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Révolutionner l’oncologie par la médecine de précision
À la Faculté de médecine, le Centre de recherche translationnelle en onco-hématologie (CRTOH) fédère les forces vives de la recherche en oncologie autour d’un même objectif: transformer aussi rapidement que possible les découvertes scientifiques en bénéfices concrets pour les personnes atteintes de cancer. Avec le Geneva Translational Oncology (GTO) Programme, les médecins et les scientifiques du CRTOH visent maintenant à révolutionner la recherche pour des outils diagnostiques et des traitements encore plus efficaces. Cellules CAR-T, radiothérapie FLASH, intelligence artificielle ou encore médecine personnalisée: tour d’horizon des avancées récentes et des projets à venir.
© CRTOH/UNIGE. Carcinome épidermoïde pulmonaire imagé avec le Xenium Analyzer 10X. La coloration des cellules est basée sur des profils d'ARN similaires. Les cellules tumorales sont colorées en rose et rouge, les cellules immunitaires en jaune, marron, vert et bleu. Les cellules stromales sont colorées en turquoise.
Le cancer touche un homme sur deux et une femme sur trois au cours de leur vie. Si des progrès majeurs dans la détection, la prise en charge et les traitements ont permis ces dernières décennies d’améliorer considérablement la qualité de vie des patients et des patientes, le défi reste immense: près de 20 millions de personnes reçoivent chaque année dans le monde un diagnostic de cancer, et près de 10 millions en meurent. Pour faire face à ce défi majeur de santé publique, la Faculté de médecine, les Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) et un consortium de fondations, ont fondé en 2017 le CRTOH, avec pour objectif de parvenir à des découvertes dont les malades pourront rapidement bénéficier. Le centre rassemble aujourd’hui plus de 300 chercheurs et chercheuses travaillant sur des domaines clés tels que le microenvironnement tumoral, l’oncologie de précision, la division cellulaire et la pharmacologie anticancéreuse.
Coordonné par les professeurs Mikaël Pittet et Olivier Michielin, le centre puise sa force dans sa proximité avec la clinique: les équipes exploitent directement les échantillons biologiques issus de la prise en charge aux HUG, ce qui permet de valider les hypothèses de laboratoire sur du matériel humain et, en retour, d’éclairer les observations cliniques. Ce dialogue permanent est au cœur de la recherche translationnelle: combler le fossé, souvent considérable, entre une découverte fondamentale et sa transformation en traitement efficace.
Une infrastructure digitale au service de l’oncologie personnalisée
Aujourd’hui, les choix thérapeutiques restent souvent dictés par l’organe d’origine de la tumeur. Or, l’efficacité d’un traitement peut varier fortement chez des personnes atteintes du «même» cancer. L’oncologie personnalisée vise à dépasser ce paradigme: la décision thérapeutique repose désormais sur l’ensemble des caractéristiques cellulaires et moléculaires propres à chaque tumeur, et non plus sur sa seule localisation. Mais encore faut-il pouvoir décrypter cette complexité. De nouvelles méthodes d’analyse – comme le séquençage unicellulaire ou l’imagerie tumorale spatiale – permettent désormais d’interroger cette diversité en détail et de mieux anticiper l’évolution des tumeurs et leur réponse aux traitements.
«C’est la raison d’être de la nouvelle infrastructure digitale que nous avons récemment mise en place», souligne Mikaël Pittet. « Elle permet de réunir dans un même cadre d’analyse les données biologiques issues de tissus tumoraux et les données cliniques des patient-es. Couplée à des algorithmes d’intelligence artificielle, cette plateforme contribuera non seulement à accélérer la recherche, mais aussi à fournir, via le Tumor Board Moléculaire des HUG, une analyse personnalisée pour chaque malade. L’objectif est de mieux anticiper l’évolution de chaque tumeur, de prédire sa réponse aux traitements, et d’éclairer des décisions thérapeutiques véritablement individualisées.»
Le Service de pathologie des HUG, acteur central de ce dispositif, génère à lui seul près de 10’000 coupes digitalisées par semaine. «L’oncologie de précision consiste à intégrer des données multi-omiques pour déterminer le traitement le plus adapté à chaque patient-e. Nous sommes à l’aube d’une véritable révolution médicale, qui permettra d’administrer le bon médicament à la bonne personne, au bon moment», souligne Olivier Michielin.
GTO: le moteur de la recherche translationnelle
Au cœur de la stratégie du CRTOH, le programme GTO (Geneva Translational Oncology) soutient des projets ambitieux portés par des binômes associant clinicien-nes et chercheurs/euses fondamentaux, à hauteur de 300’000 francs par an pendant trois ans.
En 2024, quatre projets ont été retenus, portant sur les interactions circadiennes des cellules immunitaires dans les tumeurs, l’identification de biomarqueurs prédictifs du cancer de l’ovaire, la cartographie métabolique des lymphomes cérébraux, et le criblage de médicaments sur des tumoroïdes. L’appel 2025 confirme cette dynamique, avec quatre nouveaux travaux consacrés au rôle des cellules endothéliales lymphatiques dans la thérapie CAR-T, au développement d’une stratégie multimodale contre le glioblastome, à l’analyse des mécanismes pro-métastatiques dans le cancer rectal, et au remodelage immunogène du microenvironnement tumoral. Tous ces projets s’appuient sur du matériel biologique humain collecté aux HUG et impliquent fortement le Service de pathologie clinique.
«Les défis restent considérables – résistance aux traitements, hétérogénéité tumorale, effets secondaires – mais en quelques années, le CRTOH a fait émerger un véritable continuum entre la découverte en laboratoire et la mise en œuvre clinique, un modèle qui attire des talents internationaux et suscite l’intérêt de partenaires industriels», ajoute Olivier Michielin.
