Note sur les types de description d’images chez l’enfant (1922) a

L’examen clinique est trop peu en honneur dans la psychologie de l’enfant contemporaine. Or la méthode des monographies individuelles et la méthode des tests offrent, quelle que soit leur indiscutable supériorité, certains inconvénients qui sont, ou bien de mener à des vues purement qualitatives, ou au contraire de donner momentanément des résultats trop extérieurs à la vie individuelle. Une troisième méthode serait donc indiquée, qui aboutirait à une typologie des enfants, comme la méthode clinique en pathologie a conduit à une classification des syndromes. Cette méthode clinique présenterait en psychologie enfantine les mêmes dangers qu’en pathologie et les classifications seraient aussi insuffisantes dans un cas que dans l’autre, mais les services rendus seraient les mêmes : la science a besoin de schémas qui unifient les observations et qui fournissent des points de repère, si mobiles que soient ces derniers.

Mais par quel biais entreprendre les classements cliniques ? La typologie actuelle — la noologie comme dit M. Mentré 1 — nous paraît aller un peu vite en besogne en voulant de suite tenter la classification des types généraux d’individus. Car on cherche à définir ces types problématiques par la combinaison ou la prédominance de caractères plus problématiques encore (M. Mentré voit chez le « praticien » la prédominance du « rapport de finalité », chez le « méditatif » celle des « rapports explicatifs », etc.), ce qui est peut-être préjuger de la solution cherchée par la méthode même de la recherche. Mettez au contraire le « praticien » et le « méditatif » dans telle circonstance définie de la vie, à la présidence d’un comité politique ou philanthropique, par exemple, il sera peut-être possible de discerner des variétés de réactions, sans donner du même coup aucune solution anticipée au problème de la structure psychologique des « types ». Il nous semble donc qu’il faille commencer par chercher les types, non par des individus pris en eux-mêmes, encore moins des « facultés » abstraites de leur fonctionnement (types d’intelligence, d’imagination, de mémoire), mais des comportements dans telles variétés définies de conduite (types d’intelligence dans la démonstration mathématique, etc.).

Chez l’enfant, les types de conversations, de comportement dans le jeu, d’intérêts, de rêveries, etc., se laissent discerner avec une sécurité bien plus grande que les types globaux ou que les types d’intelligence. À supposer que l’on accumule ainsi des types de réactions concrètes, il serait facile de remonter de là à des inductions solides, sans revenir, sous le couvert des « types », à une véritable psychologie des facultés 2. C’est ce qu’a bien compris un esprit positif comme Binet, lorsqu’il a entrepris l’étude des types de descriptions d’images et de cent autres réactions avant de tenter la typologie d’Armande et de Marguerite.

Mais alors se pose un nouveau problème, qui est celui précisément que nous voulons aborder dans cette note. Si l’on ramène l’étude typologique à une étude de réactions, ne retrouvera-t-on pas les inconvénients du procédé des tests, qui nous laisse souvent ignorants de la signification du test lui-même par rapport à l’ensemble de l’individu, faute d’un examen clinique plus large ? Le problème que nous nous posons ici est donc le suivant : peut-on, par l’étude clinique, trouver le sens des modes de descriptions d’images pour la typologie des enfants, et quel est ce sens ?

En 1896 déjà, Binet essayait de grouper les enfants par types de réaction d’après leur manière de décrire une image ou un objet placés sous leurs yeux. De nombreux auteurs ont repris la question de la signification et de la constance de ces types. Mais l’on ne peut prétendre que le problème soit sorti très clarifié de ces tentatives, car les expériences collectives que l’on a faites pour le résoudre prêtent le flanc à de nombreuses critiques. Toutes les hypothèses sont, en effet, permises dans l’interprétation de rédactions faites par des enfants que l’expérimentateur ne reverra jamais et n’a même jamais vus. À supposer objectif le classement des matériaux, ce classement porte sur les résultats seuls du travail de l’enfant, et non sur les mobiles qui ont été prépondérants, ni surtout sur les tendances ou les aptitudes que ce travail suppose. Dès lors, si Binet est resté à peu près fidèle aux types de descriptions qu’il a établis tout d’abord, les auteurs ont au contraire varié dans la classification des types possibles, et sans donner la clef qui permettrait de passer d’une classification à l’autre. Si bien que la question s’est naturellement posée de savoir si l’on a à faire, dans ces sortes d’expériences, à des types proprement dits ou à des phénomènes d’aiguillage plus ou moins constants chez un même individu, mais accidentels par rapport à ses tendances profondes.

M. Claparède a récemment mis ces problèmes au point, sous leur double jour statistique et qualitatif 3. Il a réclamé des coefficients de constance pour voir si les procédés de descriptions sont stables ou peuvent alterner chez un même individu. À supposer ces procédés constants, il s’est demandé s’ils ne proviendraient pas de simples routines scolaires ou d’automatismes individuels. L’écolier ayant adopté tel procédé s’imiterait ensuite lui-même, tant par obéissance à ce qu’il croit une consigne, que par moindre effort, pour s’éviter l’adaptation à un procédé de description nouveau.

