La psychanalyse dans ses rapports avec la psychologie de l’enfant (1920) a b 🔗
Mesdames et messieurs,
Je suis peut-être seul, dans cette salle, à n’être pas pédagogue. Quant à la psychanalyse, j’en suis à ses premiers éléments. Et je dois vous parler de la psychanalyse dans ses rapports avec la psychologie de l’enfant ! Vous qui connaissez le Dr Simon, votre sympathique président, comprenez seuls comment il a pu faire de moi la victime de cette mystification. Mais je ne le tiens pas pour quitte. « La psychanalyse, m’a-t-il dit, est peu connue en France. Elle n’est étudiée que par nos psychiatres. Une indication sommaire des tendances de la psychanalyse pédagogique serait intéressante. » En bon Suisse que je me flatte d’être, j’ai failli le croire. Je me suis senti d’emblée absous de ne rien vous donner d’original. Mais j’aurais dû comprendre qu’un exposé bien fait de mon sujet est au-dessus de mes forces, surtout en une conférence et avec le peu de temps dont je dispose. Jugez donc de mon embarras : vous savez par cœur tout ce que je vais dire. Mais je suis innocent : prenez-vous-en à qui de droit.
Le but de la psychanalyse est très hardi, il consiste à retrouver, dans l’inconscient des individus, les tendances cachées qui les guident à leur insu et qui influent sur le contenu actuel de leur conscience. Ces tendances sont de deux sortes. D’une part c’est le propre passé des individus qu’il s’agit de retrouver, car l’oubli systématique des premières années d’enfance l’a rendu inconscient. D’autre part, ce sont les instincts cachés dont il s’agit de définir le rôle, et ici nous verrons les psychanalystes aux prises dans les combats les plus suggestifs pour savoir si c’est la sexualité ou l’instinct de conservation qui prime dans l’inconscient. D’une part, par conséquent, la psychanalyse est une sorte d’histoire individuelle, une embryologie de la personnalité, d’autre part elle est une théorie de l’inconscient, une science proprement dite.
Les moyens employés sont tout aussi audacieux. Ils consistent à soumettre à la dissection les rêves, qui sont les produits les plus directs de l’inconscient, et à s’essayer à leur explication éventuelle.
La limite entre la psychanalyse et la psychologie courante semble donc nette. En réalité il n’en est rien. La conscience et l’inconscient sont partout mêlés, souvent d’une manière inextricable, et, si l’on a violemment opposé ces deux aspects de la vie de l’esprit, et par conséquent la psychanalyse à la psychologie de l’intelligence, c’est par une simplification du réel, sans doute utile au début des recherches, mais qu’il est superflu de conserver aujourd’hui. Bien plus, les essais tendant au rapprochement de ces deux disciplines ont sans doute un certain avenir, comme nous essayerons de le montrer. Les mécanismes spéciaux que la psychanalyse a découverts dans l’étude des sentiments ont en effet leur importance dans le développement de la raison. J’éprouve quelque émotion à dire cela au sein de la Société Alfred Binet, en pensant au maître qui élargissait sans cesse le champ de ses travaux pour viser en réalité un but toujours plus précis, l’étude de l’intelligence.
I. La doctrine de Freud 1🔗
L’analyse des rêves et la théorie de l’inconscient
Un exemple concret nous fera comprendre la portée de la méthode psychanalytique. Proposons-nous l’étude d’un petit rêve, que je choisis très simple, mais à propos duquel tous les problèmes peuvent se poser. Il est d’un étudiant de 22 ans : « Je me trouvais dans une ville et parcourais fiévreusement les rues en cherchant, mais sans aucun succès, une chambre où me loger. Soudain je vois, de demi-profil, dans la fenêtre d’un omnibus, une figure connue qui souriait. » La question que nous nous posons est celle-ci. Le rêve est-il un ensemble de réminiscences égarées, sans rapport avec l’orientation profonde de son auteur, ou a-t-il une portée véritable ? L’inquiétude fiévreuse de notre rêve est-elle une épave inconsciente accrochée au passage sous l’influence de quelque malaise organique momentané, ou est-elle symbole d’une inquiétude réelle, qui tourmente actuellement l’inconscient du sujet ?
Pour résoudre ce problème fondamental, FREUD a eu l’idée très remarquable d’étudier les associations d’idées que suggère à l’état de veille le détail même du rêve. On voit donc que c’est au contenu actuel de la conscience que l’on s’adresse pour comprendre les préoccupations inconscientes. Mais, en cas de solution affirmative du problème, on voit aussi la part faite à l’inconscient, puisque les chaînes d’associations elles-mêmes apparaîtront comme déterminées par des directives inconscientes, à l’instar du rêve proprement dit.
L’interrogation du sujet doit être la plus objective possible. On se borne à le prier de fixer attentivement l’une des images du rêve et d’énoncer au fur et à mesure de leur apparition les idées qu’elles évoquent. Dans notre exemple, les deux inducteurs ont été : la figure souriante et chercher une chambre. Les réponses ont été données soit en associations successives, soit en récits commentant leur signification. La figure souriante a suggéré la série suivante : « M. d’Argis, une course faite avec lui, sa grivoiserie, sa tête de satyre, mon cousin Ernest qui lui ressemble, leur sourire égrillard lorsqu’ils ont découvert sous quelqu’événement paraissant dû à la vertu un scandale caché, etc., etc. » Bref, tant M. d’Argis que le cousin Ernest, sortes de dégénérés d’ailleurs intelligents, tous deux ont le même sourire satisfait lorsqu’ils flairent une histoire graveleuse. Le sens du sourire aperçu en rêve ne fait donc plus de doute. Quant aux mots : chercher une chambre, ils évoquent ceci : Le sujet se représente des courses inquiètes faites dans une ville où il vient de séjourner. Puis il pense à sa mère et aperçoit qu’elle jouait un rôle dans le rêve. En fait, le choix d’une chambre fut récemment mêlé pour lui à une question dans laquelle il était sourdement en conflit avec sa mère. Le conflit en rappelle d’autres et témoigne d’une hostilité datant de loin déjà . Le sujet pense à des crises morales au cours desquelles il cherchait à se débarrasser de l’éducation maternelle pour s’orienter dans des directions personnelles. En fait, il passe, ces temps-ci, par une crise analogue.
Nous pouvons donc faire l’hypothèse que, dans l’angoisse de cette recherche d’une chambre, étaient inconsciemment mêlées dans le rêve des inquiétudes plus profondes. Celles-ci sont en rapport avec l’hostilité sourde du sujet contre sa mère et d’autre part avec une émancipation intellectuelle en réaction contre son milieu, mais dont il appréhende au fond les conséquences.
Le rêve aurait-il donc un sens ? Il le semble. Le sujet est en pleine crise d’âme. Il aspire à une position spirituelle indépendante. Voilà ce que signifierait la chasse au logement. Mais un je ne sais quoi le fait douter de la pureté de ses mobiles et il a peur de découvrir à la source de son négativisme actuel des instincts peu avouables. Et ici le sourire égrillard du satyre qui a compris le pourquoi des choses est un joli symbole.
Les raisons qui nous feraient adopter cette interprétation sont donc intéressantes. C’est le sujet lui-même qui nous les dicte, en nous apprenant les préoccupations qu’il associe au contenu de son rêve. Et il ne les associe pas volontairement, mais spontanément. Il semble donc qu’il faille donner raison à FREUD et poser pour premier principe de la psychanalyse la proposition suivante : le rêve est un récit symbolique sous les images duquel on trouve les désirs (et les craintes) inconscients du sujet et partant le nœud de ses conflits psychiques.
Il faut toutefois être prudents. Rien ne prouve que le symbole de la chambre signifie réellement ce que nous lui faisons dire. Il a bien d’autres sens encore et la continuation du procédé analytique les révélerait tour à tour. FREUD explique ce fait en disant que le symbole est « surdéterminé », c’est-à -dire qu’il est en rapport avec plus d’un groupe à la fois de préoccupations diverses. Mais, s’il en est ainsi, est-il bien sûr qu’il soit encore un symbole ? Est-il bien sûr que le rêve puisse être tenu pour expliqué lorsqu’on fait les rapprochements dont nous venons de voir un petit exemple ?
Une chose semble incontestable, c’est qu’entre le rêve et les associations d’idées évoquées par lui à l’état de veille, existent des relations réelles. Il n’y a pas lieu de suspecter, simplement parce que les mots inducteurs sont ici tirés des rêves, cette vérité générale que les associations d’idées sont en une certaine mesure l’expression de la personnalité du sujet. On pourrait répondre qu’en général les associations sont plus significatives au point de vue du mode de réaction de ce dernier qu’au point de vue de son histoire personnelle, mais la consigne, dans l’analyse des rêves, est justement d’évoquer des souvenirs. On peut donc légitimement maintenir notre affirmation. Le rêve lui-même, de ce point de vue, est une simple association d’idées, il est un terme particulier dans cette grande chaîne d’associations, dont les associations formées à l’état de veille sont d’autres termes.