Radiothérapie FLASH: irradier en un éclair pour protéger les tissus sains
Parmi les avancées thérapeutiques majeures soutenues par le CRTOH, la radiothérapie FLASH ouvre une voie radicalement nouvelle: en délivrant la dose de rayonnement en une fraction de seconde – plus de cent fois plus rapidement que les méthodes classiques – elle permet de détruire efficacement les tumeurs tout en réduisant fortement les dommages aux tissus sains. La radiothérapie conventionnelle constitue un pilier du traitement du cancer, mais ses effets secondaires limitent encore les doses pouvant être administrées.
En 2025, les professeures Marie-Catherine Vozenin et Pelagia Tsoutsou ont fondé le premier laboratoire genevois dédié à l’innovation en radiobiologie appliquée à la radio-oncologie (LiRR). Leur équipe a démontré l’efficacité de la technique FLASH dans différents organes et modèles, et développe désormais des approches utilisant des protons et des électrons à très haute énergie (VHEE), en collaboration avec le PSI et le CERN, ainsi qu’un pôle d’expertise dédié aux rayons X conformationnels. L’objectif est de faciliter le transfert de cette innovation vers la pratique clinique, en particulier pour des tumeurs cérébrales pédiatriques rares, où les besoins thérapeutiques restent particulièrement urgents.
Dernières nouvelles du CRTOH: la science avance!
Le piratage immunitaire: quand les défenseurs deviennent des alliés de la tumeur
Publiée dans Cancer Cell en février 2026, une étude de l’équipe de Mikaël Pittet révèle que les neutrophiles — normalement en première ligne pour combattre les infections — peuvent être détournés par les tumeurs. Ces cellules «piratées» produisent alors la chimiokine CCL3, qui favorise la croissance du cancer. Bloquer cette reprogrammation représente une piste thérapeutique prometteuse.
Des centres immunitaires à double visage
Une autre étude menée par l’équipe de Mikaël Pittet (Immunity, décembre 2025) révèle que certaines tumeurs organisent localement de véritables «centres immunitaires» hautement organisés. Selon leur fonctionnement, ces niches peuvent soit stimuler une réponse anticancéreuse efficace, soit, au contraire, désactiver les défenses de l’organisme et favoriser l’échappement tumoral.
Cellules CAR-T contre le glioblastome
Avec moins de 5 % de survie à cinq ans, le glioblastome demeure l’un des cancers les plus redoutables, résistant à toutes les immunothérapies actuelles. L’équipe de Denis Migliorini et Valérie Dutoit a développé des cellules CAR-T capables de cibler la protéine Ténascine-C, présente dans la matrice tumorale. Publiés dans le Journal for ImmunoTherapy of Cancer (novembre 2025), ces résultats ouvrent la voie à un essai clinique prévu à Genève et Lausanne d’ici un an — une première en Suisse.
Cancer du foie: l’immunothérapie avant l’opération
Une étude menée par Stéphanie Lacotte et Christian Toso (Hepatology, octobre 2025) démontre que les immunothérapies par inhibiteurs de points de contrôle sont nettement plus efficaces lorsqu’elles sont administrées avant la chirurgie. Utilisé en traitement néoadjuvant — c’est-à-dire donné en amont de l’opération pour affaiblir la tumeur et préparer le terrain thérapeutique — ce type d’approche permet de réduire la masse tumorale et de diminuer significativement le risque de récidive.
Chronothérapie: traiter au bon moment pour changer le pronostic
Un essai international de phase 3 mené par l’Université centrale du Sud de Hunan, l’UNIGE (équipe de Christoph Scheiermann) et l’Université Paris-Saclay, montre dans Nature Medicine (février 2026) que l’efficacité de l’immuno-chimiothérapie contre le cancer du poumon dépend fortement de l’heure à laquelle elle est administrée. Les personnes traitées avant 15h ont présenté une progression de la maladie plus lente et une survie significativement meilleure que celles traitées plus tard dans la journée. Cette étude prolonge directement les travaux expérimentaux de l’équipe de Christoph Scheiermann sur l’importance du cycle circadien sur le système immunitaire et le cancer, publiés dans Nature en 2023 puis dans Cell en 2024, illustrant l’impact de la recherche translationelle menée au CRTOH. Fait remarquable, l’application de cette approche ne reposerait pas sur de nouveaux traitements, mais principalement sur une adaptation des horaires de soins, avec un potentiel de déploiement rapide pour les patient-es.
Tester les futurs traitements anticancer
Surmonter la résistance aux traitements constitue l’un des grands enjeux de la lutte contre le cancer. Pour mieux anticiper les effets de nouvelles thérapies, Patrycja Nowak-Sliwinska et son équipe ont développé une plateforme capable de modéliser in vitro le rein, le foie et le cœur, trois organes particulièrement sensibles aux traitements anticancéreux combinés. Cette approche, rapide et sans recours à l’expérimentation animale, ouvre la voie à une évaluation plus sûre des nouveaux traitements (Biomedicine & Pharmacotherapy, décembre 2025).
Professeur ordinaire
Département de médecine
Vice-coordinateur, CRTOH
Faculté de médecine UNIGE
Directeur Département d'oncologie, HUG
Médecin-chef du Service d'oncologie de précision, HUG
Professeur ordinaire
Chaire Fondation ISREC en immuno-oncologie
Département de pathologie et immunologie
Coordinateur, CRTOH
Faculté de médecine UNIGE
Lausanne Branch - Ludwig Institute for Cancer Research