Une forme verbale de la comparaison chez l’enfant : un cas de transition entre le jugement prédicatif et le jugement de relation (1921) a

Les expériences dont le compte rendu va suivre ont été entreprises dans l’espoir de faire la psychologie du raisonnement enfantin, à la manière dont on a suivi, par « réflexion parlée », les tâtonnements de l’adulte aux prises avec un problème à résoudre 1. Deux phénomènes essentiels sont venus compliquer ce programme.

Lorsqu’on procède verbalement, les objets sur lesquels travaille la logique enfantine ne sont pas des données sensibles, comme le seraient des choses ou des personnes réelles, vues et comparées in concreto, mais des mots. Or, s’il peut être de quelque utilité à l’enfant dans la perception du monde extérieur (on l’a établi en particulier pour les couleurs), le mot, une fois séparé de la réalité et engagé dans le langage parlé ou écrit, constitue au contraire un objet souvent imperméable à l’intelligence enfantine. Le langage, œuvre de générations innombrables d’hommes faits, et d’hommes en société, n’est en aucune manière moulé sur les concepts de l’enfant : c’est à ceux-ci, au contraire, à se mouler sur celui-là et cette adaptation exige un travail très long et très complexe, dont l’étude qui va suivre nous donne un petit exemple, tiré des notions de couleurs. Lorsque nous parlerons, par conséquent, de la notion que l’enfant se fait du brun, nous parlerons uniquement du concept construit par l’enfant pour rendre compte du mot brun. Que la représentation du réel (des couleurs perçues antérieurement à la lecture du test) joue dans ce concept un rôle essentiel, cela ne fait aucun doute, mais l’interaction du mot et de la sensation fait l’objet d’une tout autre étude. Le problème auquel est exclusivement consacré cet essai est celui des raisonnements au moyen desquels l’enfant cherche à comprendre certaines phrases données d’adultes, étrangères à ses habitudes. C’est là une question de logique, mais, comme on le voit, d’une logique spéciale, visant à la compréhension, non pas d’une réalité perçue, mais du langage, quels que soient les rapports entre ces deux derniers termes.

Or ce phénomène en implique un second, plus grave de conséquences. Derrière ces difficultés de vocabulaire et de syntaxe, n’existerait-il pas une difficulté logique ? La logique enfantine est-elle nécessairement la nôtre ? Il faut ici prévenir une méprise possible. Que les catégories de l’intelligence de l’enfant (causalité, valeur, etc.) diffèrent en bloc des nôtres, c’est, je crois, hors de conteste, mais que cette différence de mécanisme porte sur des points étrangers à toute affectivité, et qu’elle puisse s’accompagner d’une différence dans la forme même du jugement, comme l’indique notre titre, c’est plus intéressant. Aussi ai-je cru devoir consacrer tout un article à un cas de cette dernière espèce, si restreint soit-il, mais où le phénomène semble bien isolé. Il est plus simple de commencer ainsi, pour remonter de là à des modes de penser de plus en plus riches de contenu psychologique. Ce travail porte donc uniquement sur un test, qui, en obligeant l’enfant à construire des notions nouvelles pour rendre compte de certaines expressions de la langue, le force à adapter sa logique à une logique d’adulte. Au lieu de psychologie, c’est donc presque uniquement d’une logique du raisonnement enfantin dont il s’agit dans cet essai : il contient simplement la description psychologique de certaines normes logiques adoptées par l’enfant. J’ai supposé, en effet, qu’un tel problème constituait une question préjudicielle par rapport à toute psychologie de l’intelligence de l’enfant 2.

Un genre aussi dangereux par sa situation mixte suppose donc, de la part du lecteur, une bienveillance particulière. Elle suppose aussi, de la part de l’auteur, une position de principes nettement avouée, car dans ces expériences où la lecture d’échelles de précision n’est pas l’ultima ratio des discussions, la philosophie latente de l’expérimentateur est toujours prête à intervenir entre le fait et l’esprit, d’autant plus dangereuse qu’elle est moins explicite,

Dans notre cas particulier, cette philosophie latente est exactement celle-ci : je crois, conformément aux travaux de logique des mathématiques qui ont le plus lumineusement dénoncé les excès contraires du panlogisme et de l’empirisme naïf 3, que l’esprit, sans pouvoir ni déduire a priori de son propre fonds ni recevoir tels quels de l’expérience les principes directeurs du savoir, intervient activement dans la connaissance. Mais il n’est pas possible de décider, par simple déduction logistique, la part exacte qui lui revient, par rapport aux données empiriques. Une analyse tout à la fois sociologique (histoire des sciences) et psychologique est indispensable à cette recherche.

Toute équivoque étant ainsi dissipée, nous ajouterons à cela la règle suivante : l’analyse psychologique ne nous parait féconde que si l’on écarte délibérément et par méthode tout élément a priori et formel au début de la recherche, quitte à le retrouver éventuellement à la fin, à titre de résidu irréductible. Autrement dit tout cadre formel, toute opération a priori, trouverait par postulat dans son fonctionnement psychologique un concomitant qui se suffit à lui-même et ne s’explique que par des faits de son ordre propre. C’est ne rien expliquer que de faire intervenir les formes logiques dans les explications psychologiques. Si l’esprit est réellement actif dans la connaissance, on finira bien par s’apercevoir, en réduisant les opérations logiques à des facteurs psychologiques (attention, champ de la conscience, etc.) que ces opérations définissent, sous une forme ou sous une autre, les conditions d’équilibre auxquelles obéit le fonctionnement de ces facteurs.

Je prie donc le lecteur de retenir les deux points suivants. Toutes les fois qu’il rencontrera dans l’interprétation d’un raisonnement la mention d’une forme logique (relation, prédication, etc.), il est entendu qu’il s’agit là, non d’une explication, mais d’une simple étiquette posée sur les faits. Notre ignorance nous oblige souvent d’en rester là. Nous ne nous sommes d’ailleurs pas privés pour autant d’hypothèses conductrices. Mais là, il faut distinguer. Les conclusions partielles données au cours des § ont été — autant que faire se peut — directement inspirées par les faits. Par contre, la conclusion générale qu’on trouvera en fin du travail n’est qu’une réflexion sur nos recherches, faite à l’aide d’idées préconçues. Il convient donc de ne pas mêler les genres, et de prendre les faits pour des faits et les idées pour des idées.

Je ne veux pas terminer cette introduction sans exprimer ma vive reconnaissance à M. le Dr Th. Simon, qui a bien voulu inspirer cette étude et la faciliter par ses conseils, ainsi qu’à M. Vaney qui m’a très aimablement ouvert son École primaire de garçons. C’est dans cette dernière, au laboratoire Alfred Binet (rue de la Grange-aux-Belles) qu’ont été faites les expériences qui suivent.

§ 1. Technique adoptée

J’ai choisi comme réactif un test, emprunté à la liste qu’en a donnée Burt 4, et que j’ai considéré non comme mesure d’un niveau d’âge, mais comme simple épreuve destinée à permettre de suivre la marche d’un raisonnement. À cet effet, le test écrit est présenté à l’enfant sans autre explication que la suivante : « Vous allez lire ceci, vous y trouverez une question. Quand vous aurez lu et compris, vous répondrez. » L’enfant, sans être pressé par aucune autre consigne, lit le test à haute voix et réfléchit. Au moment où il donne oralement ses premiers résultats, je retire le papier et prie souvent le sujet de m’en réciter ou de m’en raconter le contenu, pour juger de la compréhension. Au reçu de la première réponse je donne quelque signe d’approbation, mais d’un ton assez indécis pour empêcher l’enfant de deviner mon opinion, assez bienveillant, cependant, pour le mettre à l’aise dans la suite de l’interrogatoire. Je rends alors le papier avec ce seul mot : « Relisez ». Et ainsi de suite jusqu’à ce que les lectures nouvelles ne changent rien aux réponses. Ni la durée des lectures ni leur nombre ne sont donc réglés d’avance. Le seul critère vient de l’enfant. Dès qu’il parle je considère la lecture comme faite. En outre, il va de soi que j’interviens, une fois la spontanéité du sujet épuisée. Je pose des questions, je cherche, s’il est possible, à faire raisonner à haute voix. Enfin, l’interrogatoire terminé, je demande à l’enfant le pourquoi de ses erreurs. Les réponses obtenues, quoique sujettes à caution, sont toujours instructives.

Le test en question est le suivant : « Edith is fairer than Olive : but she is darker than Lily. Who is darker — Olive or Lily ? » J’en ai proposé aux enfants deux traductions différentes, que nous étudierons séparément :

Test. I. Edith est plus blonde que Suzanne. Edith est plus brune que Lili. Laquelle est la plus foncée, Edith, Suzanne ou Lili ?

Test. II. Edith est plus claire que Suzanne. Edith est plus foncée que Lili. Laquelle est la plus foncée, Edith, Suzanne ou Lili ?

La rédaction de ces deux tests soulève immédiatement une question préjudicielle. Si le test II parait exempt de toute difficulté, on peut penser que le fait de rendre dans le test I, le mot dark, par brun au lieu de foncé constitue un piège inutile et artificiel. J’ai estimé que cet inconvénient était compensé par l’emploi simultané de ces deux tests, qui ont été étudiés respectivement sur deux groupes d’enfants, l’un de 37 (test I) et l’autre de 20 (test II) sujets.