Or, entre une association d’idée et un symbole y a-t-il tant de différence ? Lorsque dans l’esprit de notre étudiant M. d’Argis évoque l’idée d’un satyre, ne peut-on pas dire que, pour lui M. d’Argis est le symbole des satyres, au moins en cet instant précis ? Mais d’autre part entre la recherche d’une chambre et la recherche intellectuelle, s’il y a association d’idées, le symbolisme est beaucoup moins clair. Nous pouvons donc dire qu’entre le symbole proprement dit et l’association d’idées il y a tous les degrés mais pas de différence de nature.
En ce sens, le principe freudien est donc juste à condition d’être énoncé sous cette forme élargie : le rêve est un système cohérent d’associations d’idées telles que chaque terme s’associe à l’état de veille à des termes nouveaux, lesquels conduisent finalement à la découverte de conflits psychiques de plus en plus profonds. Ce principe est en tout cas fécond. Les fils conducteurs de la recherche sont parfois hypothétiques, les conflits qu’elle découvre ne le sont pas. En outre, cette proposition est générale. Elle ne concerne pas seulement le rêve, mais toutes les formes de pensée non strictement logiques et objectives. Or la conscience ne présente à la fois ces deux derniers caractères que sous une forme très particulière, la pensée scientifique au sens large du mot. Tout le reste participe de la vie psychique dans sa complexité, c’est-à -dire des passions, des désirs, des craintes, de l’inconscient lui-même. C’est un réseau inextricable d’associations-symboles dont la seule logique est celle des sentiments. C’est la pensée de l’enfant, du névropathe, du rêvasseur, de l’artiste, du mystique. C’est aussi celle que LÉVY-BRUHL a étudiée sous le nom de pensée prélogique et dont le principal caractère chez les primitifs est son union avec la magie. En effet, entre le symbolisme qui fait fi des cadres logiques et la magie qui fait fi des cadres naturels, il n’y a qu’une différence de matière. La psychanalyse a rendu le très grand service de montrer l’unité foncière de ces manières de penser et de montrer qu’elles toutes ont pour lois celles du rêve lui-même. Nous appellerons avec BLEULER pensée autistique cette activité générale de l’esprit, puisqu’au rebours de la pensée scientifique elle est strictement personnelle et incommunicable.
Or, une chose frappe dans ce symbolisme. C’est que l’être conscient ne se connaît pas lui-même. Le songeur, une fois réveillé, est ému par son rêve, il devine une partie de son contenu, mais il ne sait pas que ce rêve trahit un conflit actuellement à l’œuvre. L’inconscient est donc actif et d’une puissance capable d’influer sur la conscience sans que celle-ci ne s’en doute. Il y a une barrière entre l’inconscient et la conscience, et le fonctionnement de cette barrière est lié aux caprices de l’inconscient lui-même. Voici le deuxième principe de la psychanalyse : les tendances de l’inconscient qui agissent sur la conscience échappent au contrôle de celle-ci ; elles passent en effet par une censure préalable qui dissimule leur nature réelle sous le symbolisme de la pensée autistique. Pour FREUD il y a donc antagonisme entre la conscience et l’inconscient ; la censure, résultat de cet antagonisme est un produit direct de la conscience et indirect de l’inconscient ; et le symbolisme, résultat de la censure, est un produit direct de l’inconscient et indirect de la conscience. Nous verrons que ces affirmations sont toutes trois contestables.
Quelle peut être maintenant la cause de cet antagonisme ? Ici intervient un troisième principe fondamental, que notre rêve souligne d’une manière amusante : L’inconscient tout entier est de nature sexuelle. Et, de fait, pourquoi le sourire du satyre assis dans l’omnibus ? Parce que le sujet croit à la nature idéale de ses troubles intellectuels et moraux, tandis que la sexualité seule est responsable de cette angoisse mal définie. Ce rêve nous instruit donc par son contenu lui-même autant que par sa forme. Il appartient partiellement à ce genre de symboles que SILBERER a appelés fonctionnels, parce qu’ils symbolisent non un événement précis, mais le fonctionnement même du psychisme, en l’espèce la manière dont l’inconscient se joue de la conscience.
Pour FREUD, il faut prendre au sens le plus strict le caractère sexuel de l’inconscient. Il n’y a pour lui qu’une seule espèce d’énergie psychique, c’est la libido, le désir sensuel. Tout n’est que déguisement de ce désir. La conscience seule n’est pas issue de l’instinct, mais elle ne joue qu’un rôle négligeable dans l’activité du psychisme, puisqu’elle est simplement un organe de perception. Ce rôle est cependant suffisant pour nécessiter l’existence d’une censure empêchant l’inconscient de le dénaturer.
De ce « pansexualisme » découle une première conséquence inattendue. Si l’inconscient tout entier est en rapport avec la sexualité, il faut qu’il y ait une sexualité infantile, une sexualité dès le berceau. C’est là une découverte assurément suggestive et qui, à l’instar de toutes les affirmations de FREUD, reste vraie en dehors de son interprétation littérale.
Pour comprendre ce qui va suivre, il est nécessaire de faire préalablement une remarque, qui nous permettra d’accepter comme très naturelles les affirmations en apparence paradoxales de la psychanalyse. Toute psychologie consiste en effet à ramener le complexe au simple, en montrant comment un ensemble divers de manières d’être chez l’adulte a pris sa source dans certaines tendances beaucoup plus élémentaires de l’enfant. C’est ainsi que les variétés les plus nombreuses d’intelligence sortent toutes de ce pouvoir d’analogies dont fait preuve le nouveau-né. Or, pour ce qui est de la psychologie affective, l’adulte a mille manières d’aimer : l’amitié, l’amour filial, l’amour sexuel, l’amour platonique, l’amour sensuel, l’amour mystique et bien d’autres. L’enfant, à condition de remonter assez haut, n’en a qu’une, ou plutôt il mêle à ses affections les germes de tout ce qui se différenciera si violemment chez l’adulte. Cet amour enfantin ne peut ni se définir ni se nommer. Ce que nous en savons, c’est qu’il est très près encore de l’instinct organique. FREUD dès lors a choisi les termes sensuels et sexuels pour en définir les étapes. On aurait pu en choisir d’autres : c’est une question de mots. Mais, par cela même que ces mots sont insolites, ils nous forcent à réfléchir. C’est donc ne rien comprendre à ce vocabulaire que de dire (comme je l’ai entendu) qu’il enlève de son innocence à l’enfance !
L’on ne s’avance pas trop en disant que pour le nourrisson la principale affaire est de désirer le plaisir, et le plaisir sous sa forme la plus élémentaire, qui est le bien-être. Or le bébé ne tarde pas à concentrer sur la personne de sa mère la somme de ses désirs possibles. C’est elle qui le nourrit, et la nourriture est presque tout pour lui ; c’est elle qui le berce, le caresse, le console. En dehors d’elle tout est effrayant et douloureux, en elle tout est plaisir. Par conséquent l’enfant aime sa mère, il réclame sa présence, il aime ce qui le rattache à elle et déteste ce qui l’en éloigne. D’autre part il est impossible qu’il entretienne les mêmes sentiments vis-à -vis de son père. Ce père, la première fois qu’il paraît, est un étranger. Donc il est hostile. Il ne nourrit pas, il est incapable de la chaleur maternelle. Bien plus, quand il est là , la mère semble autre, ne serait-ce que dans les craintes et les soupçons du petit. Le père est donc dans la catégorie des choses qui éloignent de la mère. Bientôt, en outre, il devra faire acte d’autorité, il révélera une voix terrible si le petit crie trop longtemps, même quand ces cris, surtout, semble-t-il, quand ces cris sont un appel à la mère. Donc le père doit être écarté, le père est détesté comme la mère est aimée. Il est difficile de contester cette psychologie, à condition, bien entendu, de la limiter aux débuts de la vie consciente, et à condition, surtout, de penser à toutes les classes sociales, à tous les temps de l’histoire et au nombre des pères que leurs marmots laissent indifférents. Assurément le père ne tardera pas à être aimé lui aussi. Il formera dans l’esprit du bébé une véritable unité avec sa femme. Mais il sera l’objet d’un sentiment nouveau, qui n’est pas la tendresse élémentaire, celle dont jouit la mère, mais une affection secondaire où entre la peur encore active. Ce sentiment est le respect, fait d’amour, mais fait aussi de crainte et de méfiance.
Il importe maintenant de considérer la continuité de la vie affective. Il est impossible que les impressions les plus primitives n’exercent pas sur le développement des sentiments enfantins une importance prépondérante. De fait, ces attirances et répulsions sont très apparentes à l’analyse. Bien plus, il est facile, même chez l’adulte qui pourtant a de son père un culte souvent exagéré, de retrouver dans la vie inconsciente cette dualité première. Tout le passé est dans le présent. Dès que nous descendons en nous-mêmes, nous trouvons des désirs d’autrefois qui sont toujours vivants et que nous cherchons encore à satisfaire inconsciemment alors que nous croyons y avoir renoncé depuis longtemps. Il est donc normal et il est effectif que l’image de la mère nous poursuive toute la vie. Je ne parle pas de cette image consciente, sans cesse à la mémoire, je parle d’une image dont celle-ci n’est qu’une petite partie, d’une image complète et inconsciente dont seules des lueurs passagères nous font deviner l’intensité. Eh bien, cette image-là , cette imago comme on dit, se retrouve chez tous dès qu’on descend profondément. C’est une chose frappante, dans l’analyse des rêves d’adultes, que la rapidité avec laquelle l’image des parents réapparaît dans les associations d’idées. C’est une chose frappante, surtout dans l’étude des affinités sentimentales, que de voir les mêmes images être partout présentes. Dans l’amour en particulier les nuances les plus inexplicables s’éclairent parfois d’une lumière imprévue, lorsqu’on fait appel à l’imago maternelle. Plus d’un homme mûr n’aurait pas de peine à découvrir que ce qui l’attire en sa femme ou ce qui au contraire le gêne obscurément, c’est quelque survivance de ce passé mystérieux.
