interprétation sont sources de biais, donc a priori à éviter. Pourtant, derrière chaque texte ou voix traduits se cache une multitude de choix, de nuances, de sensibilités et parfois de dilemmes. Traduire, c’est en effet entrer dans l’univers émotionnel d’une autre personne, comprendre sa pensée, le contexte dans lequel elle se trouvait lors de la création du contenu, puis tenter de faire résonner tout cela dans une autre langue sans en trahir les intentions et la sensibilité originelles.

«Il existe encore relativement peu de recherches consacrées à cette dimension affective», explique Lucie Spezzatti, postdoctorante à la Faculté de traduction et d’interprétation de l’UNIGE. Si certaines études en psychologie ou en sciences cognitives se sont intéressées aux émotions dans l’interprétation, les travaux portant sur les affects dans le travail quotidien des traductrices, traducteurs et interprètes restent rares. C’est précisément ce manque que l’ouvrage coédité par Lucie Spezzatti et ses collègues Sofía Monzón de l’Utah State University ainsi qu’Elisabeth Goemans de l’Université d’Édimbourg cherche à combler. «Les affects sont partout. Ils traversent le contenu que l’on traduit, mais aussi les personnes qui traduisent», résume la chercheuse.
 

Le livre Affect in Translation and Interpreting réunit six contributions scientifiques et trois entretiens avec des professionnel-les ou amateurs et amatrices dont les profils et les domaines d’activité sont très différents. Les auteures y explorent des situations aussi variées que l’interprétation communautaire, les récits traumatiques, les technologies de traduction ou la censure. Toutes ces contributions interrogent la manière dont les émotions circulent entre les textes, les traducteurs et traductrices, les interprètes et leurs publics.

 

Quand les émotions traversent les langues

Honte, désir, empathie, colère, solidarité ou traumatisme traversent les œuvres et les discours que les traducteurs et traductrices cherchent à transmettre. Certaines recherches, composant un chapitre dans le livre, montrent comment ces émotions peuvent être atténuées, amplifiées ou transformées lors du passage d’une langue à l’autre.


Un chapitre analyse par exemple la traduction d’œuvres jugées scandaleuses sous le régime franquiste en Espagne. Les contenus liés à la sexualité ou à l’homosexualité y étaient systématiquement adoucis, voire modifiés, afin de correspondre aux normes morales de l’époque. La traduction devenait alors un instrument de censure autant qu’un exercice linguistique.
 

D’autres recherches abordent des contextes encore plus sensibles. L’une d’elles s’intéresse ainsi à des interprètes communautaires intervenant lors de procès impliquant des récits de violences sexuelles ou d’inceste. Dans ces situations, les professionnel-les ne peuvent se contenter d’être des relais neutres. Ils et elles doivent transmettre fidèlement les propos tout en gérant leur propre réaction émotionnelle face à des témoignages particulièrement éprouvants, opérant ainsi un véritable travail émotionnel.

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, cette sensibilité n’est pas nécessairement un obstacle. «C’est bien que cela nous touche», souligne Lucie Spezzatti. Comprendre un récit implique aussi d’en percevoir la charge émotionnelle et la portée humaine. «La traduction est toujours une lecture personnelle, poursuit-elle. Il n’existe donc pas de traduction parfaite. Deux personnes traduiront différemment un même propos parce qu’elles y perçoivent des nuances différentes.»

 

Bien plus que traduire des mots

Le chapitre rédigé par Lucie Spezzatti illustre parfaitement cette complexité. La chercheuse s’entretient avec deux membres d’un collectif féministe italien qui a entrepris de traduire bénévolement Le cœur sur la table, le podcast de Victoire Tuaillon. Loin d’une simple restitution écrite, le projet consistait à recréer intégralement le podcast pour un public italien. Il a fallu traduire les textes, réenregistrer les voix, adapter certaines références culturelles et produire un nouveau montage sonore. Les participantes ont même organisé leurs propres cercles de parole en Italie afin d’enrichir le contenu avec des témoignages locaux. «Ce n’était pas seulement une traduction, mais une véritable adaptation, explique Lucie Spezzatti. Il s’agissait de faire résonner les mêmes questionnements, les mêmes vulnérabilités et les mêmes émotions dans un autre contexte culturel.»

Le travail était entièrement bénévole, réalisé le soir et les week-ends par des personnes dispersées entre l’Italie et la France. Dans ce contexte, l’écoute mutuelle et l’empathie sont devenues des conditions essentielles à la réussite de l’entreprise. Les membres du collectif ont dû prendre en compte la fatigue, les contraintes et les émotions de chacune afin de rendre ce travail soutenable. Pour la chercheuse, cet exemple illustre parfaitement la dimension relationnelle de la traduction. Traduire, c’est comprendre une voix, lui donner une nouvelle existence dans une autre langue et, parfois même, contribuer à créer de nouveaux liens entre des communautés.

 

Ode à l’humain

Cette réflexion prend une résonance particulière alors que les outils d’intelligence artificielle occupent une place croissante dans les métiers de la traduction. Lucie Spezzatti ne nie pas leur utilité, notamment pour certains textes techniques ou fortement standardisés. Mais elle souligne que la traduction ne peut être réduite à un simple traitement automatique du langage. Elle rappelle que les récentes recherches sur le sujet montrent que le risque va bien au-delà de la perte de certaines subtilités émotionnelles, car lorsqu’une machine produit une première traduction, elle influence déjà la manière dont le texte sera relu et interprété. Les traducteurs et traductrices deviennent alors les correcteurs et correctrices de propositions préexistantes plutôt que des lecteurs et lectrices engagées dans un véritable travail de création et d’interprétation. «On ne va pas forcément dans la bonne direction lorsque la traduction devient essentiellement un travail de post-édition», estime la chercheuse. Au-delà des erreurs éventuelles, c’est aussi la diversité des lectures possibles qui risque de s’appauvrir. Un travail d’écoute, d’empathie et de résonance qui demeure, aujourd’hui encore, profondément humain.

L’ouvrage Affect in Translation and Interpreting trouve son origine dans une école d’été organisée par le Centre for Translation Studies de la KU Leuven, en Belgique, à laquelle Lucie Spezzatti a participé durant sa thèse de doctorat. À l’issue de cette formation, un programme de mentorat proposait à de jeunes chercheurs/euses de se lancer dans l’édition d’un ouvrage collectif. Séduite par l’idée, Lucie Spezzatti convainc deux autres participantes rencontrées sur place de se joindre à l’aventure.

 

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