4 juin 2026 - Anton Vos
Ce sont les émotions qui dictent le soutien du public à la transition énergétique
Un modèle basé sur du «machine learning» est capable de prédire avec une précision supérieure à 85% l’adhésion de la population aux mesures de décarbonation.

Le modèle prédictif des scientifiques a été testé sur le référendum suisse du 9 juin 2024 portant sur la modification de la loi fédérale sur l’approvisionnement en électricité. Image: Arnaud Jaegers / Unsplash
Quand il s’agit de rallier le soutien des citoyens et des citoyennes aux mesures de transition énergétique, les émotions jouent un rôle plus déterminant que la seule compréhension rationnelle des enjeux. C’est en tout cas le résultat de prédictions réalisées par un modèle utilisant l’intelligence artificielle et vérifiées en conditions réelles dans différents pays européens, dont la Suisse. Parue le 15 mai dans Nature Energy, cette étude a été menée par l’équipe de Tobias Brosch, professeur et directeur du Laboratoire de décision du consommateur et de comportement durable (Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation). Elle fournit aux décideurs et décideuses des outils concrets pour concevoir une communication transparente visant à faciliter l’acceptation des politiques et à accélérer la transition énergétique.
Il faut dire que l’objectif est ambitieux et demande une action urgente. Le Pacte vert pour l’Europe (qui engage les pays de l’Union européenne mais sur lequel la Suisse s’est largement alignée) vise à rendre le continent climatiquement neutre d’ici à 2050. Le problème, c’est que plus les décisions sont prises d’en haut sans que soit inclus le grand public, plus le risque de provoquer une forte opposition est grand, avec la menace de faire dérailler le processus dans son entier. La mise en œuvre efficace de politiques de décarbonation – qu’il s’agisse de l’électricité, du chauffage ou de la mobilité – nécessite l’adhésion d’une large partie de la population. Or, même au sein de publics bien informés, ce soutien ne dépend pas seulement de considérations rationnelles: les émotions, les valeurs et les croyances ont un certain poids.
Facteurs déterminants
Pour en savoir plus, les scientifiques ont répertorié puis testé, à l’aide du machine learning (intelligence artificielle), 50 variables issues de la littérature traitant du sujet. Ils ont ainsi pu identifier les facteurs les plus déterminants pour le soutien du public aux mesures de transition énergétique et les ont répartis en quatre catégories.
Les réponses affectives: l’affect général – c’est-à-dire le sentiment global à l’égard d’une politique – constitue le prédicteur le plus influent. Des émotions spécifiques telles que l’espoir (classé en 3e position), la fierté (4e), l’inquiétude (10e) ou la colère (12e) jouent un rôle majeur.
Les croyances relatives aux impacts des politiques: les perceptions des effets sociétaux et environnementaux sont déterminantes. Les impacts perçus sur le bien-être individuel et la situation financière personnelle (11e) contribuent aussi de manière non négligeable au niveau de soutien.
Les perceptions d’équité: le sentiment d’équité, tant à l’échelle individuelle que vis-à-vis de l’ensemble des citoyens et des citoyennes suisses (7e), influence fortement l’acceptation des politiques.
Les normes sociales: les normes dynamiques perçues – c’est-à-dire l’anticipation de l’évolution du soutien public au fil du temps – apparaissent comme un levier important d’adhésion (8e).
Référendum réel
L’équipe a ensuite testé ces prédicteurs dans le contexte d’un référendum réel, celui soumis au peuple suisse le 9 juin 2024 sur la modification de la Loi fédérale relative à un approvisionnement en électricité sûr reposant sur des énergies renouvelables. L’objet du vote était d’accepter ou non l’augmentation de la production en énergies renouvelables de la Suisse, afin que le pays soit moins dépendant des importations.
L’équipe de recherche a sondé en ligne plus de 700 citoyennes et citoyens durant la semaine précédant la votation, à l’aide de questions et d’assertions liées à ces prédicteurs. Par exemple: «Globalement, comment vous sentez-vous vis-à-vis de cette mesure?»; «Cette mesure va bénéficier à la société et aux individus»; «Pensez-vous que le nombre de personnes en Suisse qui approuveraient cette politique va plutôt augmenter ou diminuer au cours des douze prochains mois?»
Sur la base de ces données, l’équipe a déduit qu’une majorité de 61,83% se dégagerait en faveur de cette loi, un résultat cohérent avec les sondages nationaux réalisés trois à quatre semaines avant la votation. Le scrutin réel a finalement enregistré 68,7% de votes favorables. En prédisant correctement le résultat du vote et avec une précision de 87%, le modèle a confirmé le rôle décisif des facteurs émotionnels.
La performance du modèle a ensuite été testée, avec un succès similaire, sur diverses mesures d’atténuation du changement climatique (dans les domaines de la bioénergie, avec captage et stockage du carbone, et des régimes alimentaires durables à base de plantes) soumises à un échantillon de 3355 personnes de France, d’Allemagne, d’Italie, des Pays-Bas, de Pologne et d’Espagne.
Pour les scientifiques, les résultats cohérents obtenus dans sept pays européens indiquent que les facteurs psychologiques identifiés sont valides, quel que soit le contexte politique. Bien qu’aucun lien de causalité n’ait été établi entre ces variables et le soutien (autrement dit, modifier l’une de ces croyances n’entraîne pas nécessairement une augmentation automatique du soutien), les données soulignent que la conception et la communication des politiques publiques peuvent être améliorées en se concentrant sur ces facteurs psychologiques.
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