D’une part, en résumé, le nourrisson goûte ses plus forts plaisirs dans les dispensations de sa mère et ce fait influe sur toute sa sentimentalité enfantine aux dépens du père, d’autre part l’étude des associations d’idées dépiste dans tous les amours l’image maternelle inconsciente. FREUD appelle donc amour le sentiment du petit enfant. En outre, parce que la détestation primitive du père est quelquefois vivace, quoique compensée largement par l’affection admirative, FREUD appelle haine l’impulsion du nouveau-né. Or, la haine mène à se débarrasser de l’objet haï et le débarras pour l’inconscient, c’est la mort. Que l’on songe maintenant à l’unité foncière de la pensée autistique qui a fait les poèmes et les mythes autant qu’elle fait les songes, et qui met sous tous les symboles les mêmes désirs fondamentaux. Et voici venir cette histoire du fils de Laïus et de Jocaste, Œdipe, qui dans une rixe tua son père sans le reconnaître, puis ensuite qui épousa sa mère, sans savoir qu’elle l’avait enfanté. Tel est le grand symbole de l’acte inconscient de l’enfant et c’est pour cette cause que FREUD a appelé « complexe d’Œdipe » cette double tendance primitive.
Mais alors, qu’en est-il des filles ? C’est ici qu’on voit l’intérêt de la conception freudienne. FREUD a sans doute tort d’affirmer que ce soit l’instinct sexuel lui-même qui détermine l’apparition du complexe d’Œdipe, mais il n’en est pas moins exact que tôt ou tard ce complexe se trouvera en rapport avec la sexualité proprement dite. C’est ainsi que sur les cinq derniers sujets que j’ai analysés, quatre ont présenté des rêves incestueux dont le réalisme n’avait rien certes de symbolique. Ces sujets sont normaux, l’un peut-être un peu moins que les autres. Chez les femmes il faudra donc bien que le complexe s’adapte au sexe du sujet, et, en fait, c’est le cas. Très tôt il y a une sorte de retournement des pôles et l’attirance se porte sur le père. C’est ce qu’on appelle le complexe d’Elecktra. Mais ce fait même ne laisse pas que d’être équivoque au point de vue sexuel, comme ADLER nous le fera comprendre.
On peut douter a priori de la généralité de ces complexes élémentaires. J’en ai douté longtemps. Ce sont les faits qui m’ont convaincu et, d’une manière générale, en psychanalyse il faut insister très fortement sur la nécessité de la pratiquer un peu pour la comprendre. On est alors étonné de voir la réalité vous fournir une foule de confirmations de ce qu’à la lecture des ouvrages on prenait pour singulièrement fantaisiste. Voici par exemple un fragment de rêve que j’ai analysé sans idée préconçue, avec même l’idée que je ne trouverais pas le complexe d’Elektra. Il s’agit d’une femme d’une trentaine d’années, tout à fait normale. En outre c’est la première analyse que je fais sur elle et sans qu’elle ait eu auparavant connaissance des principes de la doctrine. Voici la première moitié de ce rêve dont nous reprendrons plus tard la suite : « Je me trouve dans un hangar d’automobiles, vis-à -vis d’un meuble. J’ouvre un tiroir où j’avais déposé quelque chose de précieux il y a de nombreuses années. En dépliant, avec une angoisse continue, l’objet enveloppé de linges, je trouve un porc, et encore en pleine décomposition, sauf la tête et les pieds. L’angoisse redouble et je pars… » Je prie le sujet de me dire ce que lui suggère le souvenir précieux déposé dans le tiroir. Il pense immédiatement à des meubles de famille longtemps contenus dans des caisses et qu’il a déballés récemment. À la demande « Pensez-vous à un objet précis ? » le choix porte sans hésitation sur un sac de voyage ayant servi jadis dans un séjour en Italie fait par la jeune fille en compagnie de son père. Ce voyage évoque plusieurs réminiscences dont voici les premières. Le sujet prit dans un village une très grave pneumonie, durant laquelle son père, absolument désespéré, passait ses journées à se lamenter. Ce père attendri au chevet de sa fille rappelait à celle-ci, suivant sa propre expression, ce qui se passait lorsqu’elle était petite. On voit la rapidité avec laquelle le rêve a ramené l’esprit à ces souvenirs anciens et aux premières expériences de la tendresse paternelle. Il y a là un joli regret du passé. Mais alors pourquoi cette inquiétude et surtout pourquoi cette apparition nauséabonde ? Je demande au sujet ce qu’évoque en lui l’angoisse sentie pendant le rêve. « Certaines révélations d’ordre intime, me fut-il répondu, que me faisait, ma sœur, d’ailleurs très naïvement, lorsque nous avions de 13 à 15 ans, et à la suite desquelles les hommes me dégoûtaient sans raison ». Ce dégoût rappelle précisément une scène vécue durant la pneumonie. La convalescente devait rentrer chez elle dans son automobile. Le jour du départ, son père introduisit le chauffeur dans la chambre à coucher de la malade, et tous deux la portèrent dans la voiture ; cet incident avait suffi pour faire renaître dans l’esprit de la jeune fille cet obscur dégoût. On commence donc à comprendre la présence du porc et surtout à saisir pourquoi le récit se passe dans un hangar d’automobile. Or, j’allais continuer l’analyse, lorsque, sans que je m’y attende nullement, le sujet me révèle que depuis un instant elle me cache quelque chose. Vers 18 ans, dit-elle, à la suite de la mort de son père elle eût une série de rêves très pénibles au cours desquels, je cite de nouveau, elle voyait celui-ci « comme homme et non comme père ». Je pense qu’en voilà assez. Le sens du rêve paraît donc clair : sous l’empire d’un conflit intime que la suite nous révélera, le sujet cherche à retourner au passé, pour y trouver le réconfort nécessaire. Mais le passé, au lieu d’apporter la force morale que l’on en espérait, dévoile un souvenir douloureux, qui est précisément celui du complexe d’Elektra.
Nous voyons, par ce curieux exemple, comment une interrogation banale de quelques instants et faite à la demande du sujet, qui était curieuse de comprendre son rêve, a mis d’emblée au jour le fameux complexe. Il semble donc bien que FREUD ait eu raison de considérer ce dernier comme constant dans la vie inconsciente.
Mais, si important qu’il soit, le complexe d’Œdipe ne constitue pas à lui seul toute la sexualité infantile. Celle-ci passe par une série de stades qu’il est intéressant de suivre car tous ont leur influence sur l’état adulte. Dès le berceau, et concurremment à la formation de l’imago maternelle, l’intérêt de l’enfant est lié au bon fonctionnement des organes. Je n’en veux pour exemple que le plaisir de téter, qui persiste bien après le sevrage des bébés, puisque ceux-ci continuent alors à sucer leur pouce. Les premières jouissances organiques, dont plusieurs sont encore moins relevées, ont donné lieu à bien des travaux importants surtout pour le pédagogue. Le goût des enfants pour les obscénités en actes ou en paroles, et surtout pour la coprophilie, révèle toujours à l’analyse de nombreuses traces de ce stade primitif, que FREUD appelle celui de l’autoérotisme. Ce terme est risqué puisqu’il s’agit uniquement des fonctions de la digestion et de l’excrétion mais il a l’avantage de souligner le rapport entre ces habitudes infantiles et les perversions sexuelles des adultes, perversions dans lesquelles on retrouve souvent des réminiscences suggestives à cet égard.
Quoiqu’il en soit, cette première période ne peut se prolonger longtemps, tant à cause d’inhibitions instinctives, qu’à cause de l’action énergique des parents. La phase suivante est donc une phase de refoulement, au cours de laquelle les habitudes disparaissent bien que les complexes créés demeurent. Ceux-ci passent dans l’inconscient mais émergent à tout propos. C’est alors que le petit enfant a toutes sortes de bons mots, moitié naïfs, moitié farceurs, par où se manifestent les tendances refoulées. Toute une psychologie extrêmement amusante a été faite de ces productions. Ici encore le pédagogue a tout à apprendre, car ces mots aimables donneront un peu plus tard les plaisanteries les plus inférieures de certains écoliers.
L’autoérotisme, comme dit FREUD, n’en existe donc pas moins dans la phase des refoulements, mais de matériel et de spécialement lié aux organes particuliers, qu’il était dans les premières années, il devient plus psychologique.