Il importe néanmoins de ne pas voiler les difficultés du test I, si l’on veut saisir exactement la portée des réponses obtenues. L’enfant (sauf deux exceptions sur 37) a depuis longtemps la connaissance des mots brun et blond et a fortiori de la chose, mais le test le met en face d’un problème tout nouveau : celui des relations que supportent ces deux couleurs (pensées en mots) avec une couleur intermédiaire qui les suppose toutes deux (et qui n’a pas de nom spécial). La difficulté est d’autant plus grande que dans la très forte majorité des cas observés, cette nuance n’était pas concevable, n’entrant pas dans le jeu des concepts appelés à rendre compte des mots adultes. En effet, m’a-t-on dit, « on ne peut être à la fois brun et blond ». Les expériences qui vont suivre nous feront donc assister à une véritable construction logique de la part de l’enfant, c’est-à-dire à la construction d’une notion nouvelle, destinée à lever ces contradictions de mots 5. Or il existe une grande différence entre un test n’employant que des notions déjà construites et un test impliquant une nouvelle construction.

Les risques de cette dernière méthode sont les suivants : le test étant choquant dans sa forme, les constructions que fait l’enfant ont quelque chose de contraint. Mais il suffit de le savoir, et j’attire expressément l’attention sur ce caractère des réponses qui vont suivre. Vont-elles pour autant perdre de leur intérêt ? Je n’en crois rien. Une culture faite en laboratoire ou en serre produit des plantes que ne donne pas la nature. Ces dernières ne sont pas moins nécessaires à la compréhension des formes « naturelles ». Il faut distinguer, en psychologie, les réactions dues à la suggestion, c’est-à-dire dictées par l’expérimentateur, des réactions simplement artificielles, c’est-à-dire produites spontanément au contact d’une question imprévue et étrangère au mode habituel de penser du sujet. Les nôtres sont de ce dernier type.

Ceci dit, les résultats obtenus au moyen de ces deux tests ont été intéressants. À la presqu’unanimité des garçons interrogés sur le test I (35 sur 37) la réponse juste n’a pu être donnée aux premières lectures. Elle n’a même pas été donnée du tout chez 22 sujets. Sur 20 garçons questionnés au moyen du test II 20 ont échoué aux premières lectures et 10 complètement. Une homogénéité relative des sujets étudiés et de la méthode d’interrogation permet de considérer ces résultats comme comparables. Le test II est évidemment plus facile que le test I, mais les phénomènes qualitatifs sont les mêmes dans les deux cas. Cela suffit pour l’étude que nous nous proposons.

§ 2. Une réponse type (Test I)

L’exemple concret, que nous choisirons d’emblée pour donner une base à la discussion, est celui de Gw (13 ; 9) 6, dont l’âge et l’intelligence rendent le cas suggestif. Je donne d’abord le résultat brut de l’interrogatoire.

À 1re lecture, Gw fait d’Édith la plus foncée et de Suzanne la plus claire. Il a d’ailleurs bien compris la question et sait la répéter correctement. « Ed., me dit-il, est plus claire que Suzanne, et plus brune que Lili » À 2e lecture, Li devient la plus foncée et Suzanne reste la plus claire. « La dernière fois, dit spontanément Gw, je voyais bien que « Édith est plus blonde que Suzanne » voulait dire qu’elle était plus claire que Suz. (preuve en soit son compte rendu oral de la question) mais à cause de « plus brune que Lili » elle était la plus foncée des trois. » Maintenant, sous l’empire de cette contradiction, elle ne peut être que moyenne. « Édith est moyenne, Suzanne est blonde, mais un peu moins qu’Édith, Lili est brune mais moins qu’Édith, Lili est (donc) la plus foncée et Suzanne la plus claire. » La 3e lecture donne le même résultat. Gw met explicitement Édith entre les deux, parce qu’elle est brune et blonde à la fois. « Édith serait bien la plus foncée des trois, puisqu’elle est plus brune que Lili, mais d’un autre côté elle est plus claire. » Donc l’ordre précédent est maintenu. La 4e lecture porte le doute sur Suzanne, puisque Suzanne est moins blonde qu’Édith, mais Gw se rassure par le même raisonnement. À la 5e lecture se produisent successivement deux phénomènes curieux : a) « une fois c’est Suzanne la plus foncée, une fois c’est Ed., dit Gw, (donc) Suz, égale Édith, et Lili est la plus claire. » b) Gw finit par se rendre et par déclarer que Suz. est la plus foncée et Lili la plus claire. Mais quand je lui demande la couleur respective des trois jeunes filles, telles qu’il les visualise, il donne à Édith la couleur « brune », à Lili la couleur « foncée » et à Suzanne la couleur « blond foncé, qui entrerait presque dans le noir. » 7

Telle est la série des raisonnements de Gw, que nous allons maintenant analyser, ce qui est possible car le sujet nous en donne spontanément les moyens. Malgré son âge c’est un esprit réfléchi, et la pratique du commerce (il vend dans le magasin de son père) lui donne une certaine mesure dans les termes. L’analyse, quoique longue, nous sera instructive, car ce cas contient en raccourci plusieurs des phénomènes généralement observés.

Il convient, tout d’abord, de nous entendre sur les formes de jugement employées par Gw Pour Gw comme pour nous la proposition « Edith est brune » est un jugement de prédication et ne fait l’objet d’aucune difficulté dans son raisonnement. Le brun constitue donc une classe, cls. Un tel jugement est naturellement conçu et imaginé « en compréhension » par l’enfant. D’autre part, lorsqu’après la 2e lect., Gw interprète son premier raisonnement en disant que s’il a fait d’Édith la plus foncée, c’est qu’elle était plus brune que Lili, la proposition implicite « le brun est plus foncé que le blond » est, pour Gw comme pour nous un jugement de relation. On sait, en effet, depuis les travaux de Peirce et de Russell que de tels jugements ne peuvent se ramener à des jugements de prédication, parce que la copule reliant dans le cas particulier le (brun) et le (blond) n’est en aucune façon « est » mais « est plus ou moins foncé que ». Le « foncé » ni le « plus foncé que » ne peuvent être considérées comme des classes, cls., mais doivent être conçues comme des relations, R. Nous noterons le jugement « Édith est plus foncée que Lili » par le symbole (Édith) › foncé (Lili) 8. Cette dernière interprétation ne préjuge d’ailleurs pas des cas où Gw a pu prendre le plus ou moins foncé pour une cls., ou pour une relation d’un autre type.

En effet, le raisonnement de la 1re lecture nous met en face de difficultés spéciales. De la proposition « Édith est plus brune que Lili » Gw conclut qu’Édith et Lili sont, non pas situées entre le brun et le blond, à des degrés divers, mais toutes les deux brunes. Et, d’après Gw lui-même, c’est cette présomption qui lui a permis de négliger la proposition « Édith est plus blonde que Suzanne », pour faire d’Édith la plus foncée de toutes. « Je voyais bien que “Édith est plus blonde que Suzanne” voulait dire qu’elle était plus claire que Suzanne, mais à cause de “plus brune que Lili” elle était la plus foncée des trois ».

Un tel phénomène semble s’expliquer comme suit. L’imagerie visuelle, le souvenir des expressions lues précédemment, etc., s’organisent, sous l’influence expresse du pouvoir des mots reçus des adultes, sous une forme telle que l’enfant ne peut plus définir les variations en plus et en moins supposées par les termes « plus blond », « plus brun », etc., sinon à l’intérieur de cls. étanches et discontinues. Autrement dit les expressions « moins brun que » et « plus blond que », en parlant des chevelures, ne sont pas synonymes. Le blond, s’arrête là où le brun commence. La relativité des nuances, les unes par rapport aux autres, est tout étrangère à la classification enfantine. Elle l’est du moins entièrement des nuances, non pas perçues, mais nommées au moyen du langage imposé à l’enfant par l’entourage social. La généralité de ces sophismes, la manière dont il s’explicite chez des sujets analogues à Gw, nous donnent donc à penser que les jugements portés par l’enfant pour rendre compte des expressions « plus brun que » et « plus blond que » participent d’une forme intermédiaire entre le jugement de relation et le jugement de prédication. Nous appellerons cette forme le jugement de prérelation (r opposé à R). Leur critérium est dans le passage que l’enfant opère entre un tel jugement et le jugement prédicatif. Lorsque ce passage est univoque, lorsque du jugement « Édith est plus brune que Lili » on conclut qu’Édith et Lili sont dans la même cls. brune, laquelle est discontinue par rapport aux cls. voisines (blond, etc.) il y a « prérelation ». Inutile de dire que les prérelations abondent dans la logique adulte. Il peut paraître bizarre de donner cette importance à une forme de jugement construite par l’enfant pour rendre compte des mots, mais il semble que ce phénomène soit général, et instructif au point de vue logique.

Nous pouvons dès lors étudier la suite des raisonnements de Gw Si nous essayons de rétablir le résultat de la 1re lecture d’après les indications spontanées du sujet (à 2e lecture) nous trouvons à peu près ceci :

(1) Édith est plus brune que Li, donc elles sont toutes deux brunes. (2) Mais l’une est plus foncée, l’autre plus claire. (3) Édith est plus blonde que Suzanne, donc elles sont l’une et l’autre blondes. (4) Mais on ne peut être à la fois blond et brun. (5) Donc Suzanne seule est blonde. (6) Elle est donc la plus claire des trois.

Il serait intéressant de connaître le degré de conscience atteint par chaque membre de raisonnement. Il nous semble probable que les inférences (1) à (4), même si elles n’ont pas eu la lucidité que donne l’expression écrite de la pensée, ont été réfléchies. C’est ce qu’atteste la remarque de Gw à 2e lect. Le jugement (4) seul a dû être plus implicite que formulé, mais il va de soi pour Gw, comme le prouve la suite de son travail de pensée. Quoiqu’il en soit, ces raisonnements ne sont pas de telle nature que, si Gw les avait exprimés sous la forme que nous leur avons donnée, ils eussent par là même été corrigés. Ils témoignent au contraire d’un état d’équilibre que nous observerons longuement chez des esprits moins avancés. En est-il de même de la conclusion (5) ? Assurément pas. Elle est l’œuvre d’une distraction puisqu’à 2e lecture déjà Gw, en essayant de l’expliciter, la transforme. Sans cette distraction Gw eût aperçu qu’on pouvait conclure aussi bien à la couleur blonde d’Édith Mais cette distraction est-elle fortuite ? Il est intéressant de constater que non. Elle est solidaire du raisonnement par cls., qu’adopte Gw C’est parce qu’on n’est pas à la fois brun et blond qu’ici le brun absorbe le blond, sans que Gw se demande si l’inverse ne serait pas possible.

