Ce que peuvent contenir quelques grammes d’alluvions lacustres (1913) a

L’étude faunistique des alluvions lacustres, si abondantes sur certaines de nos grĂšves, mĂ©riterait d’ĂȘtre faite spĂ©cialement, et cela Ă  divers points de vue. Tout d’abord, il faut remarquer l’intĂ©rĂȘt zoologique de ces cordons littoraux, oĂč se trouvent accumulĂ©s des quantitĂ©s innombrables de petits coquillages, souvent rares et en tout cas difficiles Ă  trouver ailleurs. Les flots amĂšnent en effet une foule d’espĂšces, soit lacustres, soit mĂȘme terrestres, ces derniĂšres provenant des rivages ou des alluvionnements fluviatiles.

Si nos laisses littorales sont peu Ă©tudiĂ©es, il n’en est pas de mĂȘme de nombreux fleuves et riviĂšres, dont les atterrissements ont fait l’objet des travaux de divers naturalistes, Clessin, Geyer, etc. La plupart de ces ouvrages ne visent, du reste, que le cĂŽtĂ© purement zoologique de la question. Or, nos rivages sont bien aussi riches que plusieurs de ces dĂ©pĂŽts, et une Ă©tude spĂ©ciale serait tout aussi justifiĂ©e.

À cĂŽtĂ© du point de vue uniquement faunistique, on peut en outre approfondir le problĂšme sous le rapport de la gĂ©ologie et y voir un excellent moyen d’observer la formation de certains gisements quaternaires. La plupart de ces derniers, si frĂ©quents au Seeland, sont en effet constituĂ©s par des alluvions lacustres et il n’est pas de trop, dans certaines recherches, de suivre pas Ă  pas les phĂ©nomĂšnes actuels du mĂȘme genre.

Un troisiĂšme point de vue est celui de la prĂ©histoire. Combien d’archĂ©ologues, en effet, ne seraient-ils pas heureux d’avoir quelques donnĂ©es sur le climat des pĂ©riodes qu’ils Ă©tudient ! Or, si l’on se donnait la peine de recueillir, dans les couches Ă  ossements lacustres, quelques alluvions coquilliĂšres pour les confronter ensuite avec celles d’aujourd’hui, on Ă©tablirait, avec une facilitĂ© relativement grande, quelques faits dĂ©coulant de la biologie particuliĂšre Ă  chaque espĂšce.

On voit donc l’importance que peut prendre la connaissance des nombreuses coquilles constituant les cordons littoraux de nos trois lacs jurassiens. Malheureusement, un tel travail reste Ă  faire et nĂ©cessite un grand nombre d’observations se rĂ©partissant au moins sur quelques mois de l’annĂ©e. Tout d’abord, il faudrait naturellement dresser un catalogue de tous les mollusques constituant ces dĂ©pĂŽts et donner la distribution exacte de chacune des espĂšces. Puis il serait intĂ©ressant de faire un certain dosage par mĂštres carrĂ©s, suivant les plages. Cette opĂ©ration devrait se rĂ©pĂ©ter aux diffĂ©rentes saisons et en tenant compte des variations de niveau des lacs. AprĂšs les gros temps, il serait Ă©videmment important de constater les nouveaux apports, immĂ©diatement puis quelques temps aprĂšs. Enfin, dans chaque localitĂ© Ă©tudiĂ©e, il faudrait recenser la population vivante, tant terrestre que lacustre.

Ce travail, assez considĂ©rable, doit ĂȘtre gros de rĂ©sultats intĂ©ressants. Pour me donner quelque idĂ©e de ce qu’il peut rĂ©vĂ©ler, j’ai recueilli au mois de mai, entre Cerlier et le Landeron, un demi-dĂ©cimĂštre d’alluvions fines, prises au hasard. J’ai laissĂ© de cĂŽtĂ© les grosses espĂšces, parmi lesquelles se trouvait une Xerophila obvia, mollusque rĂ©cemment importĂ© dans le pays.

Or, voici ce que je dĂ©couvre parmi le sable, le gravier et quelques menus dĂ©tritus vĂ©gĂ©taux : tout d’abord cinq petites formes terrestres et trĂšs hygrophiles, les Crystallus crystallinus, Vallonia pulchella, Cochlicopa lubrica, Vertigo antivertigo et Carychium minimum.

Les deux derniùres sont assez rares chez nous et ne vivent guùre que dans le voisinage de l’eau.

Une espĂšce encore plus amie de l’humiditĂ©, le Zonitoides nitidus, se trouve reprĂ©sentĂ©e par un exemplaire. Des treize mollusques restants, un est amphibie, la Succinea Pfeifferi, frĂ©quente au bord de nos lacs et de nos Ă©tangs ; deux sont aquatiques et vivent plus particuliĂšrement dans les endroits calmes et dans les marais (Limnaea truncatula et Valvata cristata).

Les autres sont plutĂŽt lacustres : les Planorbis carinatus, Bythinia tentaculata, Valvata antiqua, Pisidum annicum et Pisidum pusillum n’offrent pas d’intĂ©rĂȘt spĂ©cial. La Valvata piscinalis, par contre, est trĂšs rare Ă  l’état typique, et les Pisidum obtusale et milium sont trĂšs peu frĂ©quents chez nous.

Enfin, les deux derniers mollusques sont bien intĂ©ressants, par le fait qu’ils semblent tous deux avoir disparu de notre faune littorale actuelle. L’un, le Pisidum fossarinum, Cless., 1 a donnĂ© naguĂšre dans la faune profonde du lac de NeuchĂątel (30-100 m.) une espĂšce abyssale, aujourd’hui distincte ; je l’ai signalĂ©, Ă  l’état typique, dans un grand nombre de dĂ©pĂŽts quaternaires du Seeland. L’autre, le Pisidium nitidum (Jen.), a aussi des dĂ©rivĂ©s abyssaux (Pisidum Foreli, Cless., occupatum, Cless, Neocomense, Piaget, etc.) et a Ă©tĂ© lui-mĂȘme retrouvĂ© par M. Fuhrmann Ă  une profondeur de 30 m., devant NeuchĂątel (1 ex.). Je l’ai Ă©galement mentionnĂ© dans les gisements du Seeland, oĂč il est trĂšs commun.

Que faut-il penser de la prĂ©sence de ces deux espĂšces dans les alluvions lacustres de Cerlier ? Il est trĂšs probable, Ă©tant donnĂ© leur raretĂ© et le mauvais Ă©tat des spĂ©cimens, qu’ils ont Ă©tĂ© ramenĂ©s d’une profondeur d’au moins 10 m., appartenant ainsi Ă  la faune sublittorale. Cette derniĂšre zone, qui s’étend entre 8-10 et 30-40 m., est caractĂ©risĂ©e par plusieurs variĂ©tĂ©s : Valvata Fuhrmanni, Piag., Pisidium Contagnei, Piag., Limnaea sublittoralis, Piag., etc
 Cette origine est d’autant plus plausible que je n’ai pas rĂ©ussi Ă  trouver d’exemplaires vivants et que, quelques jours auparavant, le mauvais temps avait dĂ©chaĂźnĂ© vents et vagues.

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Ce simple exemple, le seul que j’ai relevĂ© jusqu’à prĂ©sent, nous montre tout ce que peuvent contenir quelques grammes d’alluvions : des espĂšces terrestres, trĂšs xĂ©rophiles (Helix obvia), d’autres trĂšs hygrophiles, palustres, amphibies, lacustres, et deux mollusques habitant des profondeurs relativement fortes, ramenĂ©s sans doute Ă  une Ă©poque de gros temps.