C’est alors que débute une période intéressante pendant laquelle se manifeste cette tendance que la psychanalyse a appelée narcissisme ou narcisme, du nom de ce grec qui s’aimait lui-même. C’est l’égoïsme des enfants, c’est l’autoérotisme prenant pour objet l’activité psychique elle-même et se manifestant par une opinion naïvement excessive de soi et par une conduite proportionnée. Ce phénomène caractérise sans doute toute l’enfance et se poursuit pendant la phase de latence, qui sépare la période des refoulements du réveil des sens contemporain de la puberté. Mais il passe par des états d’apogée, extrêmement instructifs. Le narcisme est surtout vivant dans l’imagination. C’est lui qui produit, à peu près chez tous les enfants, ce qu’on a appelé le roman familial. L’enfant qui se croit ingénûment quelqu’un, souffre du contraste entre ce qu’il aimerait être et ce qu’il est réellement. La faute, cela va de soi, n’en est pas à lui, mais à son milieu, à sa famille, qui ne le comprend pas. Au fond, cette famille est-elle bien la sienne ? Ces frères, qu’il aime évidemment mais qui feraient mieux d’être à ses pieds, sont-ils bien les siens ? Et si, par hasard, lui, qui est supérieur à tous avait une origine à part et était simplement confié à ce foyer, provisoirement, qui sait ? Cette agréable légende a été dans bien des têtes. On retrouve ce récit dans beaucoup de mythes, et Œdipe lui-même, le fils symbolique, a passé ses premières années chez des bergers, lui, prince. Dans les esprits qui ne se laissent pas tenter par l’absurdité du roman familial, que d’imaginations pour se créer un milieu idéal, où l’on joue le rôle auquel on a droit. Qui n’a rêvassé des semaines durant, avant de s’endormir, à une île merveilleuse où tout un peuple a pour seule mission de servir de repoussoir à votre propre talent ? Ces fantaisies dues au narcisme ont plus d’importance qu’il ne semble. Elles sont pour beaucoup dans l’orientation du caractère, elles forment la trame de toutes les imaginations ultérieures où se dessineront les goûts, les idéals. C’est souvent à elles qu’il faut remonter pour faire la psychologie du choix des vocations.
En outre, le narcisme joue un rôle prépondérant dans le développement des individus que leur mentalité conduira, dans la suite, à un repliement sur eux-mêmes. Les psychasthéniques par exemple, peu adaptés au réel, et qui cherchent toujours dans le passé la consolation du présent, n’échappent jamais à un égocentrisme excessif. Il y a même peu d’artistes, de philosophes, de mystiques, que le commerce continu avec leur moi ne ramène aussi à un narcisme forcé.
Le narcisme ne va pas sans un besoin de s’imposer, de parler de soi, d’afficher ses propres opinions et de renseigner le premier venu sur son intimité, pour qu’il remarque la beauté intérieure dont on est capable. Rousseau est un bon exemple de ce narcisme éloquent, que l’on peut appeler, d’ailleurs sans y mêler de jugement moral, de l’exhibitionnisme psychique. Or, ce dernier penchant, qui provient lui aussi de la sexualité infantile, est souvent lié à un exhibitionnisme plus matériel, preuve en soit le même Rousseau, dont les Confessions sont suffisamment explicites à cet égard. Bien plus, une telle tendance, suivant une loi intéressante et très générale, entraîne la présence de son contraire. Presque tous les narcistes, et en particulier les enfants, sont des voyeurs. Ils ont plus que d’autres de l’attrait pour les spectacles équivoques. Ils veulent voir pour la même raison profonde qu’ils aiment à être vus. Il y a là un complexe intéressant dans ses conséquences, en art ou même dans l’intuitionnisme métaphysique.
Avant d’atteindre l’équilibre normal, la sexualité passe souvent par un stade d’inversion, d’ailleurs bien connu et étudié dans les amitiés passionnées des adolescents.
Il est naturel qu’une évolution subconsciente aussi délicate soit susceptible de nombreuses perturbations. Chacun des stades successifs nécessite la formation de refoulements appropriés. Or le refoulement qui, soit dit en passant, est encore bien mal défini, est un mécanisme compliqué. Il est un acte volontaire, né le plus souvent sous la pression d’un ordre reçu ou de la vie sociale, et consistant à empêcher une tendance ou un sentiment de réapparaître dans la conscience. La tendance refoulée devient alors composante de quelque activité plus complexe, suivant un processus général : c’est ainsi que le complexe d’Œdipe comme l’autoérotisme font partie du narcisme. Si, par contre, la tendance primitive est trop active pour être refoulée aussi simplement, elle n’en disparaît pas moins du champ de la conscience, mais elle devient nocive. Elle continue à influer sur la conscience, mais la censure rend méconnaissable cette puissance effective, en la dissimulant sous un symbolisme obscur. Il y a ce qu’on appelle un « refoulement raté ».
L’éducation joue ici un rôle capital. Le moindre déficit de la part des parents ou de l’éducateur accentue l’effet de ces « ratés ». L’excès même de tendresse est plutôt dangereux. Il est fréquent, par exemple, de voir des mères non satisfaites sexuellement, reporter sur leurs enfants la tendresse inemployée. Le résultat le plus net est d’accentuer chez ces fils le complexe d’Œdipe. La fixation des sentiments de ces derniers sur la personne de la mère entravera tôt ou tard leur développement mental. Les préoccupations infantiles hanteront leur esprit et, même s’ils essayent à réagir, ils verseront dans un narcisme exagéré. Mais d’autre part l’insuffisance de tendresse mène exactement aux mêmes conséquences, ainsi que les situations anormales entre parents, les dissensions sourdes qu’on cherche sans aucun succès à cacher à l’enfant. La haine obscure du père amène alors à la haine de toute autorité. Un besoin excessif d’indépendance joint à une sensibilité maladive, tels sont les résultats de ces complexes, résultats qui aboutissent dans les cas graves aux psychonévroses et dans les cas bénins à ces inadaptations diverses que nous présentons tous. L’individu est condamné à rentrer dans le lit de Procuste de son passé, le renouvellement de son être est compromis.
Comment soigner de tels troubles ? Il suffit de permettre au refoulement réel de se faire. Pour cela il est nécessaire de rétablir les rapports normaux entre la conscience et l’inconscient. Il faut ramener à la conscience le complexe et celle-ci se chargera d’elle-même du nettoyage. C’est là ce qu’on appelle le procédé cathartique. L’analyse des rêves est son plus sûr auxiliaire.
Le refoulement réel conduit à la sublimation. Celle-ci n’est pas l’anéantissement d’une tendance existante, c’est la déviation de son énergie vers des directions nouvelles en rapport avec l’activité consciente de l’individu. C’est donc une vieille expérience. Toute sa grandeur éclate en cette page de Platon dans laquelle Socrate montre l’amour des beaux corps s’élever à celle des belles âmes et de là vers l’Idée même de la beauté. Le Dante et Pétrarque se firent après la mort de Béatrice ou de Laure une image de l’aimée qui les conduisit à l’amour de la théologie. Auguste Comte après avoir perdu Clotilde de Vaux, sentit croître en lui le culte de l’Humanité. La sublimation prend donc pour objet un produit même de la pensée autistique, un produit poétique ou mystique, tout imprégné de valeur humaine. L’on saisit ici l’unité admirable de l’étude des mêmes complexes dans toute la psychanalyse, qu’elle soit médicale ou pédagogique ou qu’elle se fasse psychologie de l’art ou de la religion.
Il semble indéniable que cette doctrine de FREUD dont nous terminons ici le trop rapide exposé, ne soit d’un très grand intérêt. Elle pose des problèmes nouveaux, elle est d’une richesse considérable en aperçus suggestifs, elle donne une méthode d’investigation. Bref, elle a ce qu’il faut pour vivre. Peut-on dire cependant que le principe qui semble constituer son nerf, mais qui, en réalité, est plus théorique que pratique, je veux dire le pansexualisme, soit d’une évidence qui emporte la conviction ? Il est permis d’en douter. Il y a quelque chose d’un peu maniaque à vouloir ramener de gré ou de force à l’instinct sexuel certaines tendances qui semblent pourtant plus primitives, comme la révolte d’un fils contre son père, souvent faite de simple instinct de conservation. Pourtant le pansexualisme a un mérite, c’est de montrer qu’en psychologie comme ailleurs tout est dans tout. Il n’y a pas de parties dans la vie psychique qui ne nourrisse quelque rapport avec le tout de la personnalité. Mais de réduire ce tout complexe à une seule tendance fondamentale, et l’on s’expose à soulever des difficultés insurmontables.
II. Adler et l’école zurichoise🔗
L’une des difficultés inhérentes au système de FREUD est celle que souligne l’école d’ADLER. FURTMÜLLER l’a résumée en une brève formule : d’où vient, si tout est sexuel, la civilisation dans ce qu’elle a de moral ? De la censure. Mais d’où vient la censure ? De la civilisation. ADLER, pour rompre ce cercle, renonce au pansexualisme. Il lui oppose une théorie très intéressante, malheureusement bien systématique aussi, et dont on ne voit pas pourquoi elle ne se superposerait pas sans autre au freudisme au lieu de chercher à l’exclure.
