La biologie et la guerre (1918) a b đź”—
Vous me demandez quelques lignes sur la biologie et la guerre. Si c’est un article que vous voulez, non, je n’ai pas la documentation nécessaire et je ne crois pas qu’un naturaliste puisse rien dire sur ce sujet avant longtemps. Il lui faudrait une objectivité et un recul qu’il ne peut avoir. Il peut s’essayer à la littérature, car elle est vivante et vise à la vérité humaine, non pas à la vérité scientifique, mais il ne peut solidariser encore son attitude d’homme avec sa science. Il est trop homme pour adopter un tel a priori qui serait contraire à sa loyauté de savant. Le Nicolaï que nous a révélé Romain Rolland dans Demain a certes le droit de mettre sa biologie au service de son idéal, lui qui écrit du fond d’une prison, mais nous qui ne souffrons pas et qui cherchons dans le calme, nous devons au moins garder notre sang-froid. Si donc vous me demandez un travail : je refuse ; si c’est ma petite idée : j’accepte, car tout nous force à chercher…
Je crois que pour décider si la guerre est oui ou non dans la logique interne de l’évolution biologique, on a tort de se placer a posteriori, d’interrompre sans autre les faits et de se demander jusqu’à quel point la guerre est impliquée en eux. Car les faits sont multiples et enchevêtrés et toutes les thèses se justifient si l’on n’interroge qu’eux. Darwin, dans les faits, a vu la lutte pour la vie, lutte contre le milieu et lutte contre les concurrents. Il n’a tiré de cette constatation qu’une doctrine biologique, mais en celle-ci était contenue une morale : on ne s’est pas fait faute de la dégager depuis ! Eh bien, une telle argumentation ne prouvera rien dans la question « de droit » tant qu’on n’aura pas montré dans la sélection naturelle le seul processus possible de l’évolution, et, quand cela serait, la morale pourrait toujours dire qu’elle n’a rien à faire avec la vie. Mais restons-en à la vie, puisque nous parlons d’elle. Avec des yeux très différents, Kropotkine a aussi examiné les faits, il a vu l’entr’aide et s’est cru autorisé par là même à condamner la guerre. En morale biologique tout se justifie donc par les faits. De Guyau à Nietzsche, de Bain et de Stuart Mill à Kropotkine, de Spencer à Cresson et à Le Dantec, tous se réclament des faits et tous ont raison. La guerre est, la charité est, donc la guerre comme la charité sont bonnes…
Mais plaçons-nous a priori et raisonnons sur une sorte de « biologie pure » comme est la physique mathématique par rapport à la physique expérimentale et nous définirons les lois normales de l’évolution. Sans nous soucier ni de l’obstacle incessant que la réalité présente au libre jeu de l’évolution, ni des aspirations subjectives de l’homme, cherchons si la guerre est ou non comprise dans cette évolution normale et alors seulement nous aurons répondu à la question que nous nous sommes posée. Nous ne tranchons donc pas un problème moral, mais un problème biologique et notre solution ne vaudra pour la morale que si celle-ci par un postulat propre déclare identifier le bien avec la vie.
Or tout laisse prévoir qu’une telle évolution pure coïncidera avec ce qu’il y a de plus profond dans la conscience de l’homme, cette conscience — les matérialistes nous l’ont appris sans savoir qu’ils travaillaient pour l’idéalisme — qui ne sait que traduire les réactions physico-chimiques intimes de l’organisme vivant. Et ce qu’il y a de plus profond, c’est l’aspiration morale.
Passons à cette démonstration.
On ne peut justifier la guerre par la biologie que de deux manières, en montrant que le darwinisme à lui seul explique l’évolution, ou, si cette thèse est démontrée fausse, en ramenant le lamarckisme à la conception étroite que Le Dantec a donnée de l’« assimilation fonctionnelle ».
Que le darwinisme envisagé comme seule explication de l’évolution justifie la guerre, cela me semble évident. J’entends le néodarwinisme, celui qui nie l’hérédité de l’acquis, par conséquent l’influence du milieu et qui voit dans la concurrence entre individus et entre espèces tout le mécanisme de l’évolution. La concurrence, c’est la lutte, il n’y a pas de discussion possible. Il est vrai qu’on peut baser sur le weissmanisme et les théories affines une doctrine de l’harmonie. On peut montrer entre les « particules » héréditaires, quelles qu’elles soient, une certaine coordination qui a son influence sur les rapports entre individus. Mais ce facteur sera nécessairement extrêmement réduit par la concurrence, puisque par définition aucune adaptation nouvelle ne peut se transmettre par hérédité. On peut d’autre part voir dans le plasma germinatif continu une force psychologique, comme l’a fait la psycho-analyse de Freud, l’appeler libido et montrer comment la « sublimation » d’une telle énergie inconsciente tend à l’amour, à l’art et à la religion. Mais ce n’est qu’au prix d’un finalisme peu scientifique (si l’on en reste aux hypothèses néodarwiniennes).
Conclusion : ou bien les particules et la libido sont des mécanismes, et alors la sélection seule intervenant, il ne peut s’en déduire qu’égoïsme et lutte, ou bien ce sont des entités et nous quittons le terrain biologique.