Mais il se le demande à 2e lecture. Cette fois les deux couleurs prennent égale importance. Dès lors le raisonnement de Gw acquière toute sa valeur. Il n’est plus possible de nier qu’on puisse être à la fois brun et blond. Aussi Gw construit-il une nouvelle cls., la cls. « moyenne », Mais faut-il pour autant renoncer à raisonner par prérelations et jugements prédicatifs ? On va voir que pour Gw la question ne se pose pas.

(1) Édith est plus blonde que Suzanne donc Édith et Suzanne sont blondes. (2) Édith est plus brune que Li, donc Édith et Lili sont brunes. (3) Édith est à la fois blonde et brune, donc elle est moyenne. (4) Le brun est plus foncé que le moyen, lequel est plus foncé que le blond. (5) Donc Lili est la plus foncée et Suzanne la plus claire.

Ce raisonnement très intéressant est assurément en progrès sur le précédent. Tout y est explicité. La formation d’une cls. moyenne est rationnelle et conduira Gw à ramener ses prérelations (r) à des relations proprement dites (R). Néanmoins le détail semble en recul sur la 1re lect., parce que toutes les prémisses procèdent par jugements prédicatifs. La formation d’une cls. moyenne a dû, en effet, se payer par la disparition du membre (2) du raisonnement de la 1re lect., lequel concluait comme suit : « Édith est plus brune que Lili, donc Édith est plus foncée que Lili »

On voit donc l’étrangeté du compromis. Édith est plus brune que Lili, mais plus claire parce qu’elle est moyenne. Ainsi pense Gw Or je ne le lui ai pas fait dire : « Édith est moyenne, Suzanne est blonde, mais un peu moins qu’Édith, Lili est brune mais moins qu’Ed., (donc) Lili est la plus foncée et Suzanne, la plus claire. » Ce sont les paroles spontanées du sujet. La suggestion ne me paraît pas y avoir de rôle. En outre, je suis sûr que Gw est conscient de ce qu’il pense. Ces deux points n’enlèvent d’ailleurs rien, comme je l’ai dit, du caractère artificiel de cette construction, qui est due entièrement au problème soulevé par la rédaction du test.

Quelles sont donc les lois d’une telle construction ? Elles sont assez simples. Il suffit de savoir que pour l’enfant l’appartenance aux cls. blond, moyen ou brun est beaucoup plus importante que des relations comme « plus brun que », etc. Cette dernière expression n’a qu’un sens conventionnel. Si elle veut dire, en général, « plus foncé que » elle peut, à la rigueur, signifier l’inverse. Nous verrons souvent le même flottement. Il est très fréquent, en effet, et cela est normal, que l’enfant considère « plus blond » comme signifiant « plus foncé 9 ». Lorsqu’il est détrompé par l’usage, une confusion d’autant plus grande s’introduit dans son esprit à propos du « plus brun » et du « plus châtain ». Il suffit donc à Gw de savoir que Lili est d’un brun pur, Édith d’un brun mélangé à du blond, c’est-à-dire d’une teinte moyenne, et Suzanne d’un blond pur pour établir sa série et pour risquer consciemment l’hypothèse que « plus brun » peut vouloir dire « plus clair ».

Ces hypothèses s’enchevêtrent certainement les unes dans les autres à la réflexion de Gw La moindre suggestion de l’extérieur les lui ferait préciser dans n’importe quel sens. Je me suis gardé d’une telle tentation, dans ce cas, quitte à y céder dans d’autres, car les deux méthodes instruisent. Ce qu’il y a donc de sûr, dans ce raisonnement de Gw, c’est que le sujet est disposé à toutes les constructions, aux dépens des expressions relatives « plus brun que » et « plus blond que », plutôt que de renoncer à la discontinuité des cls. « brune » et « blonde ». La formation d’une cls. « moyenne » ne réussit même pas à faire sauter la rigidité de ces cls. Le jugement prédicatif reste le procédé préféré de la pensée de Gw

Il est très curieux de voir que les deux lectures suivantes, faites en toute tranquillité et sans autre pression de ma part, maintiennent cette solution, malgré un nouveau travail attentif de réflexion. À 3e lect., en effet, Gw remet en question le sens de la relation « plus brun ». Il affirme à nouveau qu’elle devrait signifier « plus foncé », mais il se rassure en constatant qu’Édith, si elle est « plus brune » est en même temps « plus blonde ». Il lui semble donc évident que, dans le jugement « Édith est plus brune que Lili », « plus brun » ne peut avoir d’autre acception que celle de « plus clair ».

Ă€ 4e lecture, raisonnement analogue.

À 5e lecture, enfin, les cadres craquent et Gw s’essaye à raisonner par relations. Mais deux phénomènes bizarres viennent encore compliquer sa logique. D’abord Gw tire du jugement « Édith est plus blonde que Suzanne » la conclusion que Suzanne est plus foncée qu’Édith De cela, il retient que Suzanne est « la plus foncée ». Puis, de ce qu’Édith est plus foncée que Lili (parce que plus brune), il retient aussi qu’elle est « la plus foncée ». Conclusion : Suzanne et Édith sont « pareilles ».

Ou ce raisonnement n’a pas de sens, ou le jugement par cls. s’est subrepticement glissé sous le couvert des expressions relatives concernant le foncé. « La plus foncée » est donc une cls., à laquelle appartiennent Édith et Suzanne C’est-à-dire que Gw a bien appliqué le raisonnement par relations aux deux propositions du texte, mais à chacune séparément. Mais pour comparer entre eux les deux résultats ainsi obtenus, le jugement prédicatif a repris le dessus, d’où le sophisme. Ce sophisme est d’autant plus curieux qu’il a nécessité une distraction assez forte à l’endroit de la 1re proposition du texte, puis Édith et Suzanne, qui sont censées être « pareilles » sont dites ce que l’on sait. Ici, comme tout à l’heure, la distraction semble systématique, c’est-à-dire résultant du jugement prédicatif. On voit donc que même la relation « ≷ foncé » n’existe pas à l’état pur dans l’esprit de Gw et est susceptible de rester une prérelation lorsque les circonstances y prêtent. Nous verrons un ensemble de sujets dans un cas analogue.

Si notre interprétation de ce raisonnement à la 5e lect. paraît risquée, en voici confirmation, tirée d’un autre test. Le même Gw ne peut décider, dans la proposition « C. est plus petit que B, et B est plus petit que A », lequel est le plus grand, de B ou de A, car A et B sont tous les deux « les plus grands ». La solution juste n’est trouvée qu’après plusieurs temps d’oscillation ! 10

En outre, ce qui est décisif — et voici le second phénomène bizarre dont nous parlions —, c’est que Gw après s’être rendu à l’évidence et avoir posé la juste série (Suzanne) › R ou r foncé (Édith) › R ou r foncé (Lili), donne à Suzanne, lorsque je l’interroge au point de vue de l’imagerie, une couleur qu’il ne voit évidemment pas, d’« un blond foncé, qui entrerait presque dans le noir ! »

§ 3. Hypothèses directrices

Nous pouvons tirer de cet exemple quelques conclusions, qui nous serviront d’hypothèses directrices dans les analyses suivantes, et qui restent donc à être vérifiées par elles pour avoir droit de cité :

1. Certaines notions, pour nous relatives, comme les notions de couleur, n’existent chez l’enfant que sous forme de concepts non relatifs, de cls.

2. Il faut distinguer soigneusement dans l’analyse de ces notions deux sortes de facteurs. Les uns sont dus à la pression directe du réel, des couleurs perçues, sur l’esprit de l’enfant. Les autres sont les noms de couleur et les mots servant à les définir ou à les encadrer dans le langage parlé ou écrit. À chaque instant la logique enfantine est soumise à l’action de ces derniers facteurs, car elle se heurte aux produits tout élaborés du raisonnement adulte (leçons, discussions, lectures, etc.). Quelle que soit l’interaction des mots et des perceptions, les mots sont donc, de la part de l’enfant, l’objet d’une réflexion indépendante dont nous venons de voir un exemple.

3. Ce travail de réflexion consiste d’une part en un effort de compréhension pour assimiler des jugements qui lui sont au premier abord complètement étrangers (comme notre test), d’autre part en un effort de construction de notions nouvelles pour concilier les jugements adultes (compris ou déformés) avec les siens.

4. Dans cet effort de compréhension, l’enfant, sous la pression des expressions relatives employées par la logique adulte (et sollicité d’ailleurs par les nuances variées que lui offre le réel) introduit à l’intérieur des classes étanches de couleur une certaine variation, d’où le jugement de prérelation.

5. Mais quoique possédant dans différents domaines, et même dans celui des couleurs, des relations proprement dites (dans l’évaluation du foncé) l’enfant n’emploie que difficilement le jugement de relation. Pour résoudre un problème ressortissant à la logique des relations et nettement donné comme tel (notre test) il s’arrange encore à raisonner par jugements prédicatifs et à employer la logique des classes.

6. Cette préférence pour les jugements de prédication étant donnée, et étant admis que les expressions relatives adultes sont comprises comme prérelatives (ainsi dans notre test, « plus brun », « plus blond »), la première opération de l’enfant consiste à réaliser les prérelations en cls. Cette opération, qui, à première vue, peut paraitre illégitime et due à une simple distraction, de nature étrangère à la logique, est en réalité une opération légitime pour autant qu’il s’agit de prérelations. La faute commise par l’enfant consiste donc uniquement à prendre pour telles des relations proprement dites.