Bien des psychasthéniques sont hantés par la sexualité. Ils ne parlent que d’elle. À les entendre, ils ont des besoins que rien ne peut satisfaire. En réalité ils sont froids, leur imagination seule travaille. Et alors il n’est qu’une hypothèse pour expliquer leur cas, c’est qu’à leur état d’infériorité physique, leur psychologie oppose une surcompensation. Ce phénomène ne serait-il pas général ? Il le semble. Telle est du moins la thèse d’ADLER. À l’origine de tout le travail de l’inconscient, tant chez les hommes sains que dans les psychonévroses, se trouve un sentiment d’insuffisance organique, sentiment lié à un organe particulier ou au contraire lié à une constitution faible. Il est vrai que ces insuffisances, et en particulier l’impuissance sexuelle, peuvent précisément provenir d’un complexe inconscient, ce qui explique l’effervescence psychique qui les accompagne. Mais, pour l’enfance, la psychologie d’ADLER semble incontestable. L’enfant souffre nécessairement d’un sentiment d’insuffisance, à cause de sa délicatesse physique, de son manque d’adaptations psychiques stables ou à cause des comparaisons incessantes et souvent raisonnées qu’il fait entre lui-même et ses aînés. La vie consciente naît dans la peur et la douleur, puis se développe dans le dépit de n’être pas encore à cet âge idéal que semble être l’âge adulte. De cette nostalgie, qui n’est plus celle du passé, comme chez FREUD, mais celle de l’avenir, l’équilibre psychique ne s’accommode pas. Il y a compensation de par la volonté de grandir. Et d’autant plus forte est l’insuffisance, d’autant plus considérable la surcompensation. D’où un déversement d’imaginations, d’autisme, pour se forger le monde idéal où l’on joue le rôle que l’on désire. C’est exactement comme dans le narcisme freudien, mais le moteur n’est plus la sexualité, il est la volonté de domination. Les instincts lésés sont les plus féconds au point de vue imaginatif. Tel qui bredouille se voit orateur (et l’on pense à Démosthène ou à Camille Desmoulins), tel qui est myope se destine au dessin, et ainsi de suite. À un âge plus jeune, les tares elles-mêmes de l’autoérotisme, comme disait FREUD, sont parfois explicables par le désir de jouer un rôle. On voit aussi la valeur de ces explications dans la kleptomanie ou le mensonge enfantins. La sexualité infantile elle-même s’éclaire d’un jour nouveau. Voici une petite fille de 5 ou 6 ans qui, après avoir mis sa poupée dans son propre lit, dit qu’« il faut toujours avoir un ami avec soi pour dormir ». FREUD prend à la lettre les naïvetés d’enfants. Ce sont pour lui des vœux directs de l’inconscient. ADLER est certainement plus nuancé en disant qu’en général, et l’exemple que je donne me paraît assez bon, la sexualité n’est qu’une forme, qu’un langage choisissant ses métaphores dans ce que l’adulte a précisément de propre. Ce langage ne va pas sans s’accompagner d’un plaisir, souvent divinatoire, qui jouera un rôle essentiel dans la sexualité d’un âge un peu plus avancé, et là FREUD a parfaitement raison mais ce langage cache une composante non moins essentielle, qui est la volonté de croître, et d’être semblable en tout aux grandes personnes.
Le complexe d’Œdipe lui aussi se transforme de curieuse façon. La volonté primitive de puissance est une volonté d’indépendance. Or le père, qui est l’autorité, qui est tout à la fois l’obstacle à cette indépendance et le modèle de ce qu’elle peut être, est inconsciemment détesté. Cette haine prend toutes les formes. L’une peut consister à établir une comparaison entre lui et la mère. Et alors apparaîtront pour elle, dans l’inconscient du fils, les « moyens féminins de domination », comme dit ADLER, la tendresse et la soumission. Il y a là quelque vérité. FREUD est assurément plus profond sur ce sujet, mais rien n’empêche qu’un complexe du présent type ne se superpose au complexe freudien.
ADLER est plus pénétrant lorsqu’il montre le garçon occupé par tous les moyens à sauvegarder sa dignité masculine. Sa volonté profonde est de vaincre en soi-même (car il est encore un hermaphrodite psychique) et au dehors l’infériorité féminine. L’évolution de tout inconscient va de la féminité à la « protestation masculine », suivant le terme consacré. Et, ce qui est curieux, les filles sont, en cela, semblables aux garçons, car elles ne devinent que peu leurs privilèges futurs. Plus tard la même protestation d’indépendance prendra chez elles d’autres caractères, et fera naître tous ces moyens féminins par où le sexe se soustrait à la domination des hommes.
La protestation masculine, comme le sentiment d’insuffisance, conduisent, en exaspérant la sensibilité, à l’orgueil révolté, manifestation suprême de la volonté de puissance. Ces phénomènes sont en relation étroite avec l’instinct combatif, dont ADLER a prévu l’importance et dont M. BOVET a donné, depuis une belle monographie. Mais ces violences ne peuvent aller sans un sentiment d’angoisse, de remords, ni sans de nombreux refoulements. L’on reconnaît le même processus que dans le freudisme : à l’autoérotisme et au narcisme qui sont, ici, des surcompensations d’orgueil, succèdent des refoulements. Ces revirements orientent l’individu vers les tendances exactement contraires aux tendances primitives. À la haine, à la susceptibilité vindicative, à la cruauté succèdent une soumission exagérée, des désirs d’expiation, ce besoin de pardon des enfants nerveux. C’est là , comme dit ADLER, une dialectique hégélienne des caractères. De l’angoisse procèdent aussi la prudence, l’hésitation, le repliement sur soi-même, phénomènes qui conduisent facilement à l’aboulie ou à l’hypersensibilité et à ces réactions de défense dont l’avarice des neurasthéniques est un bon exemple.
Une conséquence intéressante du remords enfantin est l’orientation religieuse. La haine du père est ce qui provoque le plus volontiers le remords, qu’elle soit due à l’Œdipe classique ou à la révolte non sexuelle. Il s’ensuit une surcompensation de respect qui ne trouve pour ainsi dire jamais dans le réel un objet adéquat à ses besoins. Il s’ensuit que l’imago du père se sublime peu à peu et se lie à l’image du Père céleste dont l’éducation religieuse aura déjà formé les traits. Il y a une introversion enfantine très précoce et dont JUNG a donné de jolis exemples. On aperçoit immédiatement dans l’image divine les composantes d’origine paternelle : le respect plein d’amour, mais aussi la crainte, la haine cachée parfois, d’où le caractère terrible que l’enfant peut donner, dans son remords religieux, de la figure de son Dieu.
Pour ADLER, le rêve n’est plus nécessairement un tissu de désirs tendant à faire revivre des amours passés dont il ne reste que le complexe. Il est au contraire une manière de plan de vie inconscient, où les projets de conquête et la volonté de valoir se donnent libre cours. Le passé ne détermine donc plus le présent, il ne constitue plus cette sorte d’idéal nécessaire et à jamais immuable que l’inconscient s’efforce de réaliser pour la plus grande duperie, il sert au contraire de matière à reconstructions, il permet les renouvellements. L’on voit, soit dit en passant, la prudence et le scepticisme dont il faut s’entourer dans l’analyse des symboles, puisqu’une seule et même méthode conduit à ces désaccords. Il n’y a d’ailleurs plus d’intérêt à perpétuer ces querelles d’école, bien qu’elles aient eu leur utilité à titre de stimulant.
Voici un fragment de rêve intéressant pour servir d’illustration à ce débat. C’est la suite ici du rêve déjà discuté à propos du complexe d’Electre. On se rappelle l’objet déposé précieusement dans un tiroir, mais qui, au moment où son possesseur cherche à le retrouver, se transforme en un porc en décomposition. Il s’agit bien là d’un retour au passé, de la recherche d’une affection ancienne au sens freudien de la chose. Mais ce rêve eut une suite. Après une longue pose inconsciente, l’angoisse qui l’accompagnait fit place au contentement. Alors débuta, sans autre discontinuité, le rêve que voici : « J’avais sous les yeux deux parasols bleu marin, l’un orné de volants très seyants et l’autre tout à fait simple. Ma sœur et moi avions à nous les répartir, mais j’avais droit à la primauté de choix. Je choisis le plus élégant, constatant avec plaisir qu’il s’accordait avec ma toilette, mais intriguée cependant, car je ne me sers jamais d’ombrelle. » Je n’ai pu trouver dans les associations évoquées par le mot parasol quelque chose d’intéressant, concernant le passé du sujet ; et voir dans l’objet lui-même un symbole quelconque me paraît douteux sans autres documents. Il ne reste d’essentiel que la sœur, or, ici le sujet fait d’emblée la confidence que voici : entre sa sœur et elle-même existe depuis quelque temps un désaccord provenant de l’éducation imprégnée de rigueur morale qu’elles ont reçue de leur famille. Le sujet mène une vie qu’elle considère comme libre par rapport à ce passé, ce qui lui vaut de discrets reproches de la part de son aînée restée fidèle à la tradition familiale. L’interprétation du rêve ne me paraît dès lors, plus guère douteuse. Le choix des parasols symbolise un choix possible entre deux genres de vie, l’un élégant et facile, l’autre plus austère. Comme de juste le sujet joue le rôle prépondérant, c’est elle qui a la primauté de choix, elle ne se fait aucune espèce de scrupules. Elle se décide pour la première attitude mais son choix ne va cependant pas sans une certaine inquiétude, qui est, sans doute, symbolisée par cet étonnement dont fait preuve la jeune femme à l’idée qu’elle ne se sert jamais d’ombrelle. Voilà donc bien un rêve de plan de vie et où le désir d’indépendance joue son rôle. Mais, dans ces deux sortes d’existence, ne s’agit-il pas en dernière analyse du mariage et de la liberté des sentiments ? Il le semble, et l’on ne voit aucune raison pour départager les préoccupations sexuelles d’avec les instincts plus individuels. ADLER a fait remarquer que les rêves successifs d’une même nuit sont autant d’essais de solution pour résoudre un même conflit. Cette interprétation est même d’autant vraie que la juxtaposition de ces deux rêves ne paraît pas arbitraire. C’est un seul besoin, un besoin d’unité intérieure, qui pousse le sujet à rechercher le passé dans le premier rêve et à se poser à nouveau dans le second, le problème de son genre de vie actuel. Il y a là une même inquiétude, et elle ne semble pas mieux dissipée par la première démarche que par la seconde, par l’introversion que par la reprise de la vie ordinaire.
