Traité de logique ; Psychologie du raisonnement (1921) a

Ces ouvrages contiennent tous deux nombre d’observations suggestives et de remarques nouvelles. Le traité de Goblot est à consulter avec fruit sur les points délicats de la quantité et de l’extension des propositions, du syllogisme hypothétique, de la compréhension et de l’extension des concepts, etc. Quant au livre de Rignano, il donne une série de matériaux utiles à la psychologie génétique du raisonnement. À noter des remarques bien faites sur le rôle de la discussion et du besoin social de démonstration dans la formation du « raisonnement intentionnel » et du syllogisme. À noter aussi des suggestions sur la pathologie du raisonnement (sans expériences personnelles de l’auteur), sur les origines du besoin d’une histoire des choses et d’une explication causale.

Il peut paraître bizarre de rapprocher ces deux livres. En réalité, ils ont en commun une thèse, qui est fondamentale pour tous deux, car elle tient tout à la fois à la nature du raisonnement en général et à la fécondité du raisonnement déductif.

Goblot énonce cette thèse comme suit. Le raisonnement déductif est fécond parce que la conclusion n’est pas contenue dans les prémisses, mais qu’elle est construite avec ces dernières. Cette construction est le résultat d’une expérience, ou d’une opération, simplement pensée, au lieu d’être effectuée matériellement. « Les opérations constructives ne sont pas des opérations de l’esprit mais des opérations exécutées mentalement. En leur essence, elles sont des actions externes, p. ex. des mouvements. » (p. 272.) La construction une fois opérée est constatée, non pas empiriquement, mais mentalement. Et si cette constatation a valeur de nécessité, c’est qu’on a opéré suivant des règles, qui ne sont nullement pour Goblot les principes formels de la logique, comme l’admettent en général les logiciens, mais 1° les définitions et les hypothèses admises; 2° les propositions antérieurement démontrées.

Pour Rignano, également, le raisonnement est une expérience simplement pensée, qui s’est substituée à l’expérience matérielle pour des raisons psychologiques d’économie. Dès lors, la fécondité du raisonnement est attribuée aussi à une « construction » : l’imagination « construit mentalement comme combinaisons nouvelles, toute une série d’événements… etc. » (p. 122.) La nécessité du raisonnement est également attribuée à une « constatation mentale ». Quant à la logique formelle, elle est aussi stérile pour Rignano que pour Goblot. Le parallèle peut donc être poussé très loin, jusque dans les exemples choisis (construction mentale de la somme des angles d’un triangle), bien que les deux auteurs aient travaillé en toute indépendance l’un de l’autre.

Pour incontestable que soit la conception du raisonnement, déjà esquissée par Mach, que Rignano développe d’une manière si consciencieuse depuis 1913, il faut cependant faire remarquer que « l’expérience simplement pensée », qui constitue le pivot de cette explication, n’est qu’un stade particulier dans la genèse du raisonnement. De nouvelles recherches sont maintenant nécessaires pour étudier la formation psychologique de l’expérience elle-même, qu’elle soit exécutée mentalement ou matériellement. Il y a là un problème distinct et antérieur, comme Claparède l’a fait voir très clairement (Scientia 1917). L’expérience, en effet, n’est pas imposée du dehors à l’intelligence, mais est inventée et organisée par l’esprit lui-même, en raison d’une activité qui est justement l’intelligence. Dès lors, de dire avec Goblot et Rignano que la fécondité de la déduction est due à une construction est assurément un grand progrès psychologique sur les thèses de déduction absolue d’une certaine logique formelle. Mais il est permis de se demander si, par le fait que l’expérience mentale a été inventée au lieu d’être déterminée du dehors, la « construction » qui en résulte n’est pas précisément contrôlée par une activité spéciale de l’intelligence. En effet, si la conclusion d’un raisonnement ne se déduit plus des prémisses mais est construite avec elles, on ne peut plus dire avec Goblot que le raisonnement n’a suivi d’autres règles que les propositions antérieurement admises : il n’y aurait pas moyen de savoir si les conclusions nouvelles sont contradictoires ou non avec ces règles, puisqu’elles ne s’en déduisent pas. Ce n’est pas une expérience, même « mentale », qui décélera jamais cette contradiction, si l’intelligence, qui organise cette expérience, ne la soumet d’avance et par le fait même qu’elle l’organise, à la juridiction du principe de contradiction.