7. Dans son effort de construction, artificielle ou non, l’enfant procède par définitions suivant les mêmes lois. Le souci principal, d’une part, est de respecter la rigidité des cls. établies antérieurement. Ceci étant, toutes les hardiesses sont permises, d’autre part, à l’intérieur des cls. C’est-à-dire que, par un système varié de mélange des cls. élémentaires, les rapports les plus contradictoires en apparence peuvent s’établir. Le problème de la cohérence de ces rapports reste d’ailleurs sans solution acquise, et ne peut s’étudier avec fruit que dans des constructions enfantines moins artificielles que celles dont nous disposons ici.

8. Lorsque la manière de raisonner de l’enfant mène à des contradictions, soit que le test lui-même semble devenir contradictoire, soit que la contradiction s’introduise dans la réponse du sujet, ce dernier reste un certain temps insensible à cet état de chose. Il y a, dans ce cas, distraction systématique, c’est-à-dire que l’inattention n’est pas fortuite, mais dirigée. Or, cette direction résulte de facteurs étrangers à l’attention elle-même, de facteurs logiques (ici, le raisonnement par cls.). Quoique ces distractions soient banales, il peut cependant y avoir en elles un élément instructif. C’est ce qui nous les fait noter.

§ 4. Classification des réponses obtenues

Avec l’exemple de Gw nous avons la clef de la plupart des raisonnements auxquels nos tests ont donné lieu. Il est clair que, parmi ces raisonnements, il va être possible de distinguer un certain nombre de groupes, correspondant à des étapes successives du développement logique de l’enfant par rapport aux notions de couleur. Cette classification est plus délicate qu’il ne semble. Avec la notion de relation nous touchons, en effet, à la question d’aptitudes, c’est-à-dire à celle des différents types d’intelligence. Or cette question est encore bien obscure.

Existe-t-il une intelligence adaptée spécialement aux notions relatives et une intelligence spécialisée dans la logique des cls. (jugements prédicatifs), un type fonctionnel, si l’on veut, et un type classificateur ? Il le semble, à première vue. On croit même voir là l’opposition des lois et des genres, de l’esprit du physicien moderne à celui du péripatéticien. Il est, par exemple, des esprits souples et compréhensifs qui n’entendent pas les mathématiques. À étudier leurs difficultés, on s’aperçoit qu’ils substituent aux jugements de relation des jugements de prédication. Mais est-ce l’indice d’une logique spécialement classificatrice ou bien ces mêmes esprits, dans le domaine où ils excellent, raisonnent-ils par relations à l’encontre des profanes en la matière ? Ces questions n’étant pas élucidées, il nous faut tenir compte des différentes possibilités.

Bornons-nous donc à sérier les résultats obtenus en une hiérarchie allant des moins bonnes aux meilleures réponses, nous rappelant que la totalité de ces stades n’est pas nécessairement parcourue par chaque enfant. Bien que cette hiérarchie se trouve caractériser une évolution logique, le critérium de chaque stade est d’ordre purement psychologique. Dans notre test, un raisonnement par purs jugements prédicatifs mène, comme on vient de le voir avec Gw, à des contradictions, puisqu’Édith devrait être à la fois la plus claire et la plus foncée des trois jeunes filles en cause. En fait, ces contradictions sont, ou aperçues, ou inaperçues de l’enfant. D’où deux grands groupes de raisonnements, groupes que nous nommerons, d’une manière toute relative à cette difficulté, les raisonnements explicites et les raisonnements implicites. Mais parmi ces derniers il faut encore distinguer deux groupes, les raisonnements implicites du premier genre et les implicites du deuxième genre, suivant que la difficulté concernant la couleur d’Édith ne joue aucun rôle dans le raisonnement de l’enfant (1er genre) ou que, sans être formulée explicitement, elle joue un rôle caché (2e genre). Il va de soi qu’entre ces trois stades il y a continuité parfaite : c’est la même difficulté qui est ignorée (1er stade), puis sentie sans être exprimable (2e stade), puis aperçue et formulée (stade explicite). Mais un quatrième stade s’ajoute à ces trois premiers, et en discontinuité relative avec eux : il est formé des sujets pour qui la solution de nos tests n’est plus une difficulté, mais qui, par une distraction due à un véritable résidu des erreurs des trois premiers stades, commencent par s’embourber dans des complications analogues aux précédentes. C’est le stade des distraits. À cette distraction peuvent se rapporter divers phénomènes dont nous avons vu des échantillons lors de la dernière lect. de Gw Mais ces phénomènes ne caractérisent pas un stade proprement dit.

§ 5. Implicites du premier genre (Test I)

L’étude des purs implicites est instructive bien que ce soit la plus difficile. Il n’est pas aisé, de faire chez eux le départ entre les facteurs logiques du raisonnement (la forme donnée au jugement) et les phénomènes de simple distraction.

Bruch (7 ; 1) 11, par exemple, donne dès sa 1re lecture la réponse (Lili) › foncé (Édith) › foncé (Suzanne). Si ce résultat est dû à un raisonnement, ce qui me paraît probable puisqu’il coïncide avec un grand nombre de cas sûrs, il est déjà complexe au point de vue logique. Il serait exactement celui de Gw à 2e lecture, sauf ce caractère essentiel qu’il n’a pas été explicité. Bruch ne peut donner les raisons de son choix par cela même que la difficulté du problème lui a échappé. Je lui demande ce que veut dire : « Édith est plus brune que Lili ». Réponse : « Lili est plus brune qu’Édith ». Cette conversion désinvolte montre que pour l’enfant l’expression verbale relative est toute conventionnelle. Il n’existe qu’une cls., le brun, et pas de relations du tout. Le raisonnement a consisté à coller, par le moyen de jugements prédicatifs, la couleur brune sur les noms d’Édith et de Lili la couleur blonde sur les noms d’Édith et de Suzanne, à négliger toute difficulté à l’endroit d’Édith (puisque les relations « plus blond » et « plus brun » ne sont pas comprises), à conclure que Lili est brune et Suzanne blonde, et à mettre Édith entre elles deux sans autre raison que l’indécision même des mots qui la caractérisent. Dès lors, en partant de ce résultat, Bruch traduit « Édith est plus brune que Lili » en « Lili est plus brune qu’Édith » comme il ferait le contraire, si le jeu des jugements prédicatifs l’y conduisait.

Chez Guy (8 ; 6) mêmes phénomènes mais plus simples, puisque la série formée est (Édith) › foncée (Lili) › foncée (Suzanne) (cf. la 1re lecture de Gw) C’est aussi le cas de Fourn (9 ; 4) et de Merc (9 ; 10), tandis que Dupl (9 ; 4) et Peyr (7 ; 6) nous ramènent au cas de Bruch

Quant à Herb (9 ; 9) il oscille d’une manière intéressante entre ces deux mêmes séries, sans parvenir à se décider. Foss (7 ; 0) invente au contraire, lors de sa première interrogation, une série nouvelle : (Lili) › foncé (Suzanne) › foncé (Édith). Bien que le raisonnement n’ait pas été formulé on voit bien le mécanisme : d’après la première proposition du test, Édith et Suzanne sont toutes deux blondes et Édith est plus claire que Suzanne D’autre part Lili est brune, et elle est seule brune car Édith qui est déjà blonde ne peut être brune par-dessus le marché. D’où la série. Une semaine après, même réponse. Un mois après, Foss hésite entre cette même série et la série (Édith) › foncé (Lili) › foncé (Suzanne) pour s’attacher finalement à la dernière.

Dal (7 ; 3), enfin, estime que si Suzanne et Édith sont respectivement blonde et brune, il ne reste que Lili pour être « foncée ».

Nous pouvons conclure de ces quelques faits :

1° Les sujets du stade implicite du 1er genre arrivent au même résultat que s’ils explicitaient leurs raisonnements en une chaîne de jugements prédicatifs. Ils obéissent donc à la logique des cls. et échappent entièrement, pour ce qui est des notions du brun et du blond (opposées à la notion du foncé, qui semble en partie relative) à celle des relations. Cette incompréhension des expressions relatives est si complète que des relations asymétriques comme « plus brun », sont converties, à l’occasion de jugements prédicatifs, comme si elles étaient symétriques.

2° Mais le caractère implicite et inconscient de leur raisonnement empêche les sujets de justifier leurs résultats. Ceux-ci se trouvent être choisis au hasard parmi un ensemble d’autres résultats possibles (voir les deux séries concevables chez Herb et Foss) et ce choix est dû aux circonstances psychologiques de la lecture, de l’attention, etc.

3° Le sujet ignore la possibilité de plusieurs résultats de même valeur. Il reste donc insensible aux contradictions où le mènerait son raisonnement, s’il était explicité. C’est ainsi que Guy, Fourn, etc. voient que Édith est brune mais ne voient pas qu’elle est blonde, Foss voit qu’elle est blonde mais pas qu’elle est brune, etc. Il y a là un phénomène de distraction systématique, c’est-à-dire qu’entre la distraction et la forme du jugement du sujet il y a corrélation étroite. On peut appeler ce fait une anesthésie de la compréhension, c’est-à-dire que les mots pris en eux-mêmes seraient compris et suggéreraient les images voulues, mais engagés dans un système de relations incompréhensible comme tel, ils laissent tomber l’essentiel de leur signification. Le sujet pratique inconsciemment un triage : certains éléments sont appréhendés par la conscience, d’autres sont l’objet de l’anesthésie en question. De là l’insensibilité aux contradictions.

§ 6. Implicites du deuxième genre (Test I)

Les cas de Herb et de Foss nous ont acheminé vers ce deuxième stade. Voyons en quoi ils en diffèrent encore.