Tout compte fait, il y a accord intime entre les idées d’ADLER et ce qui est juste dans FREUD. Une troisième doctrine semblait donc nécessaire pour concilier ces deux tendances également intéressantes de la pensée psychanalytique. Telle est la tâche que s’est donnée l’école dite zurichoise. JUNG en paraît aujourd’hui le chef, mais il ne faut pas confondre son groupe avec l’ensemble des psychanalystes de Zurich, dont PFISTER, l’un des plus éminents, reste un freudien convaincu.
Pour l’école zurichoise l’inconscient ne peut se ramener au seul instinct sexuel. Il ne peut non plus satisfaire au schéma trop simple d’ADLER. Qu’est-ce à dire sinon que la « libido » est une énergie neutre pouvant prendre tour à tour l’une et l’autre forme ! C’est ainsi que l’énergie physique est tantôt chaleur, tantôt électricité. On le voit, ce n’est pas là une conciliation, mais une juxtaposition des doctrines incriminées.
La conciliation supposerait un remaniement des mécanismes freudiens. L’école zurichoise s’est essayée à cette tâche. Historiquement ses travaux ont eu pour point de départ la théorie psychologique bien connue de la démence précoce, de BLEULER et de JUNG. La démence précoce c’est le stade ultime et morbide de l’introversion, cette dernière étant déjà caractérisée par un repliement sur soi-même, par le caractère conventionnel des sentiments et par l’abondance des schémas abstraits et idéologiques. Dans l’étude de cet autisme, JUNG s’est servi de méthodes nouvelles intéressantes, basées sur le temps de réaction des associations d’idées. Les associations chargées d’affectivité, plongeant droit au sein des préoccupations profondes, sont naturellement les plus lentes à se former, au profit des associations banales.
Ces recherches ont été à la base de la théorie des complexes, qui assouplit le freudisme. Le complexe, pour l’école zurichoise, est un ensemble autonome d’idées et de sentiments, visant à son propre développement. C’est un second moi, puisque le moi lui-même est un complexe. Or chaque complexe, dans sa tendance à s’associer les représentations actuelles, entre en rivalité avec le moi et tend à le supplanter dans le champ de la conscience. La résistance qu’oppose le moi à cette invasion est la censure. Il y a là une solution du cercle vicieux de FREUD, malheureusement un peu formelle, mais intéressante.
JUNG en est arrivé depuis à distinguer l’inconscient collectif de l’inconscient personnel, le premier seul mettant en œuvre les symboles mythologiques dont s’alimente le folklore et que les rêves d’introvertis présentent avec le plus de bonheur. Il a même posé le problème de l’hérédité de cet inconscient. Mais, si l’école zurichoise est en pleine gestation, elle n’a pas encore donné tout ce qu’elle promet. Ses créations actuelles sont très aventureuses, ce qui n’est pas un mal, mais ce qui ne clarifie ni les théories de FREUD ni celles d’ADLER. Attendons ce qui sortira de ce travail.
III. Applications à la pédagogie🔗
Il convient maintenant de montrer, beaucoup trop brièvement d’ailleurs, les quelques applications des méthodes psychanalytiques à la pédagogie. Deux champs d’égale importance s’ouvrent à ces recherches, ce sont les applications à la psychologie affective de l’enfant, à son caractère, et les applications à l’étude de l’intelligence. Ces dernières ont malheureusement été très négligées par rapport à ce qu’elles pourraient donner et nous verrons que la faute en est à l’indifférence dont on a fait preuve dans la définition des mécanismes fondamentaux de la vie inconsciente.
La psychologie affective par contre est féconde en applications pratiques. Pour tout ce qui a trait aux troubles nerveux et sexuels de l’enfance, la psychanalyse donne à la fois une méthode d’investigation et une thérapeutique. Les tendances obscènes, l’onanisme sous toutes ses formes et jusqu’aux défauts moins directement sexuels, comme la cruauté enfantine ou la timidité maladive, guérissent par l’analyse. Il en est de même des troubles encore plus spéciaux comme la kleptomanie et le mensonge systématique, le bégaiement, les tics et les phobies.
Je passe bien rapidement sur ces troubles importants, mais c’est que, si chacun demande une discussion approfondie, ils ont cependant un trait général, qui est de se ramener tous aux complexes dont nous avons fait l’étude. Un mensonge systématique trahira par exemple à l’analyse la tendance de l’enfant à jouer un rôle fictif, mais qu’est-ce que cette fiction, sinon le résultat d’une protestation quelconque à la manière d’ADLER ou d’une insuffisance de tendresse ? Un bégaiement révélera au psychologue que les lettres dont l’enfant ne peut arriver à faire façon sont précisément comprises dans tels ou tels groupes de mots en rapport avec une émotion passée, laquelle doit son intensité aux mêmes sortes de complexes. Bref, à quelqu’ordre de phénomènes que le trouble appartienne, la méthode de guérison est toujours la même : on fait une anamnèse soigneuse de l’enfant et de son anomalie, puis on tente la psychanalyse des associations d’idées et des rêves.
Il importe cependant de souligner les difficultés techniques de cette psychanalyse spéciale. Il va de soi que le psychologue aura plus de peine à pénétrer dans l’esprit de l’enfant que dans celui d’un adulte. Ce dernier parle et se livre. L’enfant ne comprend pas ce qu’on lui veut. Ses rêves sont plus équivoques et l’abondance des associations présentes quelqu’obstacle au triage exact des éléments donnés. Il enjolive et dénature. Bref, s’il faut de la critique dans l’analyse des adultes que ne faut-il pas dans celle des enfants. Un facteur essentiel est, en outre, la compréhension du milieu où vit l’enfant. L’adulte se crée un milieu intérieur en se repliant sur lui-même, ou bien il arrive à dominer son milieu extérieur. L’enfant, au contraire, ne réagit qu’en étroite union avec le milieu et l’on ne peut dissocier sans erreur l’analyse de l’enfant et l’étude de ce milieu.
Mais d’autre part, et voici qui compense ces difficultés, l’effet de l’analyse est beaucoup plus rapide. L’âme de l’enfant est d’une telle mobilité qu’aucun complexe n’y est isolé ou profondément ancré. C’est justement ce qui les rend difficiles à définir, mais c’est ce qui les rend maniables. L’association d’idées la plus lointaine suffit souvent pour accrocher au passage un complexe nouveau et partant pour délivrer son possesseur d’un refoulement manqué.
Quelle responsabilité, dès lors, pour l’éducateur qui doit avoir le toucher bien fin pour ne pas fausser une tendance ingénue ou briser un ressort vicié, mais encore solide. Mais les dangers sont compensés par l’importance vraiment vitale que peut avoir la psychanalyse au point de vue moral.
Nous n’avons pas à refaire la théorie du caractère enfantin, qui ressort suffisamment des exposés précédents. Ce caractère a deux pôles, et, suivant que l’on pense au complexe d’Œdipe ou à la psychologie d’ADLER, ces pôles seront l’amour et la haine, ou l’obéissance et la révolte. Toute la gamme des nuances possibles oscille entre ces extrêmes.
Or jusqu’ici, pour approuver ou punir l’enfant, on se plaçait à un point de vue extrêmement simpliste et d’une brutalité qui étonnera nos descendants, celui de la culpabilité pure et simple. La psychanalyse nous donne une tout autre leçon de compréhension en nous apprenant à estimer et à guérir d’après des complexes inconscients dont l’enfant n’est souvent que bien peu responsable.
