- Vie académique
Laurent Kaiser: «Avec les virus, l’imprévisibilité est la règle»
Le professeur Laurent Kaiser quitte la direction du Service des maladies infectieuses des HUG et le Centre des maladies virales émergentes HUG-UNIGE qu'il a co-fondé il y a dix ans. Virologue pionnier, bâtisseur d'équipes, il a traversé quatre décennies de pandémies — du sida au COVID-19, en passant par le SARS, le H1N1 et l'Ebola — souvent à contre-courant, mais toujours convaincu de la nécessité de soutenir, développer et transmettre.
Pourquoi avez-vous choisi la médecine, et spécialement l’infectiologie?
Le choix aurait pu être moins scientifique et plus artistique, la médecine l’a emporté. C’est un métier profondément humain — se sentir un peu utile auprès des autres m'a guidé. Et après les études, pratiquer dans un hôpital universitaire était une évidence. Et la virologie? Avant la virologie, il y a l'infectiologie. Jeune médecin ma vision était un peu simpliste: deux mondes du vivant qui se rencontrent, on identifie l'ennemi, le microbe, et on le combat avec des antibiotiques. Pour les virus c’était plus compliqué. A mes débuts nous n’avions pratiquement qu’un seul antiviral. Au fil du temps, notre compréhension des interactions entre un agent infectieux et l’hôte ont bien changé. Mais un domaine qui semblait maîtrisé grâce aux vaccins et aux antibiotiques n’a fait que voir apparaître de nouveaux microbes et échapper aux traitements. Sans compter des patients et des patientes de plus en plus susceptibles aux infections.
Et la virologie?
Ma première pandémie, c'était le VIH. Pas tel qu'on le connaît aujourd'hui, mais sous la forme du sida: une infection uniformément mortelle, une déchéance sans traitement. Il y avait l'impuissance, la peur, l'incompréhension, et une stigmatisation terrible — y compris de la part de nos pairs, ce qui était le plus difficile à accepter. Les images de jeunes femmes et hommes décédés restent gravées. On a connu l’impuissance de la médecine, à laquelle a succédé les progrès qui ont façonné la virologie et sauvé tant de monde. C'est cela qui a allumé une flamme, et j'ai décidé de me consacrer aux virus. Un choix que je n'ai jamais regretté. À la fin des années nonante, j'ai décidé de me former en virologie générale aux États-Unis, notamment sur les virus respiratoires et la grippe.
Un choix, à l'époque, à contre-courant…
J'ai rencontré une certaine incompréhension, l’infectiologie par tradition c’était les bactéries…Et en rentrant je n’avais pas de piste d’atterrissage, ni de bureau! J’ai vu ceci comme une opportunité et je dois beaucoup à Luc Perrin qui dirigeait la virologie. Les carrières sont rarement rectilignes!
Hormis le VIH, les virus étaient les parents pauvres de l’infectiologie. Il n'existait que très peu de traitements, le diagnostic était encore archaïque, le moléculaire débutait. Puis il y a eu la grippe aviaire, le West Nile, et le SARS en 2003. Ce dernier a bousculé les choses, créé une crise internationale. Il n'y avait alors pas de spécialiste en Suisse. C'est là que tout a vraiment démarré.
En 2005, nous avons créé aux HUG le premier laboratoire pour les virus émergents ou dangereux, en créant un laboratoire dit P4 diagnostique dans l’hôpital. C’était inédit. En 2009, c’est la pandémie H1N1. On l'a vite oubliée, parce qu'elle ne tuait «pas assez» mais le H1N1 ne nous a plus quittés et a pratiquement causé toutes les épidémies hivernales depuis. En 2009, nous étions le seul laboratoire de Suisse à en assurer le diagnostic. Et c'est ainsi qu'on a construit, pierre par pierre. Aujourd'hui, nous sommes un centre de référence, y compris pour l'OMS — récemment, nous avons été les premiers à identifier que le hantavirus ramené sur un bateau de croisière était du type Andes.
En 2017, vous créez en collaboration avec Henri Bounameaux, doyen de la Faculté de médecine, François Chappuis, spécialiste de médecine tropicale, et Claire-Anne Siegrist, vaccinologiste et infectiologue pédiatrique, le Centre des maladies virales émergentes HUG/UNIGE. Ce n'était pas non plus une évidence.