Vaiss (10 ; 11) maintient pendant 2 lectures la série (Lili) › foncé (Suzanne) › foncé (Édith) qui est la première des séries données par Foss À 3e lecture, il forme par contre la série correcte (Suzanne) › foncé (Édith) › foncé (Lili), mais comme dans son imagerie il attribue simultanément à Suzanne et à Lili la couleur brune — ce qui montre le caractère verbal de la série, sous laquelle le jugement prédicatif demeure seul réel — il ne tarde pas à l’altérer en (Édith) › foncé (Lili) › foncé (Suzanne), série qui parait définitive.

Il semble que Vaiss ne diffère pas d’Herb et de Foss Mais, lorsque je prie Vaiss de relire la première proposition du test, il reconnaît qu’Édith est plus claire que Suzanne, ce dont témoignent d’ailleurs ses deux premières réponses. Je demande alors le sens de la deuxième proposition. Vaiss répond qu’Édith est plus foncée que Lili Néanmoins, immédiatement, il conclut à nouveau à la série (Lili) › foncé (Édith) › foncé (Suzanne). C’est alors que Vaiss, revenant sur ce qu’il m’affirmait à l’instant même, m’apprend qu’il traduit systématiquement « Édith est plus brune que Li. » en « Lili est plus foncée qu’Ed. ». Mais cette conception ne lui est pas habituelle : il l’a introduite sous la pression expresse des difficultés présentes. Ce cas de fausse conversion n’est donc pas comparable à celui de Bruch, car cette conversion n’est pas arbitraire ni automatique : elle est raisonnée : si Édith est blonde comme l’indique la 1re proposition, a pensé Vaiss, il ne reste que Lili pour être brune. Donc « Édith est plus brune que Lili » veut dire « Lili est plus foncée qu’Édith ». Jusqu’ici, c’est donc à peu près le raisonnement de Gw à seconde lecture. Sur ce point Vaiss est donc explicite. Il ne l’est pas encore en ce qu’il ne voit pas que le même raisonnement pourrait faire d’Édith une brune ! Il tourne donc autour de la vraie difficulté et préfère ces déformations plutôt que de reconnaître des contradictions. C’est en quoi il est encore un implicite.

Carg (12 ; 5) est un cas analogue. Aux trois premières lectures il opine pour la série (Édith) › foncé (Lili) › foncé (Suzanne). À la quatrième lecture, je le prie de lire seulement la première proposition du test. Troublé Carg conclut alors à la série (Lili) › foncé (Suzanne). › foncé (Édith). Mais la lecture suivante ramène le sujet à sa première opinion. Les interrogations pratiquées à la 6e lecture révèlent enfin que Carg hésite à rendre l’expression « plus blonde » par « plus claire » et ceci, comme chez Vaiss, sous la pression des difficultés présentes. Enfin la solution est trouvée. La vraie série est (Suzanne) › foncé (Édith) › foncé (Lili), mais Suzanne est blond foncé, Édith « un petit peu brun » et « un petit peu blond » et Lili « brun clair. » Le brun clair, dis-je, est-il plus clair que le blond foncé ? — Oui — et plus clair que le blond ? — Ah ! non. » On voit que, d’une part, la solution reste contradictoire in adjecto et que, d’autre part, elle a été obtenue sans que Carg ait eu à formuler l’impossibilité de résoudre le problème tel qu’il l’a posé. Carg est donc encore un implicite.

Deux mots sur la solution trouvée. Elle est contradictoire pour notre logique. Je ne crois pas qu’elle le soit entièrement pour Carg Ce qui nous empêche d’admettre tout à la fois que Suzanne soit plus foncée que Lili, que Suzanne soit blonde et que Lili soit brune, c’est que nous posons le blond comme plus clair que le brun. Or, cela même est mis en doute par Carg pour la raison très logique que voici : pour nous il existe des individus à la fois blonds et bruns faisant toute la transition entre les termes extrêmes, ce qui rend toute relative la distinction des deux cls., pour Carg il n’y a pas d’individus communs à ces deux cls. : (blond) × (brun) = 0. Pour nous il est donc absurde de concevoir un blond plus foncé que le brun clair puisque le blond se définit par le brun et vice-versa au moyen d’une relation d’intensité. Pour Carg il y a là deux qualités sui generis, par le fait qu’il y a deux mots, et la relation d’intensité est secondaire. Évidemment le cas d’Édith est troublant pour cette logique. Carg définit Édith comme ayant « les deux couleurs », c’est-à-dire « les deux mélangées, un petit peu blond, un petit peu brun ». On voit que cette définition ne compromet encore rien, car elle ne fait aucun appel à l’intensité et qu’elle dépeint le mélange comme une sorte de mélange mécanique. C’est la cls. « moyenne » de Gw, laquelle, on s’en souvient, s’accompagne des mêmes contradictions.

Rei (12 ; 1) pose à 1re lecture la série (Lili) › foncé (Édith) › foncé (Suzanne), puis maintient pendant cinq lectures successives la série (Édith) › foncé (Lili) › foncé (Suzanne), qui reste définitive. Je la considère d’ailleurs comme presque juste, étant donné que Rei définit « plus blond » comme signifiant « plus foncé ». Mais les rangs attribués à Suzanne et à Lili seraient arbitraires sans le raisonnement par classes. L’intérêt du cas est le phénomène suivant. Rei estime que si Édith est plus blonde que Suzanne, elle est plus « forte » qu’elle ; d’autre part, si elle est plus brune que Lili, elle est également plus « forte ». Cette « force » des couleurs est-elle synonyme du concept de foncé ? Rei déclare expressément que non. Le foncé, pour lui, est une couleur particulière, voisine du brun. Serait-ce alors l’équivalent pour Rei de notre notion adulte de foncé. Presque, car elle lui permet de pratiquer de sous classes à l’intérieur du blond et du brun, le « blond fort » et le « brun fort ». Mais, chose curieuse, ce n’est pas parce que le « brun fort » est « plus fort » que le « blond fort » qu’Édith est la plus foncée de toutes, étant brun fort par rapport à Lili, c’est parce qu’elle est « plus forte » dans les deux cas, par rapport au brun (Lili) et par rapport au blond (Suzanne). Le « fort » joue ici le rôle de prérelation que jouait le « foncé » à la 5e lecture de Gw Les classes restent étanches et c’est à leur intérieur respectif que Édith est comparée successivement à Suzanne et à Lili Il y a là des contradictions non encore explicitées, qui font attribuer à Rei le rang d’implicite.

Brio (9 ; 9) énonce clairement le test qu’il vient de lire, puis il pose : (Lili) › foncé (Édith) › foncé (Suzanne). Édith est mise au second rang, car « elle est plus blonde et plus brune que Lili et que Suz. (sic), parce qu’elle est entre les deux ». Puis Brio s’embourbe insensiblement jusqu’à impossibilité de conclure à une série quelconque. Il finit par attribuer à Édith une couleur « à moitié brune, et à moitié blonde… entre les deux », à Suzanne une couleur « à moitié blonde et à moitié brune, mais plus foncée » et à Lili une couleur « entre brune et blonde, mais plutôt brune ». C’est donc le fait de poser des individus à la fois bruns et blonds qui a perdu Brio. Il fallait ou poursuivre dans cette voie jusqu’au jugement de relation, ou s’en tenir aux classes étanches de Vaiss, Carg, etc.

Nous pouvons conclure de ces quelques cas :

1° Le stade implicite du deuxième genre développe jusqu’en ses extrêmes limites la notion de prérelation, plutôt que de transformer les concepts de couleurs en de véritables relations et que de remplacer le jugement prédicatif en jugement de relation.

2° En conséquence, et pour échapper aux contradictions soulevées par cette méthode, le sujet a recours à des artifices comme les fausses conversions de relations, comme la division des classes en sous-classes à apparence contradictoire (brun plus clair que le blond foncé, l’inverse, etc.).

3° Quant aux difficultés plus réelles, comme la pluralité des solutions possibles inhérente au raisonnement par cls., et les contradictions où ils mènent en fait, les sujets du présent stade ont à leur endroit une anesthésie semblable à celle décrite précédemment.

§ 7. Stade explicite (Test I)

Un sujet faisant transition entre le stade implicite et le stade explicite est Roch (13 ; 1). Les trois premières lectures sont d’un implicite du second genre, la 4e seule le dégage de ce mode.

À 1re lecture, Roch pose la série (Lili) › foncé (Suzanne) › foncé (Édith) que nous connaissons bien. À remarquer que Suzanne est faite « brune mais moins que Lili ». Puis Roch se remémore les données et conclut : « Édith est blonde, Suzanne est brune, donc c’est Suzanne la plus foncée. Lili est plus claire que Suzanne et plus claire qu’Édith, elle est blonde et toutes les deux, Lili et Édith, sont pareilles. » On voit ici une forme nouvelle du raisonnement par cls., qui consiste à identifier les individus rentrant dans le groupe des blondes, en contradiction verbale nette avec les données. (Édith est plus foncée que Lili ; Édith et Lili sont pareilles.) À 2e lecture la série posée est (Suzanne) › foncé (Lili) › foncé (Édith). Cette série s’explique suffisamment par le raisonnement qui vient d’être rapporté, mais comme Roch a découvert, en relisant son texte, que Lili est brune il la considère comme plus foncée qu’Édith au mépris de la 2e proposition des données. On voit le balancement des réponses : chaque fois que Roch remarque l’une des propositions du texte il néglige l’autre. C’est le type du raisonnement implicite du second genre. La 3e lecture rend encore plus net ce flottement. La 4e, enfin, donne successivement les séries (Édith) › foncé (Suzanne) › foncé (Lili) et (Suzanne) = foncé (Lili) › foncé (Édith), puis Roch formule la vraie difficulté, qu’il n’arrive pas à surmonter dans la suite : « Je ne comprends pas bien. Édith est blonde et elle est brune ».