Pour ce qui est de l’amour des parents et de la révolte contre eux nous l’avons déjà compris. Mais, et c’est là un phénomène capital, les sentiments primitifs résultant des complexes sont susceptibles de transfert, c’est-à -dire qu’ils peuvent se reporter sur des tiers n’ayant de rapports avec les originaux que dans l’inconscient des enfants. L’enfant, et en cela il ressemble à tous les névropathes et à presque tous les adultes sains, raisonne comme il rêve, dans le domaine de ses sentiments. Or, dans le rêve, les associations les plus lointaines deviennent symboles les unes des autres, les personnes et les objets les plus indifférents nous émeuvent étrangement, car nous reportons sur eux les sentiments dus à d’autres. L’art ne fait d’ailleurs pas autre chose dans ses créations. En psychologie du sentiment ce processus est capital, dans la mesure même où l’esprit qui sent est plus naïf et plus près du naturel. Chez les enfants le transfert est à la source de tous les sentiments. Il explique les actes les plus banals. C’est ainsi que l’instituteur devient souvent symbole paternel et que l’écolier déverse sur lui ses désirs inassouvis de révolte.
Une telle remarque, jointe à ce que nous savons de l’évolution des complexes, est appelée à transformer la pédagogie. Il ne sera plus question de punir, mais de faire comprendre. Or, jusqu’ici, comment les enfants auraient-ils compris alors que les adultes ignoraient tout d’eux-mêmes ? Une révolte, une haine ne disparaît pas si l’on se borne à châtier, elle croit en profondeur. L’analyse au contraire permet les solutions.
Voici pour exemple une belle étude de PFISTER sur la haine et la réconciliation. Un jeune garçon déteste son frère avec une violence qui suscite une efflorescence de rêveries et de rêves proprement dits, surenchérissant les uns sur les autres en cruauté vindicative. L’analyse met ce sentiment tant au compte de troubles sexuels particuliers qu’à celui des complexes habituels. La réconciliation s’ensuit petit à petit, par un long travail autistique où les mêmes rêveries réapparaissent, mais en adaptant leur contenu à ce renversement des sentiments. Le sadisme inconscient se transforme en masochisme, c’est-à -dire en ce besoin de souffrir qui va jusqu’à la passion. Le remords et les désirs d’expiation ne tardent pas à s’ensuivre.
Le remords mène à l’autre pôle de la moralité enfantine, à l’obéissance. Ici apparaît une fois de plus l’ignorance coupable de certaines pédagogies, qui ne comprennent pas comment l’obéissance absolue peut être plus dangereuse que la révolte. À l’obéissance se mêlent toujours des tendances dont voici les deux principales. D’une part c’est ce qu’ADLER appelle le pseudo-masochisme, c’est-à -dire l’emploi de l’humilité et de la soumission pour arriver aux fins de la volonté de puissance, par une sorte de déguisement dont l’individu même est dupe. D’autre part le masochisme proprement dit, fait d’insatisfaction, d’inadaptation, de retour au passé. C’est l’introversion dangereuse qui donnera des timides, des mélancoliques et surtout des stériles. L’aspect le plus important de ce mal est la paresse. II y a chez les enfants des paresses morbides, dues simplement à des causes inconscientes et que la rigueur des parents enracine précisément, même lorsque l’enfant s’efforce en apparence de travailler mieux. Car cette paresse, JUNG l’a montré en une page remarquable, est une passion réelle qui naît d’un regret du passé, d’une nostalgie de la tendresse maternelle primitive.
Cette même nostalgie explique un autre phénomène important, l’incapacité de certains enfants à la persévérance, soit dans les goûts, soit dans le travail. Ce n’est ni à proprement parler de la paresse, ni le manque d’attention ou de volonté résultant de la croissance organique ; c’est un défaut invétéré de certains caractères, par ailleurs susceptibles d’énergie. Ils se passionnent, trouvent définitivement leur voie, et soudain une force intime les arrête là . Ils courent après on ne sait quel but imaginaire. Plus tard, ils auront en amour des affections ardentes, mais passagères, qu’entrave sans cause la peur d’y être absorbés tout entiers. Une incapacité d’aimer, au fond, de se compromettre, de se livrer. Un essai éternel, toujours à recommencer. C’est le donjuanisme, qu’une analyse un peu fine peut reconnaître dès l’enfance aux hésitations dont je parle.
Pour FREUD le mal est imputable à une insatisfaction de l’enfant dans son besoin de tendresse. Il en résulte une recherche violente du bonheur s’engageant dans n’importe quelle direction, mais qui se heurte partout à une impossibilité fondamentale, puisque jamais, malgré les ingéniosités les plus audacieuses de l’inconscient dans ses essais de transfert affectif, l’image de la mère ne se retrouvera. De là , cette instabilité des sentiments, qui mène à une instabilité plus générale, portant jusque sur les goûts et sur l’activité. Pour les élèves d’ADLER, le donjuanisme vient du sentiment d’insuffisance, qui exaspère, chez les enfants nerveux, la peur d’être dominés par l’autre sexe. D’où ce recul devant le définitif, qui entache d’abord la vie des sentiments, puis la conduite tout entière.
Quelqu’intéressante que soient ces applications de la psychanalyse à la pédagogie morale, certaines réserves s’imposent cependant, qui nous conduiront à une critique générale de la psychanalyse et par là , à quelques adjonctions éventuelles aux méthodes actuelles de cette science. Si les anomalies du développement de l’enfant se trouvent en effet éclairées d’une manière lumineuse par les théories de FREUD et de ses continuateurs, la psychologie de la sublimation et de la conscience morale proprement dite me paraît par contre rester un peu obscure. Cela tient, me semble-t-il, à un vice initial des théories psychanalytiques dans leur diversité, c’est-à -dire à l’opposition trop brutale qu’elles ont maintenue entre la conscience et l’inconscient. Elles en deviennent trop simples. Il n’est pas un des schémas qu’elles emploient, la libido, le refoulement, la censure, la sublimation, le symbolisme, qui ne paraisse d’une certaine pauvreté psychologique ou d’une certaine équivoque. Est-ce un mal ? Sans doute pas jusqu’à présent. C’est un privilège pour une doctrine que de pouvoir débuter dans le chaos, à cause de la richesse des faits qu’elle a mis en valeur. La clarification viendra en son temps. Comme l’a remarqué KRONFELD, l’auteur qui a jugé la psychanalyse avec le plus de clarté, les adeptes de FREUD ont eu, jusqu’ici, autre chose à faire qu’à préciser leurs schémas. Leur but était pratique et leur attention tournée surtout vers les individus. Peu importe au médecin que la sublimation soit un mécanisme mal défini si elle opère. Il ne faut donc pas s’achopper à ces déficits, il faut en faire des problèmes nouveaux.
Essayons-nous à préciser ces problèmes. Chez FREUD, l’antagonisme entre la conscience et l’inconscient conduit, ADLER nous l’a fait voir, à un certain cercle inéluctable. La cause en est que la sublimation est ou le plus profond des mystères ou une activité en continuité avec celle de la conscience elle-même. Or FREUD nous la représente comme un compromis entre les exigences d’action de l’instinct inconscient d’une part, et la censure d’autre part qui empêche cet instinct de se manifester en tant que sexuel. L’instinct est, dès lors, obligé en traversant la censure de se revêtir d’une enveloppe symbolique constituant la pensée autistique. L’autisme est donc un produit de l’inconscient, mais un produit satisfaisant à cette condition d’enlever à l’amour son caractère sexuel. Or, comme la censure est elle-même un produit du refoulement, que le refoulement résulte de son côté de la volonté morale et que celle-ci est la conséquence même de la sublimation, nous nous enfermons dans le cercle suivant : la sublimation explique la censure par l’intermédiaire du refoulement, mais la censure seule explique la sublimation par l’intermédiaire de l’autisme.
ADLER s’est fait fort de rompre ce cercle, en remplaçant la sexualité par la volonté de puissance ou de conservation. Cette volonté déchaîne l’inconscient vers l’ambition et les désirs de domination, mais elle est capable aussi de le sublimer vers les valeurs et de constituer la volonté morale, les refoulements et la censure. Mais alors, la question est celle-ci : quels sont les rapports entre cette volonté de puissance et la conscience ? Ou bien celle-là est toujours prépondérante sur celle-ci et capable de la diriger en se jouant d’elle, ou bien entre les deux il n’y a plus antagonisme. Dans le second cas les mécanismes freudiens tombent purement et simplement comme tels, mais c’est une conséquence devant laquelle a reculé ADLER. Dans le premier cas, le refoulement reste ce qu’il était chez FREUD, l’expulsion volontaire d’une tendance hors du champ de la conscience. Cette expulsion reste due à la sublimation, laquelle demeure un produit de la censure. Or, qu’est-ce que la censure ? Tandis que pour FREUD elle était une entrave, incompréhensible dans ses rapports avec l’instinct, elle devient partie même de l’instinct de conservation 2. Cependant, n’est-on pas dupe d’une conception théorique aux dépens de la vérité psychologique ? Voici un désir sensuel ou, si l’on veut, un désir de vengeance. Le refoulement se produit et le désir est chassé de la conscience sitôt que le sujet pressent la possibilité de son retour. Dans quelle mesure la volonté est-elle alors victorieuse de la tentation ? C’est dans la mesure où cette tentation est connue, où la censure ne fonctionne pas à l’endroit de son souvenir. Le refoulement normal implique que le désir, l’émotion, soient chassés, mais que la claire reconnaissance de leur présence latente soit gardée dans la conscience. Or de supprimer une émotion malsaine est tout autre chose que de l’oublier. Admettons cependant que l’oubli se fasse — et il se fait souvent. Cela revient à dire que la censure fonctionne. Alors le désir n’en agit que plus, mais il se travestit. Il prend une forme innocente aux yeux du sujet, qui est dupe. Il y a eu bonne censure, mais mauvais refoulement, si mauvais même que le remords s’ensuit si le sujet garde quelque loyauté vis-à -vis de lui-même. Admettra-t-on que ce mécanisme mène à la sublimation ? Nullement. C’est au moment où la censure fonctionne que la sublimation manque son effet, et c’est, si le refoulement seul opère, sans que la censure ne vienne obscurcir les choses, que la sublimation se fera. Il y a là , un processus capital, dont l’étude expérimentale serait urgente et sur lequel la pratique de la psychanalyse se contente de vues trop succinctes. Et la preuve de ce que j’avance est que le procédé cathartique lui-même est en contradiction avec la conception psychanalytique de la censure : c’est, en effet, au moment où les complexes deviennent conscients que le sujet se guérit d’eux. Autrement dit c’est l’abolition de la censure qui produit le refoulement véritable et la sublimation.
