• Formation

Médecine et cinéma: comment former par l'image

Dans le cadre des 150 ans de la Faculté de médecine, le Ciné-club universitaire propose un cycle intitulé Blouses blanches et salles obscures. Coordonné par Alexandre Wenger et Radu Suciu, professeur et collaborateur scientifique à l’Institut éthique, histoire, humanités (iEH2) de la Faculté de médecine, ce cycle de films s’inspire des enseignements en humanités médicales qu’ils proposent aux étudiantes et aux étudiants en médecine. Tous deux recourent fréquemment au cinéma comme outil pédagogique pour appréhender les aspects sociaux, culturels, économiques et politiques de la carrière médicale.

spellbound_CKQDMKM922.jpg

Image tirée de "Spellbound", Alfred Hitchcock, 1945

Historiens, vous venez l’un et l’autre d’un champ académique de prime abord éloigné de la médecine. Comment en êtes-vous venus à vous intéresser à ce sujet?

AW: Pas si éloigné que ça en réalité… L’histoire et la littérature parlent des choses importantes de la vie, donc bien sûr du soin, de la maladie, des satisfactions et des difficultés du métier de médecin. Elles offrent aux (futur-es) médecins la possibilité de faire un pas de côté, de réfléchir à leur vocation, de jeter un œil neuf sur le sens de leur engagement professionnel. Elles n’ont donc rien de périphérique: au contraire, elles abordent ce qui fait le cœur du métier de médecin.

RS: Au départ, j'ai voulu faire l'histoire d'une émotion, la mélancolie, sujet éminemment littéraire, mais aussi médical. On ne peut pas comprendre l'histoire de la mélancolie sans faire de l'histoire de la médecine et c’est par ce biais que je suis arrivé à la médecine. C'était un parcours d'étonnement: partir de la littérature et arriver à la médecine, à une époque, la Renaissance, où il n’y avait pas encore de délimitation claire entre les deux. C'est en partant de la littérature que je suis arrivé à la médecine, et en travaillant sur la médecine que j'ai redécouvert la littérature. C'est dans ce genre de mécanisme circulaire que je travaille avec mes étudiant-es: une séquence de film, une citation littéraire deviennent sources d’étonnement et de débat. 

En quoi consistent les enseignements en humanités médicales en Faculté de médecine?

AW: Nous cherchons à provoquer la discussion et la réflexion sur la relation médecin-patient, sur les patient-es en tant que personnes, sur le rôle des médecins dans leur mission de soins, mais aussi en tant que citoyens et citoyennes. Il s'agit d’enrichir la perspective purement biomédicale pour aborder plus largement les questionnements professionnels (qui engagent aussi des choix personnels) auxquels les étudiant-es vont inévitablement devoir se confronter. La médecine et le soin touchent à de multiples dimensions de nos vies. Les sciences humaines abordent celles qui échappent à l’approche biomédicale stricte et participent tout autant que les disciplines plus traditionnelles de la médecine à la formation des médecins de demain. 

RS: Les arts, le cinéma, toutes les sciences humaines d’ailleurs, constituent un incroyable répertoire de cas et de problèmes prêts à être discutés en classe. L’histoire des épidémies telle qu’elle ressort des archives et de la littérature, la perception culturelle des maladies à travers des films hollywoodiens témoignent et influencent la société et la représentation changeante des médecins et des malades. Nous mettons l’accent sur l’effet d’adhésion ou de rejet que ressentent nos étudiant-es face à ces œuvres et nous nous servons de leurs réactions comme points de départ pour nos discussions. La littérature, le cinéma, le passé lointain de la médecine deviennent ainsi des «pays étrangers» à explorer et à comprendre. Comment les médecins d’autrefois appréhendaient-ils la mort de leurs patient-es? Comment géraient-ils les sentiments de frustration issus de leurs relations thérapeutiques? Quelles histoires racontent les corps malades depuis la médecine des humeurs jusqu’aux ambitions technosolutionnistes du transhumanisme? 

AW: De fait, nos enseignements s’articulent autour de l’une des priorités stratégiques du Décanat: renforcer l'identité professionnelle et «réenchanter» les études en médecine en abordant la question fondamentale du sens de ces études. Il est en effet essentiel de bien préparer les étudiant-es aux réalités de leur futur métier et, peut-être, de limiter ainsi le risque d’abandons de la profession. Par la richesse des situations qu’il présente, le cinéma contribue à cette préparation.

Pourquoi le cinéma?

AW: Parce que c'est très efficace! Le cinéma est plus compatible avec la culture visuelle d'aujourd'hui et plus immédiatement accessible qu’un texte littéraire, par exemple. Cela ne signifie pas que la réflexion est plus facile, mais le seuil d'entrée est moins élevé. L’analyse d’un extrait facilite la discussion, même si certains films classiques sont, à notre grand étonnement, totalement inconnus des étudiant-es. Philadelphia, par exemple, sorti en 1993, est tombé dans l’oubli, de même que le séisme social et politique qu’a représenté la pandémie de VIH/SIDA. 