Non, effectivement. Et d'ailleurs, institutionnellement, cela n'a pas été sans écueils, l’écosystème académique étant un défi constant. En 2017, nous avons engagé Isabella Eckerle, une jeune spécialiste des coronavirus. Chance ou intuition? Je ne trancherai pas.
Quand le COVID est arrivé, nous avions donc une équipe opérationnelle et les tous premiers en Europe à disposer d'un test diagnostique. Ce n'était pas de la chance — c'était dix ans de travail en amont. Et nous pouvions nous reposer sur le laboratoire de virologie le plus réputé de Suisse, dans les mains d'une belle équipe de biologistes dirigée par Manuel Schibler. Et tout ceci serait impossible sans le soutien de la direction des HUG et des responsables de la médecine de laboratoire.
L'une de vos plus grandes forces, que ce soit comme chef de service ou directeur du Centre, a été de construire des équipes solides et de faciliter des carrières.
C'est ce dont je suis peut-être le plus… je ne sais pas si «fier» est le bon mot. Disons que le boulot a été fait. Avoir identifié des médecins ou des biologistes de valeur, et de les voir dépasser leur mentor est une réussite. Aujourd’hui, ce sont Isabella Eckerle et Pauline Vetter à la direction du Centre des maladies virales émergentes, et Frédérique Jacquérioz, en charge des missions sur le terrain pour l'OMS.
Au Service des maladies infectieuses, la relève académique et clinique est très solide: Dionysios Neofytos, Angela Huttner, Diego Andrey, Virginie Prendki, Aude Nguyen, Thanh Pham, Lena Royston, Vanina Meyssonnier, et Olivier Nawej sont tous et toutes des expert-es dans des domaines complémentaires. Toutes les sous-spécialités sont couvertes et l’expertise cumulée est phénoménale, le service a quasi doublé de taille... Et il reste aussi les collègues fidèles de longue date comme Christian van Delden, et Alexandra Calmy. Du côté de la recherche en microbiologie, il y a eu aussi Caroline Tapparel qui a créé son groupe. Et les plus jeunes pointent déjà leur nez…
Difficile de mentionner des noms sans risquer d’oublier des personnes à qui on doit une partie du chemin et avec qui les carrières se sont entrecroisées. Je dois mentionner Daniel Lew, Bernard Hirschel et Francis Waldvogel qui m’ont précédé en maladies infectieuses. La liste des autres collègues complices est longue et il est difficile de les citer de manière exhaustive. Ils et elles me pardonneront. Je leur dois ces partages qui aident à survivre dans l’aventure hospitalo-universitaire.
Vous avez traversé quatre décennies de crises sanitaires. Qu'est-ce que cela vous a appris sur la façon dont ont fait face aux épidémies?
Que l'imprévisibilité est la règle. Dire «un jour, une épidémie majeure va arriver» revient à crier au loup sans savoir s’il existe, difficile donc de se faire comprendre. Personne, en 2019, n'aurait pu nommer le SARS-CoV2. Il y a des dizaines de virus que l'on sait susceptibles d'émerger. Mais lesquels, quand, et sous quelle forme; c’est en grande partie la boule de cristal. Ce qu'on peut faire, en revanche, c'est se préparer: construire des compétences, des équipes, des systèmes de surveillance et de diagnostic capables d'agir rapidement. Et anticiper le développement de vaccins pour les candidats prioritaires. Et sur le plan personnel je ne pensais pas que je serais si exposé aux médias et que ceci deviendrait partie intégrante du job.
Le COVID a-t-il été un point de rupture?
Oui, sans aucun doute. Ma position particulière — spécialiste des virus respiratoires, responsable des laboratoires et du centre, et infectiologue — a permis d’anticiper et de prendre des décisions très rapidement, mais la surcharge était difficile à gérer. Et il y avait un décalage avec l’émergence subite de nouveaux virologues qui frôlaient l’imposture... Ça a été aussi un point de rupture dans la concurrence académique, ou le besoin de visibilité.