Il convient donc de supprimer l’opposition factice de l’inconscient et de la conscience. Mais alors les mécanismes classiques vont se modifier d’autant. Au contraire des définitions que nous donnions d’après FREUD, et qu’ADLER n’a pas su transformer suffisamment, il nous faudra considérer la censure — lorsqu’elle existe — comme un produit direct de l’inconscient et indirect de la conscience, et le symbolisme comme un produit direct de la conscience et indirect de l’inconscient. Pour préciser ces rapports encore vagues, rappelons les résultats de l’analyse de notre premier rêve. Les deux symboles contenus dans ce rêve, la figure du satyre et la recherche d’une chambre, se sont trouvés de valeur très différente, l’un clair, univoque, l’autre beaucoup plus semblable à une simple association d’idées, par rapport aux rapprochements faits à l’état de veille, et très équivoque comme symbole. Nous en avons conclu qu’entre le symbole et l’association d’idées s’échelonnent tous les degrés intermédiaires et que le rêve lui-même est une association parmi la série virtuelle des associations totales. Ces associations peuvent d’ailleurs être symboles les unes des autres dans la mesure où elles s’impliquent, ce terme d’implication étant à préciser par des études expérimentales. Il résulte d’une telle conception que les rapports entre l’activité inconsciente et l’activité consciente sont de simple continuité, mais, sans doute, à des échelles, des vitesses, des tensions et des périodes d’oscillation très différentes. Tout se passe comme si la conscience était une force assimilatrice de l’inconscient, au point de vue intellectuel, et par conséquent régulatrice au point de vue moral, cette force variant avec l’énergie des caractères individuels. Les mécanismes inconscients, dès lors, seraient les premiers stades de l’activité consciente, tout particulièrement la pensée autistique, qui en est l’expression intellectuelle, et la sublimation l’expression morale. Je ne veux pas dire que les processus formateurs de symboles ou moteurs de sublimation soient conscients, je veux dire que, s’ils sont inconscients, c’est exactement à la manière de l’activité synthétique de l’esprit, dont les concepts, les jugements et les raisonnements sont le produit. Cette activité synthétique est, en effet, inconsciente par un certain côté, puisque nous ne mettons pas sciemment nos sensations ou nos idées dans les cadres logiques, mais elle n’en constitue pas moins la conscience elle-même. Entre l’organisation autistique et l’organisation rationnelle, il n’y a donc différence que de degré : toutes deux sont inconscientes dans leur mécanisme et conscientes dans leurs produits. La censure doit donc être considérée comme formée de deux éléments. D’une part elle est l’expression sans cesse variable de la résistance qu’oppose l’inconscient à l’assimilation consciente. Elle n’est donc plus en cela un mécanisme intelligent, mais une simple résistance passive. D’autre part elle peut être cette sorte de sophisme passionnel qui trompe la conscience, mais en cela elle est l’expression même de l’échec du refoulement. Entre le refoulement et la censure, il y a donc antagonisme et non plus harmonie.
Quelles sont les conséquences à tirer de cette discussion au point de vue de la méthode ? À côté de l’analyse habituelle des rêves, dont la fécondité n’est plus en cause, à condition d’insister toujours plus sur l’étude des associations d’idées conscientes liées au rêve, il serait intéressant, me semble-t-il, de se livrer à des recherches sur ce qu’on pourrait appeler le coefficient personnel de conscience. Cette détermination du niveau de la censure pourrait précisément se faire au moyen des associations, le degré de leur symbolisme et l’abondance des intermédiaires entre l’objet rêvé et l’explication éventuelle constituant les variables utiles.
Il est intéressant enfin de constater combien ces mécanismes tiennent de la morale autant que de l’intelligence. Le degré de conscience mesure, en effet, autant la valeur morale que la valeur intellectuelle. Le niveau de la censure est en relation avec la force de la sublimation morale autant qu’avec la production des associations d’idées ou le développement de la pensée autistique. Il faut admirer ici, l’accord entre les enseignements de la psychanalyse et ce que nous savions par ailleurs, tant par la philosophie, qui a souligné l’identité des activités normatives entre elles (morale et logique) que par la psychologie morale, dont M. Pierre Bovet a dessiné les linéaments expérimentaux avec tant de bonheur en étudiant les consignes intellectuelles.
Ces considérations nous montrent d’autre part que la psychanalyse est appelée à un certain avenir dans l’étude de l’intelligence. Elle a d’ailleurs fait beaucoup déjà en prouvant la constance des procédés du symbolisme, dans toutes les variétés de la pensée autistique.
Qu’est-ce donc qu’un symbole ? C’est une concentration d’idées et de sentiments divers en une seule image qui les résume toutes. Le symbole du parasol dans l’un de nos rêves, évoque les idées de toilette autant que de vie sentimentale et d’indépendance. Mais si ces groupes d’idées ont pu être concentrés c’est que la pensée autistique a tablé précisément sur les analogies. Le symbole se construit donc comme l’idée générale, au moyen d’une généralisation, ici appelée concentration, et d’une abstraction des analogies, ici accompagnée de transfert affectif. Le symbole est donc un embryon de concept encore chargé d’affectivité. Quel intérêt n’y aurait-il donc pas à suivre l’évolution psychologique qui va de l’un de ces termes à l’autre chez un même individu ? Et cela d’autant plus que si le symbole et le concept diffèrent par leurs aspects essentiels, le premier persiste dans le second, même dans l’intelligence la plus abstraite. En effet, l’un est individuel, l’autre général. Le premier est l’un des termes d’une série, terme qui, par une espèce spéciale d’évocation rappelle tous les autres, le second est la série elle-même, vidée de son contenu. Mais en fait, ces deux aspects de la même série coexistent toujours. Lorsque nous pensons à l’idée de maison, nous ne voyons pas un concept, mais cette demi-image, dont ont parlé RIBOT et BINET, et qui, chez certains esprits, se ramène de bien près à une maison particulière, devenue symbole des autres.
Or la pensée autistique, formatrice de symboles personnels, demeure essentielle en chacun de nous pendant toute notre vie. Son rôle seul change avec l’âge. Chez l’enfant l’autisme est tout. Plus tard la raison se développe à ses dépens, mais, et c’est là ce qui constitue le problème, parvient-elle à s’en dégager entièrement ? Il ne le semble pas. Il y aurait donc une psychologie extrêmement instructive à faire pour déterminer chez chaque individu les relations entre l’état de leur intelligence et l’état de leur vie autistique ou inconsciente. D’ailleurs la psychanalyse est déjà pleine d’aperçus à cet égard. Elle a donné des monographies intéressantes de philosophes, de Schopenhauer, par exemple, pour montrer la dépendance de leur pensée par rapport à leur inconscient. Elle s’est occupée de la scolastique, elle a montré surtout combien le caractère magique (Allmacht der Gedanken) de la pensée autistique demeure actif chez les introvertis mystiques ou les esprits créateurs. Quant aux enfants, rien ne serait plus suggestif que d’appliquer les mêmes méthodes à l’étude de leur développement mental. Quel intérêt, par exemple, BINET n’aurait-il pas eu à connaître la vie inconsciente d’Armande et de Marguerite, les deux sujets de son Étude expérimentale de l’intelligence, dont vous vous rappelez que la première était d’un type plus imaginatif et subjectif, et la seconde plus observateur et concret. Évidemment, ces deux tournures d’esprit n’allaient pas sans qu’Armande ait eu un inconscient plus dépendant, par rapport à son propre passé, plus introverti, et Marguerite un inconscient mieux libéré. Vous voyez d’ici combien une telle relation eût gagné encore en importance si les associations d’idées issues de leurs rêves avaient été l’objet d’une analyse approfondie.
Je conclus, Mesdames et Messieurs, je suis heureux de vous laisser sous l’impression de ce problème, à la fois bien défini et si peu résolu. La psychanalyse nous donne une doctrine très poussée du développement inconscient. Le développement mental, d’autre part, a été étudié par des méthodes métriques dont je n’ai pas à faire l’éloge dans la Société Binet. Mais la corrélation de ces deux développements est encore pleine de mystères. Il m’est agréable de vous les mettre sur la conscience.