Forg (8 ; 6) pose la série (Lili) › foncé (Suzanne) › (Édith) puis énonce la même difficulté, dans les mêmes termes. Barth (9 ; 4) est du même type. Têt (10 ; 8) également, mais il suggère que peut-être blond et brun à la fois donnent du roux. Il n’en aboutit pas mieux. Gey (13 ; 10) formule la même contradiction, il pose (Lili) = foncé (Suzanne) mais, pour faire d’Édith tantôt la plus foncée tantôt la plus claire. Buf (12 ; 4) se heurte sans issue à une difficulté analogue.

Mar (11 ; 8) est du même type. Mais il passe outre à la contradiction qui l’arrêtait d’abord. « Suzanne est plus foncée qu’Édith et Édith est plus foncée que Lili, donc Suzanne est pareille à Édith et il n’y en a pas au milieu. Puisqu’elles sont les deux “plus foncées” elles sont les deux foncées ». Une lecture ultérieure aboutit à la juste solution. C’est le premier de nos sujets qui arrive à conclure. Il rejoint donc Gw.

Tard (10 ; 3) après avoir essayé de toutes les solutions conclut à la juste série. Il fait néanmoins de Lili une brune et de Suzanne une blonde, si bien qu’il retourne les rapports lors de sa lecture suivante. Il aboutit enfin.

Ar (11 ; 0) estime que « brun, c’est clair, un peu, ça tire sur le noir, mais il y a du clair… Alors, ce coup-là, Édith est la plus foncée. Elle est plus claire avec Suzanne, mais le brun va l’emporter sur le blond, parce que le blond est bien plus clair. On verra plus le brun que le blond. Puis la juste série est entrevue, quitte à donner à Suzanne la couleur « blond foncé » et à Lili le « brun tout à fait clair ». Deux jours après Ar retombe dans ses anciens errements pour n’aboutir qu’à la quatrième lecture.

Quant à Car (13 ; 5) son cas, qui forme transition entre le stade explicite et le stade distrait, est assez intéressant pour qu’on donne la série de ses raisonnements : (1) Édith est à la fois la plus foncée et la plus claire de toutes. (2) Mais il ne peut y avoir deux Édith Le moyen de surmonter la contradiction est le suivant : « Édith est plus blonde que Suzanne, donc elle a “quelque chose de plus”. Édith est plus foncée que Lili, donc elle a encore “quelque chose de plus” ». Dès lors il cesse d’être contradictoire qu’elle soit à la fois la plus foncée et la plus claire puisqu’elle a dans les deux cas quelque chose de plus (on voit la confusion du comparatif avec le superlatif). (3) Or si Édith est au milieu de la série cette double condition est satisfaite. — Il y a là un effort curieux pour se dégager du jugement prédicatif.

Nous pouvons conclure :

1° Au point de vue logique, le stade explicite se caractérise par le fait que le sujet est conscient des contradictions où le mène son système de jugements prédicatifs. Il les considère naturellement comme inhérentes au texte et les juge souvent insurmontables.

2° Lorsqu’il veut les dominer, il s’essaye aux jugements de relation, mais il réalise immédiatement ces relations en de nouvelles cls. Par exemple la relation « plus foncé » est réalisée en une cls., celle des « plus foncés ». Ce procédé est un peu différent de celui du stade précédent. Les implicites du deuxième genre multipliaient les sous-classes plutôt que de construire des relations. Les explicites construisent des relations mais aussitôt les réalisent en classes.

3° Au point de vue psychologique, les explicites sont réfléchis et arrivés à un stade d’équilibre inconnu des implicites.

§ 8. Stade de la distraction (Test I)

Ler (13 ; 8) est le type de ce mode de réaction. À 1re lecture il donne la série (Lili) › foncé (Suzanne) › foncé (Édith), manifestement basée sur le système des cls. et dont nous connaissons le mécanisme : Suzanne et Édith sont blondes, la première moins que la seconde ; Lili, qui est brune, est la plus foncée de toutes. Mais Ler n’a pas explicité son raisonnement. Il ne peut le faire et en cela il est un implicite. La grande différence est que, dès qu’il s’essaye à cette explicitation, il trouve la juste solution.

Forger (12 ; 6) est exactement du même type. Desp (8 ; 6) aussi, et il prouve sa parfaite compréhension des relations du test, ce dont je doutais à cause de son âge. Or il aime le calcul et les problèmes, ce qui donne à penser qu’il est d’un type d’intelligence douée pour la logique des relations. Beek (13 ; 9) est un bon exemple du présent stade, car il oscille un certain temps entre les séries coutumières des explicites avant de découvrir la juste solution : or, entre ses hésitations d’implicite et son aboutissement ne s’interpose aucun phénomène d’explicite (contradictions formulées, etc.). Bail (12 ; 0) est un cas analogue. Fran (14 ; 6) et Vin (9 ; 8) également. Chass (13 ; 10) enfin prouve le bien-fondé de notre interprétation de ce stade en ce qu’il y a chez lui un résidu manifeste des stades précédents. Au cours de ses flottements, il s’est en effet, demandé à l’endroit d’Édith « si le papier se trompait ». 12

Concluons :

1. Au point de vue logique les sujets du présent stade sont capables d’appliquer la logique des relations à la solution de notre test : ils savent distinguer les jugements relatifs des jugements prédicatifs.

2. Au point de vue psychologique ils présentent des hésitations qu’ils interprètent eux-mêmes comme dues à des manques d’attention. Au cours de ces hésitations ils tâtonnent comme s’ils raisonnaient par cls. Ils se buttent au caractère en apparence contradictoire d’Édith, mais jamais ils n’explicitent cette contradiction. Par ces traits ils sont comparables aux sujets implicites. Mais en explicitant leur raisonnement, ils le débarrassent aussitôt de ses erreurs sans passer par les phénomènes du stade explicite. Ils sont donc à considérer comme présentant des résidus du raisonnement par cls. 13

§ 9. Le test II

On peut considérer les résultats précédents comme incomplets tant que les expressions de « plus brun » et « plus blond » n’ont pas été remplacées dans le texte par les expressions « plus foncé » et « plus clair ». En effet les premières expressions ne sont relatives, dans la logique de l’adulte lui-même, que par rapport à un type, le brun ou le blond, type qui, sans être fixe, est au moins un type moyen, au lieu que les secondes expressions sont purement relatives. Dès lors, les premières seraient bien plus facilement maintenues par l’enfant à l’état de prérelation que les secondes. Par conséquent, la rédaction du test I prête à une bien plus grande suggestion par le mot que le test II. Admettons, en effet, que Suzanne, Édith, et Lili appartiennent aux teintes intermédiaires entre le brun clair et le blond foncé : il est arbitraire de qualifier de « plus blonde que Suzanne » celle dont le blond contient suffisamment de châtain pour être définie en même temps comme « plus brune que Lili ». On peut prétendre donc que la suggestion par le mot détermine pour une large part, le caractère prédicatif du raisonnement de l’enfant.

Je ne crois pas que l’objection soit justifiée. Le test II est certainement plus facile que le test I, puisqu’il fait intervenir de vraies relations par opposition à celles dont la définition suggère un type donné. Mais la suggestion par le mot n’est pas une explication suffisante chez l’enfant. Tous les mots sont suggestifs à son âge : la logique enfantine est précisément en bonne partie employée à les dominer. Jusqu’à assimilation complète, chaque expression garde donc quelque chose de puissant et d’indépendant, de magique dans les cas extrêmes. C’est un reste de ce phénomène que nous appelons chez l’adulte la suggestion par le mot. Chez l’enfant cette suggestion suit le dessin de la logique elle-même : il est donc légitime de l’étudier sous cet aspect particulier.

S’il en est bien ainsi, le test II doit donner, qualitativement, les mêmes résultats que le test I. Une différence de degré seule doit distinguer leurs difficultés respectives, en égard aux deux sortes de relations employées. Or, l’épreuve semble décisive. Les 20 sujets interrogés ont manifesté les mêmes mécanismes logiques : ils ont montré que la relation « plus ou moins foncé » passait par les mêmes stades de cls., prérelation et relation proprement dite, pour peu qu’une difficulté comme les deux caractères d’Édith vienne permettre d’analyser les jugements portés.

I

Lema (10 ; 9) est un pur implicite. Il part de la série (Lili) › foncé (Édith) › foncé (Suzanne), que nous connaissons bien. Lili est en tête parce qu’elle est la seule complètement « foncée », puis vient Édith qui est claire et foncée, puis Suzanne qui est complètement « claire ». C’est le pur raisonnement par jugements prédicatifs, sans tenir aucun compte des relations posées dans le texte. Une deuxième lecture maintient cette série, malgré mon désaveu. Je demande alors à Lema de lire la proposition « Édith est plus foncée que Lili ». Il la comprend et conclut : (Édith) › foncé (Lili) › foncé (Suzanne). Je le renvoie alors à la proposition « Édith est plus claire que Suzanne », d’où, en réponse, la série (Édith) › foncé (Suzanne) › foncé (Lili). Il ne peut dépasser ce niveau et reste insensible à toutes les contradictions.

Bern (9 ; 5) est du même stade. Pendant trois lectures il maintient la série classique (Lili) › foncé (Édith) › foncé (Suzanne), puis il risque l’hypothèse de la série (Édith) › foncé (Lili) › foncé (Suzanne) après avoir attribué respectivement à Édith, Lili et Suzanne les couleurs noire, brune et blonde. Les lectures suivantes oscillent entre ces deux séries sans que Bern aperçoive aucune contradiction ni varie sur le rang de Suzanne

Sap (12 ; 9) malgré son âge est encore un pur implicite. Il hésite pendant cinq lectures entre les deux dernières séries et se rattache à la première à sixième lecture à titre définitif.

