Unité d'études japonaises

Pierre-François Souyri, Compte rendu de « Paraître et prétendre », d’Olivier Ansart

L'Unité des études japonaises a le plaisir de vous signaler le compte rendu rédigé par Pierre-François Souyri de l'ouvrage intitulé « Paraître et prétendre » d’Olivier Ansart, paru dans le journal Le Monde du 18 septembre 2020.

https://www.lemonde.fr/livres/article/2020/09/17/paraitre-et-pretendre-d-olivier-ansart-la-grande-mascarade-des-samourais_6052632_3260.html

 

Texte intégral :

Samouraïs : la grande mascarade

Pierre-François Souyri,Historien

La « voie du guerrier » (bushidô), ensemble de règles morales particulières au groupe des samouraïs – la fidélité au seigneur, l’obéissance au maître, l’honneur, la frugalité, le sens de l’action, etc. –, est le grand mythe identitaire japonais. Il s’est perpétué et amplifié jusqu’à l’époque moderne, en particulier au cours des guerres de la première moitié du XXe siècle. Ancien directeur de la Maison franco-japonaise de Tokyo, aujourd’hui professeur à l’université de Sydney, Olivier Ansart signe, avec Paraître et prétendre, un essai au ton vif qui déconstruit cette idéologie convenue en ramenant le bushidô à ce qu’il fut probablement : une imposture, une comédie, dans laquelle les protagonistes prétendaient être ce qu’ils n’étaient pas.

Pour l’auteur, les valeurs invoquées, la loyauté et l’honneur, étaient en effet si déconnectées des rapports sociaux réels qu’elles ne furent jamais autre chose qu’une mascarade : une loyauté du vassal au seigneur, transformée par le nationalisme moderne en une vertu nationale, celle de la loyauté d’un peuple à son empereur – idée parfaitement étrangère au bushidô –, qui a couvert bien des trahisons et des crimes dans le Japon du premier XXe siècle.

Apparues avec la naissance des samouraïs, à la fin du premier millénaire de notre ère, de nouvelles valeurs, le courage physique, la loyauté, le sens de l’effort, celui de l’honneur acquis par la prouesse sur le champ de bataille, s’imposèrent dans l’univers des hommes d’arme sous diverses dénominations et finirent par constituer une idéologie les distinguant radicalement des valeurs raffinées de l’aristocratie de cour vivant à Kyoto, alors la capitale. Les guerriers médiévaux vivaient dans leur manoir, sur leurs terres, et les conflits pouvant déboucher sur la guerre étaient monnaie courante. La grande nouveauté du régime des shoguns Tokugawa (1600-1867) fut d’installer une autorité publique capable de mettre au pas les guerriers, de les obliger à vivre dans les villes situées au pied des châteaux de leurs seigneurs, de les transformer en fonctionnaires des administrations seigneuriales et – ce qui peut paraître un paradoxe pour un régime dirigé par des militaires – d’imposer la paix durant toute la période.

Or, dans un monde pacifié, le guerrier ne fait plus la guerre, le guerrier n’est plus un guerrier. Les relations émotionnelles qui avaient pu unir le seigneur et son vassal au combat se muent en relations impersonnelles. Olivier Ansart montre que le bushidô (le mot date de la fin du XVIe siècle), « discours qui s’adresse à des gens qui ne sont plus des guerriers mais qui dit qu’ils le sont », a favorisé la constitution, parmi les samouraïs, d’une identité à laquelle ils ne pouvaient se soustraire, au moment même où elle se dissolvait. A partir de là, on entrait dans un univers du paraître.

Certains textes normatifs de l’époque, montre Olivier Ansart, faisaient « l’apologie des mensonges commodes, de la mascarade, de la pose ». Dans la pratique, les valeureux guerriers clamant leur loyauté à leur maître ne se privaient pas de comploter ou de se fabriquer sans vergogne une généalogie familiale : l’honneur haut brandi s’achetait, se truquait. Et se mit en place un jeu de rôle dans lequel le sabre n’était plus une arme mais le symbole d’un statut, et où le fameux seppuku (suicide rituel par éventrement) était réduit à un pur simulacre.

Auto-duperie ?, s’interroge Olivier Ansart. Avec subtilité, il montre comment l’imaginaire de la « voie du guerrier » finit par jouer le rôle de capital symbolique indispensable à la simple survie du samouraï dans un monde où sans cela il n’aurait plus rien été. Au point d’élever le bushidô à un art de bien mourir. L’ouvrage Hagakure, rédigé au début du XVIIIe siècle, qui deviendra le livre de chevet des officiers ultranationalistes dans les années 1930, commence par la fameuse formule : « J’ai découvert que mourir est au cœur du bushidô. » Dans un discours d’une radicalité extrême, l’auteur évoque l’effacement de soi, le service aveugle et désintéressé à son suzerain et montre que l’affirmation de la loyauté, si elle ne va pas jusqu’au sacrifice de soi, est le fait d’imposteurs. Ansart évoque à propos de ce texte « la fureur de mourir » mise en scène par un guerrier dont beaucoup pensèrent qu’il était suicidaire et fou.

Rarement une société n’aura évoqué la loyauté avec autant d’emphase. Ce qui n’était qu’un discours interne à la classe des guerriers sous les Tokugawa devint un discours à vocation nationale dans le Japon militariste. Ces valeurs de loyauté, d’honneur, de discipline, supposées animer l’armée impériale, furent souvent bafouées au cours des guerres du XXe siècle. Dans un ouvrage – qui cherche encore son éditeur – sur le massacre de Nankin, en Chine, perpétré en 1937-1938 par les troupes japonaises, l’historien Tokushi Kasahara (traduit par Arnaud Nanta) montre à quel point les officiers félons désobéissaient aux ordres ou les contournaient, tout en proclamant leur fidélité à l’idéal des samouraïs d’autrefois. Le tragicomique du bushidô se mua alors en barbarie.

 

Paraître et prétendre. L’imposture du bushidô dans le Japon pré-moderne

d’Olivier Ansart, 

Les Belles Lettres, « Japon », 176 p., 25 €, numérique 18 €.

 

 

22 sept. 2020

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