Au-delà du cinéma, ou des séries, d’autres cultures visuelles pourraient aussi être intéressantes, comme les jeux vidéo, féconds en personnages de médecins, en général très négatifs (des expérimentateurs fous par exemple). Ils constituent souvent une première entrée dans la construction de la figure du médecin chez les plus jeunes. 

Par ce biais, l’image du médecin est très manichéenne: soit un héros qui sauve le monde, soit le méchant absolu…

AW: Nous essayons justement d'apporter des nuances. D’une année à l’autre, les films que nous mettons au programme abordent différents aspects qui portent aussi bien sur les généralistes que les spécialistes, l’accès des femmes aux professions médicales, etc. Il est vrai que le cinéma peut parfois être manichéen ou caricatural dans ses représentations. D’un point de vue pédagogique, ce n’est pas un mal car cela nous permet de déconstruire les stéréotypes.

RS: L’un de nos objectifs est de les confronter à des réalités différentes de la leur, dans des contextes historiques, sociaux ou fictionnels variés, dans des temporalités différentes ou même dans des mondes différents. Cela les oblige à interroger leur propre vision d’eux-mêmes dans leur futur métier. Et cette vision, cette réflexion, change avec les années. 

Comment vos enseignements sont-ils perçus?

AW: Les études et la carrière médicale tendent vers une spécialisation progressive, qui laisse de côté ce qui n’est pas immédiatement applicable. Celles et ceux qui s’inscrivent à nos cours à option, en plus des enseignements en humanités médicales obligatoires, apprécient au contraire la diversification des approches dans leurs études. Les représentations véhiculées par un médium aussi puissant que le cinéma conditionnent les attentes de la population envers la profession. Leurs patientes et patients viendront avec des motifs de rejet (parfois injustes) ou d'admiration (parfois indue) façonnés par cette culture. Nos étudiant-es cinéphiles y voient une réelle opportunité de renforcer leur formation. Malheureusement, d’autres ont du mal à considérer la médecine hors de sa dimension biologique. Or, la seule connaissance technique, sans moments de respiration, n'est peut-être pas la façon la plus heureuse d’endosser la blouse blanche.

Plus largement, le concept d'humanités médicales (Medical Humanities) est-il récent?

AW: Les humanités médicales ont pris leur place dans l’enseignement depuis 30 ans environ. Il s’agit d’une approche qui regroupe différentes disciplines des sciences humaines. Elle rejoint la médecine narrative, une approche qui part du principe que nous pensons notre vie sous forme de récit au sein duquel la maladie constitue une rupture dans la cohérence narrative. À l'heure où la médecine tend à s'hyper-spécialiser, elle doit pouvoir appréhender cette humanité dans son ensemble, avec son histoire, sa culture et son vécu.


Le point de vue des étudiant-es 

«Le cinéma est un moyen fort pour transmettre un message et des émotions. Les films peuvent amener un regard différent, qui peut être complémentaire à ce qui nous est enseigné pendant les cours ou les stages. Par exemple, des films comme Cléo de 5 à 7 (1962), Elephant Man (1980) ou Vol au-dessus d’un nid de coucou (1975) permettent de mieux comprendre ce que peuvent ressentir les patient-es et de remettre en question certaines pratiques médicales. Le cinéma apporte une dimension immersive et personnelle aux histoires et permet ainsi de renforcer l’aspect humain qui fait l’essence de la médecine.»
Adrien Huguelet, 2e année de master de médecine

«Le cinéma, en tant qu’art, reflète la vision d’un auteur ancrée dans une société donnée. J’aime regarder des films pour admirer, mais surtout pour réfléchir. Allier le cinéma et la médecine peut sembler, au premier abord, presque caricatural. Que peut-il y avoir de commun entre un art et une science? Pourtant, cette opposition me paraît dépassée. L’écran nous permet de mettre en perspective différents points de vue. Par le jeu des images, des angles, de la musique et du silence, il nous pousse à nous placer du point de vue du protagoniste, qui peut être un-e patient, un-e proche, un-e médecin, mais aussi simplement une autre personne que nous. 
Au-delà de l’observation, le cinéma nous permet de réfléchir à la complexité des relations et des situations, dans une dimension plus humaine que le seul savoir théorique. Le cinéma est pour moi une passion, mais aussi un outil précieux pour élargir notre regard et enrichir notre formation ainsi que notre future pratique médicale.»
Léa Nguyen, 3e année de bachelor en médecine

Pour aller plus loin 

Le site web CinéMed propose un échantillon de travaux d’étudiant-es de la Faculté portant sur les liens entre le cinéma et la médecine.

Ciné-club «Blouses blanches et salles obscures» du 30 mars au 15 juin.
Programme complet et infos pratiques

Dans le même numéro

S'abonner à la newsletter
Sign up to the newsletter

S'abonner