Mais la sélection naturelle est impuissante à expliquer l’évolution. Weissmann lui-même a dû l’admettre sur le tard. L’hérédité de l’acquis est un fait d’expérience. Si l’on a pu contester la valeur des expériences célèbres de Brown-Séquard, il semble difficile de contester celles de la psychologie animale : Hachet-Souplet, en dressant des chats, détermine en eux des habitudes qui se transmettent aux descendants. Si la vie échappait incessamment à l’action du milieu, en isolant le germen depuis les milliers de siècles qu’elle existe, elle tiendrait du miracle. Elle en tient déjà suffisamment pour que nous n’y ajoutions pas celui-là …
Nous pouvons donc sans crainte donner gain de cause au lamarckisme, ce qui n’exclut d’ailleurs pas la sélection naturelle à titre de facteur secondaire et accidentel.
Or le lamarckisme, c’est toute l’évolution ramenée à l’influence du milieu, influence qui crée des habitudes et se conserve par l’hérédité. Cela suppose donc, une fois de nouveaux caractères acquis, la stabilité de ces caractères ; cela suppose l’assimilation, et Le Dantec, en fondant toute la biologie sur ce facteur, n’a fait en quelque sorte qu’expliciter le lamarckisme. L’assimilation, c’est cette propriété que possède tout être vivant de reproduire de la substance identique à lui-même. L’assimilation est donc un facteur de conservation, et rien que cela. C’est le milieu qui est facteur de variation, non l’être vivant, ni rien de ce qui est en lui.
Or, par le fait même qu’un individu assimile, il est en lutte contre son milieu. Tout ce qui l’entoure tend à agir sur lui, à le déformer, tandis que lui seul, qui soutient l’opposition de tout l’univers, tend à conserver son individualité. C’est la lutte la plus formidable que l’on puisse concevoir. Et cela ne se borne pas à la lutte contre le milieu. Tout ce qui n’est pas moi m’est hostile et dans ce non-moi rentrent les individus de mon espèce, les autres espèces, toute la vie. Le Dantec a dégagé peu à peu toutes les conséquences de la lutte contre le milieu à l’égoïsme, il a franchi toutes les étapes. Même les êtres que nous aimons déposent en nous leur empreinte, ils nous « conquièrent par l’image », et, en cela ils nous diminuent. Au lieu d’assimiler suivant notre formule propre, nous les « imitons » comme l’œil est obligé d’« imiter » le rayon lumineux qui le frappe, comme une espèce animale « imite » la condition nouvelle à laquelle elle doit s’adapter, comme un protoplasme « imite » la toxine qu’on lui injecte.
Conclusion : l’égoïsme est la base de toute société. La lutte est dans la logique interne de la vie, la guerre est nécessaire. Le darwinisme la légitimait grossièrement. Le lamarckisme, par une voie plus subtile, arrive au même résultat.
Mais analysons cette « assimilation fonctionnelle » qui est à la base du système de Le Dantec et nous y découvrirons un vice qui explique ces déductions. Le vice c’est de mettre l’assimilation et l’« imitation » en raison inverse l’une de l’autre pour pouvoir en faire la synthèse. Or si dans les phénomènes de digestion cette conception a une profonde vérité (l’assimilation y est à son maximum et l’imitation à son minimum) il n’est pas besoin de beaucoup de réflexion pour voir que dans les phénomènes psychologiques c’est l’inverse qui est le vrai. On est d’autant plus soi-même que l’on comprend mieux son milieu, tandis que pour Le Dantec, on est, en mettant les choses à leur limite, ou bien original et inintelligent, ou bien intelligent et sans personnalité. On pourrait pousser fort loin cette analyse et montrer que dans tout phénomène conscient assimilation et imitation sont en raison directe l’une de l’autre. Bien plus, je prétends que dans tous les phénomènes essentiels de la vie il en est ainsi, mais ne saurais m’étendre davantage là -dessus sans entrer dans le détail d’un mécanisme trop spécial.
Le point de vue sur la guerre change dès lors du tout au tout. En effet, pour ce qui est de l’intellectualité, la compréhension des choses permettra une assimilation véritable (ce que disait déjà le sens commun). Pour ce qui est de la morale, seul l’amour, la caritas, épanouira le moi. Pour ce qui est de la société, seules la coopération et la paix travailleront au bien des groupes sociaux.
Je m’arrête ici. J’en ai assez dit pour faire comprendre que, plus on descend dans le mécanisme de la vie, plus on découvre que l’amour et l’altruisme, c’est-à -dire la négation de la guerre, tiennent aux racines de l’être vivant. Ce ne sont que des complications ultérieures résultant de l’inertie du milieu, et par conséquent de la concurrence, qui forcent les êtres vivants à une assimilation restreinte, c’est-à -dire à l’égoïsme, à l’inintelligence, à la lutte, et, dans l’espèce humaine, à la guerre. Lutter contre la guerre, c’est donc agir dans la logique de la vie contre la logique des choses, et là est toute la morale.
LA RÉDACTION.]