Cela a aussi mis en évidence que la santé publique et la politique ne répondent ni aux mêmes rythmes, ni aux mêmes impératifs. Qui décide, et sur quelles bases? Que sommes-nous prêt-es à accepter collectivement? Cette crise a fait ressortir le meilleur, mais également les fractures de nos sociétés et les inégalités sur l’accès aux soins dans le monde. Et il fallait prendre des décisions majeures sans appréhender toutes les conséquences. Par exemple, nous aurions dû éviter de restreindre si longtemps les visites des EMS ou des hôpitaux.
Sur le plan académique, nos équipes ont réussi un tour de force: rester au premier rang, tout en poursuivant des activités cliniques et de santé publique. Heureusement nous avons aussi bénéficié de soutiens inestimables, comme celui de la Fondation privée des HUG. Cependant, je ne suis pas sûr que toutes les leçons aient été retenues. Il y a une fatigue, et la mémoire s'efface. Ainsi, trouver du soutien entre les crises dans le domaine des virus émergents reste un défi qui est relevé par notre Faculté et les HUG; c’est pour ma part une immense satisfaction, une reconnaissance de ce qui a été construit.
Sur le plan thérapeutique, où en est-on avec les antiviraux?
Les antiviraux ont été une révolution des trente dernières années — le VIH, l'hépatite C, le CMV sont des exemples emblématiques. Mais ce sont toutes des infections chroniques. Pour le COVID, le paradigme a été différent: on a sauvé des personnes non pas avec des antiviraux, mais avec des anti-inflammatoires, en évitant la tempête immunitaire. Un changement de paradigme. La liste des progrès vaccinaux est longue aussi. Cependant, des infections majeures comme la grippe, restent encore orphelines de bons antiviraux ou de bons vaccins.
Lors de la crise Ebola de 2014, quel a été votre rôle?
C'était l'une des aventures de notre Centre. J'étais à Monrovia, au milieu d'un désastre humanitaire qui m'a marqué à jamais; c’était comme la peste. J'ai reçu un téléphone des autorités qui rapatriait un médecin infecté. Je suis rentré six heures avant son arrivée — l'équipe avait tout préparé. Et il a guéri.
Ensuite, il y a eu le développement du vaccin qui a démarré avec un appel de l'OMS. Tout a été possible grâce à Claire-Anne Siegrist — nous avons formé un tandem remarquable. On se connaissait depuis le SIDA, elle s'occupait des enfants, moi j'étais chez les adultes. Nous avons conduit en un temps record la première étude avec un vaccin nouveau, et notre travail a débouché sur son utilisation par l'OMS. Cette collaboration avec Claire-Anne est l'une des étapes marquante de ma carrière.
A propos de vaccins, quels sont les progrès, notamment avec les vaccins à ARN messager?
On a eu une chance incroyable avec le COVID, car aucun vaccin ARN messager n'avait été approuvé auparavant. Les dieux de la science étaient avec nous. Et encore un exemple que les travaux en amont des crises sont essentiels. Cela dit, par la suite le virus s’est rapidement moqué de nos vaccins. Mais maintenant la porte est ouverte, et des vaccins, par exemple contre RSV, sont sur le marché. Cela dit, on court souvent après la recette parfaite, que ce soit avec les techniques à ARN messager ou d’autres. Et paradoxalement, les meilleurs vaccins restent encore les vivants atténués développés il y a plus de 60 ans.
Quel est, selon vous, le prochain grand risque?
La grippe. Elle coche toutes les cases: réservoir animal, un virus adapté à l’humain, une transmission respiratoire, absence d'immunité durable, une plasticité biologique et variabilité génétique extrême. Ce qui me préoccupe, c'est que au contraire du SARS-CoV2, elle peut aisément toucher les femmes enceintes, les nourrissons et les enfants. Les pandémies ne sont pas des copiés-collés. La grippe n’utilisera pas le même refrain que le COVID.
Le Mpox m'inquiète beaucoup, il circule depuis des années sous différentes formes. Et les capacités de contrôle dans les régions les plus touchées — le Congo notamment — sont insuffisantes. Sans vouloir provoquer, avec Mpox on peut dire que la variole est simplement de retour et on l'ignore. Comme je le disais, la mémoire des pandémies s’efface. A mon avis, on sous-estime le risque. Et les virus n’ont pas la même horloge que nous, ils prennent leur temps.