II

Le type de l’implicite du second genre peut être trouvé en Mich (11 ; 0), qui, durant sept lectures, épuise la totalité des séries possibles, sauf la bonne ! Toutes les fois qu’il tient compte de l’une des propositions du texte il fausse l’autre : il tourne donc autour de la vraie difficulté sans la formuler jamais.

Bland (10 ; 10) semble de ce stade. Trois lectures ne suffisent pas à la solution juste. Le lendemain, Bland me dit avoir réfléchi chez lui à la question et avoir trouvé, après plus d’une heure de travail (?). Viol (11 ; 11) raisonne comme Mich : quand il fait de Lili la plus foncée il fait d’Édith la plus claire, mais quand il reconnaît Édith comme plus foncée que Lili il fait de Suz la plus claire. Quatre lectures ne suffisent pas à déranger ce balancement.

Boud (11 ; 8) et Jean (13 ; 0) sont des cas analogues : ils oscillent tous deux pendant cinq lectures entre les séries (Édith › foncé (Lili) › foncé (Suzanne) et (Lili) › foncé (Édith). › foncé (Suzanne) sans conclure autrement que par l’une d’entre elles.

Enfin voici deux sujets intéressants faisant transition avec le stade suivant : Hér (12 ; 2), à première lecture pose la première de ces deux mêmes séries. À deuxième lecture il pose la seconde. C’est donc la vraie contradiction qui est en jeu. À 3e lecture il déclare que « Édith est la plus foncée et la plus claire ». Mais ce n’est pas là l’énoncé d’une difficulté comme chez un explicite, car Hei conclut aussitôt à la série (Suzanne) › foncé (Lili) › foncé (Édith). Mais la lecture suivante le ramène à la première de ces trois solutions.

Ben (9 ; 11), dès la première lecture, déclare, après avoir posé la série (Édith) › foncé (Lili) › foncé (Suzanne), « Édith est à la fois plus claire et plus foncée ? Comprends pas ». Néanmoins les deux lectures suivantes maintiennent la même série. La 4e, enfin, résout le problème à la manière des implicites du second genre vus à propos du test I. Édith, dit Ben, est toujours la plus claire et la plus foncée. Si Suzanne est blonde et Lili brune (cf. les expressions du test I 14), Édith est rougeâtre. Car, et voici le nerf de la solution, « le rougeâtre est plus foncé que le brun et le blond ». Édith est donc la plus foncée de toutes. Mais, en même temps, « elle est blonde quand elle est la plus claire. — Quoi ? Elle est blonde et rougeâtre à la fois ? — Oui, quand on est rouquin ». Ce raisonnement permet donc à une seule teinte, le rouquin, d’être à la fois plus clair et plus foncé que le blond et le brun réunis. Il y a là une extension désespérée de la notion de prérelation, exactement à la manière de Carg, par exemple, à propos du test I. Cet exemple montre donc péremptoirement le bien-fondé de nos inductions concernant ce dernier test.

III

Avec Fo commencent les explicites. Fo (9 ; 4) oscille pendant trois lectures entre les deux mêmes séries que Boud et que Jean. Mais, à la quatrième, les conditions changent : « On ne peut savoir, parce qu’on dit qu’Édith est la plus claire et la plus foncée. » À sixième lecture enfin, la solution juste est trouvée, après des hésitations analogues à celles du début.

Hec (10 ; 2) est analogue. Aux premières lectures, mêmes hésitations ; à 3e lecture : « On ne peut pas savoir : Édith est plus claire que Suz, et plus foncée que Li. ! » Puis, après un retour des perplexités initiales, la série correcte est donnée.

Arm (10 ; 6) et Bour (11 ; 11) sont exactement du même type. Il leur faut également au moins trois lectures pour arriver à chef. Bour a passé entre temps par la série (Édith) › foncé (Suzanne) = foncé (Lili) (d’un type connu avec le test I).

Le D. (14 ; 1) est curieux à cause de son âge d’autant plus qu’il n’arrive à la série exacte qu’incidemment et sans s’y rallier en fin de compte. À la quatrième lecture, après avoir essayé de toutes les combinaisons, y compris la bonne, il se rallie à la série (Lili) › foncé (Suzanne) › foncé (Édith), mais avec des doutes sur la position d’Édith On voit toujours le raisonnement prédicatif à l’œuvre ! À la cinquième lecture il donne la réponse (Édith) › foncé (Lili) › foncé (Suzanne), et ajoute en désespoir de cause : « Mais je vois là qu’Édith est plus claire que Suzanne, et encore plus foncée que Lili Je n’ai pas encore compris. »

Enfin, à la limite du présent stade et du suivant est Stal (11 ; 6) qui souligne dès l’abord la contradiction chez Édith mais qui, après s’être embrouillé à la manière des distraits (avec résidu des cls.) trouve la solution.

IV

De purs distraits sont par contre Bru (12 ; 6) et Bu (10 ; 10) qui donnent respectivement les séries (Lili) › foncé (Suzanne) › foncé (Édith) et (Suzanne) › foncé (Lili) › foncé (Édith) dont nous savons le mécanisme, s’y achoppent quelques instants puis trouvent la solution.

Duco (12 ; 7) est plus caractéristique. À 1re lecture, il donne la série (Édith) › foncé (Lili) › foncé (Suzanne), à 2e lecture (Suzanne) › foncé (Lili) › foncé (Édith), à troisième la même et à quatrième la bonne.

Les jumeaux Debr (10 ; 4) montrent enfin jusqu’où peut aller la difficulté du pur distrait. L’un pose d’emblée la juste série mais il donne à Suzanne la couleur intermédiaire « entre le blond et le noir » (sic), à Lili une couleur « plus foncée » et à Édith une couleur « plus claire ». À deuxième lecture Lili est la plus foncée (brune), Édith vient ensuite avec la couleur « brune et blonde » (cf. le test I) et Suzanne enfin avec la couleur blanche. À troisième lecture la bonne série est donnée à nouveau, mais tandis qu’Édith est blanche Lili est « noire et blanche ». L’autre Debr oscille pendant cinq lectures entre toutes les séries y compris la bonne pour se fixer à celle-ci due au pur jugement prédicatif. (Édith) › foncé (Lili) › foncé (Suzanne). Il trouve alors que tout est clair mais trois nouvelles lectures suffisent à le faire arriver à la série correcte, sans qu’il passe par les phénomènes du stade explicite.

Conclusion :

1. Sur 20 sujets choisis au hasard, entre (9 ; 5) et (14 ; 1) ans, aucun n’a pu trouver d’emblée la solution, 10 n’ont même pu la découvrir du tout. Tous ont témoigné de jugements prédicatifs illégitimes.

2. En règle générale nous pouvons cependant estimer ce test plus facile que le précédent. Le temps de solution est plus court chez les explicites et les distraits. La moyenne des élèves âgés que j’ai interrogés était sans doute moins intelligente que précédemment.

3. Si nous comparons stade à stade les résultats obtenus au moyen des deux tests nous observons un grand parallélisme. Mêmes anesthésies, mêmes constructions prérelatives, même réalisation des relations en classes, mêmes résidus dans les distractions 15.

Conclusion

Malgré les réserves faites au début de ce travail, cherchons si, des quelques faits précédents, il est possible de tirer un enseignement pour la psychologie du raisonnement 16.

Il semble acquis que certaines notions pour nous relatives, comme les concepts de couleurs, ne peuvent être comprises comme telles par l’enfant, et ont besoin, pour lui être accessibles, d’être mises sous formes de cls. étanches et discontinues, correspondant chacune à un nom imposé par le langage adulte. D’autre part, entre cette étape et la logique des relations existent une série de stades intermédiaires au cours desquels la relation s’introduit à l’intérieur des cls. (prérelations), pendant que ces cls. se multiplient et interfèrent, puis assujettit en fin de compte l’ensemble lui-même des cls.

Tel est le fait Ă  expliquer.

I

L’idée dont nous partirons est celle qui se dégage des expériences précédentes avec le plus de netteté, c’est qu’à prendre la totalité des stades parcourus, il y a corrélation entre deux sortes de facteurs, le champ de l’attention et la forme du jugement.

Les sujets « implicites», par exemple, n’arrivent jamais à une notion globale et analytique des données du problème. Ils passent de remarque particulière en remarque particulière, sans que la mémoire des résultats acquis ne féconde la suite de leur raisonnement. C’est ainsi qu’ils lisent séparément les complexes (Édith) (blonde) et (Édith) brune), etc., mais la trop grande disparité de ces associations empêche leur coexistence dans le souvenir immédiat. De là ce que nous avons appelé les anesthésies ou incompréhensions systématiques : le sujet, une fois rivé à une association donnée, reste insensible à certains mots ou phrases, et surtout à ce qui fait la difficulté du test. Or ce stade correspond à un raisonnement purement prédicatif, procédé que le sujet ne songe pas à mettre en doute. Il semble y avoir donc corrélation entre cette forme de jugement et l’étroitesse du champ de l’attention. De même chez les explicites, les associations disparates suggérées par la lecture ne se détruisent pas l’une l’autre, l’attention est donc bonne, il n’y a pas d’anesthésies, il y a conscience de toutes les données à la fois, et, partant, de la difficulté du test. Dès lors le procédé par prédication est mis en doute : le sujet hésite à conclure de la proposition « Édith est plus brune que Lili », qu’Édith et Lili sont brunes. Chez les distraits, enfin, dès que les données sont pleinement lucides en une vision unique le raisonnement se fait par relation, mais, tant qu’il demeure une part d’inattention, il se fait encore par jugements prédicatifs. Ce qui semble confirmer une corrélation quelconque entre les cadres logiques et les caractères du champ de l’attention.

