- La Faculté autrement
La Société médicale de Genève dans le sillage des Lumières
Fondée en 1823 — un demi-siècle avant la Faculté de médecine —, la Société Médicale de Genève (SMGe) traverse les époques avec une vitalité discrète mais tenace. Alors que la Faculté célèbre ses 150 ans, ces deux institutions aux histoires intimement mêlées partagent bien plus qu'un voisinage: une même conviction que la médecine ne se réduit pas à la technique. Rencontre avec trois de ses figures — Caroline Samer, présidente pour l’année 2026, Nadia Lahlaidi Sierra, secrétaire générale, et Gérald d'Andiran, ancien président et ancien secrétaire général.
«Pour comprendre la Société Médicale de Genève (SMGe), il faut remonter au début du XIXe siècle», rappelle Gérald d’Andiran. Genève rayonne alors déjà sur la scène scientifique européenne: l'édition annotée de la Philosophia Naturalis d'Isaac Newton par le scientifique genevois Jean-Louis Calandrini circule depuis plusieurs décennies sur tout le continent. La Société des arts, la Société des naturalistes et un dense réseau de correspondances savantes relient la cité de Calvin aux grands esprits du moment. «C'est dans ce bouillonnement que naît la SMGe, en 1823, sous l'impulsion de Jean-François Coindet, médecin érudit et successeur de Louis Odier à la rédaction de la Bibliothèque universelle. À la suite d'un différend avec une autre société médicale genevoise, il claque la porte et fonde, avec son fils et quatre confrères, une nouvelle société.»
De la formation des médecins à la présentation des avancées scientifiques
Avant 1876, Genève ne possède pas de faculté de médecine. Les candidats médecins doivent se former à l'étranger, et les statuts de la SMGe prévoient qu'à leur retour, ils dirigent un séminaire sur ce qu'ils ont appris. «Cela permettait une formation par les pairs, ancrée dans l'échange et le débat», indique Nadia Lahlaidi Sierra. La création de la Faculté, puis celle de l'Hôpital cantonal, transforment profondément le paysage. Les relations entre les deux institutions relèvent dès lors d'une «chronique de rapports de voisinage à distanciation variable», selon les termes d’Alain Junod dans le livre publié pour célébrer le bicentenaire de la SMGe. L’instauration formelle de la Faculté de médecine n’a ni absorbé ni marginalisé la SMGe. Elle occupe un espace complémentaire — celui de la réflexion libre, ouverte à toutes les spécialités.
L'histoire de la SMGe n'est cependant pas exempte de contradictions, notamment concernant la place laissée aux femmes médecins, même après leur admission aux études universitaires. En 1894, la candidature d’Henriette Saloz-Joudra, première femme à ouvrir un cabinet médical à Genève, est soumise à une séance extraordinaire. La décision: l'ajournement indéfini. Il faudra attendre 1913 pour que la SMGe ouvre enfin ses portes aux femmes. A contrario, Lina Stern, première professeure de médecine à Genève (nommée en 1918), présente en primeur ses travaux pionniers sur la barrière hémato-encéphalique à la SMGe — et non à la Faculté. «La SMGe présente en fait deux faces: parfois plus conservatrice dans ses structures, elle a pourtant offert une tribune peut-être plus libre que celle de l'institution académique», ajoute Gérald d’Andiran.
Un espace d’échanges sans équivalent
Deux siècles plus tard, la SMGe occupe un créneau que l'on ne trouve nulle part ailleurs dans le paysage médical genevois: une liberté de ton et de sujets rares. Les membres sont exclusivement médecins, mais les conférences sont ouvertes à tout public. Des médecins aux spécialités les plus diverses peuvent y échanger en dehors de leurs silos habituels. «À une époque où l'hyperspécialisation fragmente la médecine en territoires de plus en plus étroits, la SMGe fait le pari inverse: celui du décloisonnement», souligne Caroline Samer.
Et si l’Association des médecins du canton de Genève, l’AMGe, défend les intérêts professionnels — assurances, tarifs, politique de santé —, la SMGe, elle, se place dans un contexte très différent. «Elle se propose comme un espace de respiration et d’exploration, sans autre enjeu que d’offrir l’opportunité de la discussion, parfois philosophique, parfois plus technique, mais jamais enfermée», résume Nadia Lahlaidi Sierra. Les deux sociétés ne s'opposent pas pour autant: un membre de l'AMGe siège statutairement au bureau de la SMGe, et leur publication commune La Lettre, Éclairage SMGe-AMGe, lancée en 2020, témoigne de cette complicité.
2026: Rajeunir, transmettre, pérenniser
Le fonctionnement de la SMGe repose sur une alternance: une année, la présidence revient à un-e professeur-e de la Faculté; l'année suivante, à un-e médecin de ville. En 2026, c'est Caroline Samer, professeure et cheffe de service aux HUG, qui préside — et le timing n'est pas anodin: «Je voulais resserrer les liens avec la Faculté de médecine, et cela tombait bien avec l'anniversaire des 150 ans.» Son programme, résolument tourné vers la philosophie des sciences, interroge notamment la place de la médecine face à l'intelligence artificielle et à la désinformation. Une visite du Musée d'histoire des sciences complète le volet historique.
Le défi principal reste le renouvellement. Attirer de jeunes médecins, occupé-es à se lancer dans une carrière exigeante, n'est pas simple. Afin de se faire connaître, même de leurs plus jeunes collègues, la Société décerne chaque année, en octobre, un prix aux meilleurs travaux de médecine communautaire réalisés par de jeunes médecins. De plus, la période du COVID-19, qui aurait pu lui être fatale, l'a paradoxalement renforcée: les conférences dématérialisées visibles à distance ont élargi l'audience, et le site internet — entièrement repensé — archive désormais conférences, galerie et programmes annuels.
La SMGe incarne-t-elle encore l'idéal de la médecine des Lumières, curieux de tout, réfractaire aux cloisonnements? Gérald d'Andiran acquiesce: «On reste dans le sillage de nos illustres prédécesseurs, Louis Odier et Jean-François Coindet!» Nadia Lahlaidi Sierra préfère l'image d’un joyau, précieux mais solide. Et Caroline Samer regarde vers l'avenir: celui d'une Faculté et d'une SMGe qui, nourries d'une histoire partagée, marcheraient côte à côte un peu plus visiblement. «Car si la Faculté forme des médecins, la SMGe a peut-être pour vocation de leur rappeler pourquoi ils et elles ont choisi ce métier.»
Pour aller plus loin
Philippe de Moerloose, et al. — Deux siècles de la Genève médicale : de la saignée à l'intelligence artificielle. Anne-Françoise Allaz, Philippe de Moerloose, François Ferrero et Alain Junod (dirs.). Genève, Éditions RMS (Revue Médicale Suisse), 2023. ISBN : 978-2-88049-534-3.
Philip Rieder — Anatomie d'une institution médicale: la Faculté de médecine de Genève, 1876–1915. Lausanne & Genève, Georg & Bibliothèque d'histoire de la médecine et de la santé, 2009, 403 p. ISBN : 978-2-9700536-3-7.
Gérald d’Andiran — Un héritage de modernité, Société Médicale de Genève 1823-2023. AMGe, 2023.
Pre Caroline SAMER
présidente pour l’année 2026
Dre Nadia LAHLAIDI SIERRA
secrétaire générale
Dr Gérald D'ANDIRAN
ancien président et ancien secrétaire général