Vous quittez la direction du Service et du Centre. Dans quel état d'esprit?
Je souhaite d’abord mentionner à nouveau le lien humain. Au-delà des microbes, il y a le chemin parcouru avec les patients et les patientes. Certain-es, ayant survécus au sida, m’ont fait confiance depuis 35 ans. Cette longue route à leur côté reste tatouée dans ma mémoire. Leur dire aurevoir est ce qui est le plus difficile et la seule chose qui fait naitre du regret. Pour le reste comment répondre? D’abord très clairement, j’ai cru à nos missions. Je me suis fondu dans ce travail avec passion. Mais en fin de carrière on peut aussi parler des choses qui fâchent… Nos institutions sont parfois des ogres. Et l’avidité du pouvoir ou des guerres de territoires, la cupidité sont des menaces constantes. La reconnaissance est aussi souvent basée sur des métriques auxquelles je n’adhère que partiellement. Et l’avenir va imposer des choix stratégiques drastiques, le paysage de nos institutions change et il sera plus réglementé.
Le Centre fête ses 10 ans cette année. Je souhaite que ce qui a été construit soit consolidé. Avec le Centre de vaccinologie d'Arnaud Didierlaurent et Christiane Eberhardt, nous avons une collaboration proche: des groupes qui s'enrichissent mutuellement. Le projet GTRIV, soutenu par le Décanat et la Fondation privée des HUG, permettra de formaliser cette recherche translationnelle commune. Si je devais formuler un vœu, ce serait un Institut autour des virus — pas une fusion de centres existants, mais une reconnaissance de l’écosystème unique dans ce domaine.
Pour le Service clinique des maladies infectieuses, toutes les fondations sont en place, les domaines d'expertise sont assurés. Les défis cliniques restent énormes — l'émergence de bactéries multirésistantes, les infections nosocomiales, les infections complexes chez les patient-es immunosupprimé-es et des virus insidieux. D'autres domaines ont connu des évolutions spectaculaires, comme le VIH, dont les traitements modernes ont largement simplifié la prise en charge. L'infectiologie est une science transversale qui touche l'ensemble des spécialités, et je suis certain que ce service restera un service phare de nos institutions.
En me retournant, je vois des réussites, on a créé la virologie clinique à Genève, des équipes solides en infectiologie, mis en valeur des collègues remarquables et je pars donc avec une certaine sérénité. C’est le message principal. J’ai aussi une longue liste de collègues précieux, de complices. Dois-je mentionner François, Klara, Karl, Laura, Didier, Nicolas, Stephan, Sabine, au risque d’en oublier d’autres… ? Dans la tradition on remercie les éventuels mentor ou supérieurs mais j’aimerais remercier avant tout Isabelle Arm-Vernze et Berivan Monteiro. On ne réussit jamais sans pouvoir compter sur les collègues de l’ombre qui vous accompagnent. J’ai une infime reconnaissance. Et il y a la famille évidemment…
La carrière hospitalo-académique telle que je l'ai connue offrait une liberté que j’ai chéri. Mais elle a demandé une force particulière et une conviction inébranlable. Je mesure aujourd’hui ce que ce modèle a coûté: j'ai été professeur, chef de service, directeur de Centre, responsable du laboratoire, participé à la direction médicale et dirigé un Département. Le risque est de s’éloigner de son vrai métier et aussi de soi-même. Et chacun de ces rôles est «un plein temps». Si l’on veut réussir et imposer des réformes le cumul n'est plus tenable, nos institutions devront y réfléchir.
C'est aussi un monde où l'on est confronté à des combats inutiles et futiles. Quand on prend des responsabilités, qu'on a la parole franche et qu'on essaie de défendre des valeurs, on prend des coups qui laissent des traces. Je pars donc avec la mémoire des réussites, mais aussi avec celle des cicatrices. Ce que je proposerais aux plus jeunes: dans un monde mouvant, éviter les combats toxiques, rester optimiste, suivre ses convictions, trouver sa niche et se concentrer sur l’essentiel, voir très grand, et, comme les virus, savoir muter pour s’adapter mais sans jamais transiger sur les valeurs. Le métier sera encore plus beau.