Il va de soi que de telles remarques ne prouvent pas, sans autre, l’existence d’une corrélation entre ces deux sortes de facteurs. Pour que le terme de corrélation ait un sens, il faut que les phénomènes reliés soient jusqu’à un certain point indépendants l’un de l’autre. Or, dans le cas particulier, n’y a-t-il pas simple relation de cause à effet entre la forme du jugement et l’attention ou l’intérêt des sujets pour les données du texte ? Il semble que l’hypothèse la plus naturelle soit en effet la suivante : lorsque l’enfant est inapte au jugement relatif il néglige dans la lecture du test tout ce qui a trait aux relations. D’où inattentions, anesthésies, etc. Lorsqu’il est apte aux jugements de relation, il discerne et retient tout ce qui dépend d’eux.

Mais, sans compter cette raison de méthode qu’un cadre logique ne doit pas être donné comme un deus ex machina, mais comme un mécanisme complexe susceptible d’être analysé, il y a, fournis par notre étude, de bons motifs de récuser ce point de vue. En effet, entre les jugements prédicatifs des sujets explicites et les jugements exactement semblables des sujets distraits, il existe une différence essentielle. Les premiers résistent à tout effort d’attention, un certain temps du moins. Ils paraissent donc indépendants, capables de diriger et de modifier l’« aperception » des données. Bref, ils sont premiers par rapport aux facteurs du champ de l’attention. Les jugements des distraits, au contraire, sont le produit direct de l’étroitesse momentanée du champ de l’attention. Ils sont incapables d’endiguer l’attention croissante, ils sont secondaires par rapport à cette dernière. Il y a donc bien là deux groupes autonomes de facteurs.

D’autre part, il y a entre les sujets implicites du 1er genre et ceux du second une différence d’attention indépendante du jugement de relation. Les sujets implicites du second genre comme les sujets explicites sont en effet aptes au jugement de prérelation : ils traduisent tous deux le test en un système prédicatif plus ou moins cohérent. Mais, tandis que les premiers restent insensibles aux contradictions, les seconds remarquent tout. Ces phénomènes ne dépendent qu’indirectement de la logique, ce qui est contraire à l’hypothèse que nous discutons.

Il semble donc qu’entre le champ de l’attention et la forme du jugement il y ait corrélation, avec périodicité d’actions et de réactions, le champ de l’attention conditionnant l’apparition des cadres logiques, ceux-ci conditionnant en retour celui-là, et ainsi de suite indéfiniment.

II

Cela posé comme un fait résultant de notre étude, il convient de chercher l’explication.

Il va de soi que ce n’est pas l’attention bornée d’un sujet implicite pris au moment précis où il lit notre test qui expliquera sa manière de le comprendre et d’en transformer les données. Mais il se peut que son attention prise en bloc, en tant que capacité moyenne conditionnant l’activité intellectuelle globale de ce sujet, ait pour effet de le porter au raisonnement prédicatif de préférence à tout autre. D’où son comportement vis-à-vis de notre test.

Lorsque l’enfant est mis en présence d’un objet nouveau pour lui, il prend conscience de certains caractères, mais reste insensible à d’autres. Ce phénomène est dû aux ressemblances entre cet objet et les souvenirs du sujet : ce qui ressemble au connu est aperçu, l’inconnu (sauf une marge à déterminer) est inaperçu. Or il est bien clair que cette marge dépend de deux conditions sine qua non : 1° une certaine capacité individuelle à se représenter les objets nouveaux, capacité variable et au-delà des limites de laquelle il n’y a plus d’attention. On peut appeler cette capacité « force de synthèse » ou du nom que l’on voudra. Nous la considérerons arbitrairement comme constante au cours des différents stades, 2° le nombre d’objets pouvant être simultanément associés dans le champ de l’attention, quelle que soit la forme de cette association.

Dans le cas de l’inadaptation de l’enfant au langage adulte, le phénomène est entièrement comparable. Telle phrase où entre l’adjectif brun, par exemple, ne peut faire l’objet de l’attention enfantine sans qu’interviennent : 1° la plus ou moins grande difficulté du sujet à se représenter verbalement un brun différent des bruns précédemment conçus, 2° le nombre des nuances données qui peuvent coexister dans la conscience au moment de l’acte d’intelligence verbale.

À supposer constante la force de synthèse, si l’on dilate insensiblement le champ de l’attention, les jugements reliant les objets simultanément conscients prendront donc successivement une série de formes, se groupant en une hiérarchie par ordre de difficulté psychologique, et qui sont précisément le jugement prédicatif, le jugement de prérelation et le jugement de relation. Loin de considérer ces derniers comme expliqués, dans leur nature intime, nous nous bornerons à constater que leur apparition dépend des dimensions du champ de l’attention.

En effet, lorsque le champ de l’attention, pris en bloc, est trop étroit pour permettre la coexistence de représentations diverses à l’occasion d’un même mot, l’esprit relie ces représentations au moyen de leur seul élément commun. Les différences sont au contraire écartées de la conscience, ce qui est beaucoup plus simple lorsqu’il s’agit du langage que de la perception. Il y a dès lors jugement prédicatif et le mot se double pour l’enfant d’un concept moulé sur le type des cls. étanches.

Lorsqu’au contraire le champ de l’attention est assez large pour laisser coexister plusieurs représentations à l’occasion d’un même mot, la classe se dédouble en sous-classes, le brun en brun clair, brun foncé, etc. Dès lors entre ces sous-classes, des jugements de relation sont nécessaires pour justifier leur ordre hiérarchique. Il y a prérelation. Enfin lorsque les cls. sont comparées entre elles dans un champ d’attention suffisamment vaste pour permettre les interférences, le jugement relatif est lui-même posé.

C’est ce qui confirme la distinction, rappelée à l’instant, de l’incompréhension logique des sujets explicites et de la distraction des sujets distraits. Que les réponses données soient les mêmes, au point de vue de leur forme logique, lorsqu’elles dérivent d’une étroitesse du champ de l’attention due à la simple distraction, et lorsqu’elles ont pour cause la même étroitesse du champ de l’attention, correspondant cette fois à un équilibre psychologique, cela justifie, semble-t-il, les déductions précédentes.

III

Qu’en est-il maintenant, non plus de la compréhension, mais de l’invention observée chez nos sujets ? Cette dernière consiste, avons-nous vu, à construire, pour les besoins du raisonnement, de nouveaux objets, des cls. intermédiaires entre le blond et le brun, des relations entre ces cls., etc. et cela au moyen d’opérations qu’il s’agirait précisément d’expliquer.

Or, ce qui frappe dans ces constructions, c’est la coexistence d’une rigidité exagérée des cls. avec un illogisme indéniable. D’une part, en effet, le raisonnement prédicatif parait dû à un excès de rigueur de la part de l’enfant, à une application outrée du principe de contradiction (on ne peut être à la fois brun et blond). D’autre part, c’est une chose frappante que de telles exigences puissent aller de pair avec une latitude très grande dans la construction des notions nouvelles : le « blond qui entrerait presque dans le noir », le « brun clair, plus clair que du blond foncé », le « rougeâtre plus foncé que le brun et le blond (à la fois) ». Il ne serait pas difficile de dresser un catalogue de ces contradictions apparentes dans tous les domaines, car elles sont l’un des aspects de l’adaptation progressive des enfants à la logique des adultes. Comment expliquer, dès lors, cette coexistence de logique et d’illogisme apparent ?

Ces constructions enfantines nous montrent que, étant donnés des groupes nouveaux d’objets, il est plus facile de les additionner aux cls. déjà existantes, quitte à étendre indéfiniment le sens de celles-ci, que de les considérer comme le résultat d’une intersection de ces mêmes classes. L’addition demande donc moins de travail que l’intersection. Soit, autrement dit, des nuances données verbalement comme intermédiaires entre le blond et le brun : il est plus facile d’incorporer ces nuances soit au blond soit au brun en dilatant ces notions que de définir une classe interférente, à la fois blonde et brune. Pourquoi ? L’intersection logique semble simplement moins compatible avec une étroitesse du champ de l’attention, puisqu’elle suppose présents à la conscience les caractères divergents de deux classes à la fois. Elle est déjà une « relation ». Les dimensions du champ de l’attention conditionnent donc, non seulement la forme des cadres logiques, mais le mécanisme des opérations constructives. À vrai dire, il n’y a là que les deux faces d’une même réalité.

Si, comme l’a souligné récemment encore M. Claparède, la formation des hypothèses dans le travail de l’invention est bien due à l’imagination, nous comprenons maintenant les formes qu’a prises le schématisme enfantin au cours de nos raisonnements.

D’une part, en effet, il nous est apparu qu’à un stade donné, l’enfant pensait toujours en compréhension, jamais en extension. Par exemple, la force de cette affirmation, qu’on ne peut être simultanément blond et brun, vient très fréquemment de ce que l’affirmation contraire est imaginée comme impliquant l’existence d’individus ayant deux couleurs de cheveux à la fois. Il faut la longue évolution qui sépare les implicites des explicites et des distraits pour comprendre que ces individus, avec leur teinte intermédiaire, puissent être à la fois classés dans l’ensemble des individus bruns et dans l’ensemble des individus blonds. C’est donc la possibilité de passer de la compréhension à l’extension et vice versa qui caractérise le progrès des derniers stades sur les premiers. La pensée en extension est, dès lors, à concevoir comme moins compatible avec l’étroitesse du champ de l’attention que la pensée en compréhension.

D’autre part on voit pourquoi nous avons observé, au cours de nos expériences, que l’imagerie des sujets était dominée toute entière par la possibilité ou l’impossibilité des jugements de relation. Aux stades implicites et explicites, le raisonnement prédicatif est, en effet, en parfaite corrélation avec la représentation des couleurs d’Édith, de Suzanne et de Lili Aux stades supérieurs, au contraire, le jugement de relation se libère de ces nécessités et sait se poser en contradiction avec les images.

Ces derniers points sont d’ailleurs trop délicats pour ne pas faire l’objet d’articles ultérieurs.