Il est vrai que les expériences sur le témoignage ont déjà partiellement répondu à ces questions. Les intéressants résultats de Mlle Lelesz, par exemple, montrent une corrélation nette entre quatre des types qu’elle a adoptés (ceux précisément que nous allons retrouver et analyser) et la valeur du témoignage, ce qui parle en faveur de l’existence des types. Mais il est à remarquer que ces types ont été établis d’après la description de l’image même sur laquelle portait le témoignage ; ce sont des types de témoignages, et non des types de personnes, comme dit Mlle Lelesz. Il convient donc de vérifier leur bien-fondé en classant les personnes elles-mêmes. On peut toujours se demander, sans cela, si ces types sont constants, et nous verrons justement qu’une expérience de descriptions d’images collective ou par descriptions écrites ne suffit pas pour classer les individus un à un sans examen clinique 4.

En outre, la corrélation nette des types de Mlle Lelesz et de la valeur du témoignage appelle une explication. Si ces types correspondent à de simples procédés de description d’images et non à des types de personnes, cette corrélation est tautologique ou peu s’en faut : elle revient à dire que les sujets dont le procédé de description est l’interprétation subjective témoignent mal, et que ceux dont le procédé est la reconstitution intelligente témoignent bien. Cela, non seulement est assez naturel, mais résulte très probablement de la méthode même du classement, si le témoignage porte précisément sur l’image dont on vient de faire la description écrite 5. Toute autre est la portée de la corrélation, si les types de description ont une valeur constante et dénotent des aptitudes individuelles, ce qui est en fait à peu près le cas. La corrélation pose alors le problème du sens du réel chez l’enfant : pourquoi les types « interprétateur » et « descripteur » témoignent-ils moins bien que le type « intelligent » ? Ce n’est plus parce qu’en face d’une même image les individus ont adopté une attitude objective ou subjective, alors qu’ils auraient pu changer d’attitude comme on change d’humeur. C’est évidemment pour des raisons plus profondes, dont l’étude ressortit de nouveau à l’examen clinique.

Nous allons donc aborder dans cette note le problème de la constance des types de descriptions d’image. D’une part nous nous servirons de la méthode clinique. D’autre part nous tenterons de résoudre par la statistique les problèmes qu’a si bien posés et sériés M. Claparède.

Les quatre types révélés par l’examen clinique

Dans cette première partie nous allons définir les quatre types de descriptions d’images adoptés à la suite de nos recherches et donner un bref compte rendu des examens cliniques au moyen desquels ces types ont été obtenus. Nous pourrons alors, dans une seconde partie, tenter la solution des problèmes statistiques posés par M. Claparède, par la méthode qu’il a lui-même indiquée.

Nous allons donc choisir parmi nos matériaux un certain nombre de faits. Nous ne les discuterons dans cette première partie qu’au point de vue de leur garantie clinique, c’est-à-dire de leur authenticité, sans anticiper sur les conclusions qui vont suivre, c’est-à-dire sans discuter le problème de la valeur statistique des types.

On connaît les types de description d’images que Binet a établis et l’on sait comment Leclère, Erdmann et d’autres les ont modifiés. Mlle Lelesz s’inspirant de ces divers travaux a finalement admis cinq types pour classer les descriptions qu’elle a recueillies. Nous conservons ici quatre d’entre eux. Cette classification de Mlle Lelesz nous a si peu guidés dans l’observation des faits que c’est tout à la fin de nos recherches que nous nous sommes aperçu que les types adoptés par nous correspondaient à quatre des siens. Nous étions partis des types de Binet, mais en tâtonnant au cours de nos examens cliniques, nous sommes parvenus à ces quatre types quelque peu constants.

§ 1. Technique. — Deux mots d’abord sur la technique adoptée. L’examen clinique a été fait sur 3 classes comprenant 43 écoliers des deux sexes de 8 à 12 ans et sur lesquels, un mois auparavant, M. Rossellò avait fait l’expérience suivante.

Il a commencé par présenter aux trois classes un tableau mural d’environ 50 x 70 cm, légèrement colorié, intitulé « Honore la vieillesse » et qui représente une vieille femme courbée et un enfant lui ramassant le bâton qu’elle vient de laisser tomber. Inutile de décrire ici ce tableau que nous connaîtrons au fur et à mesure par les descriptions des enfants 6. La consigne était la suivante : « Voici un tableau. Vous allez décrire (par écrit) tout ce que vous voyez. Vous avez dix minutes pour cela. Vous pouvez dire tout ce que vous voudrez. » Une semaine après, même expérience collective avec un second tableau, représentant cette fois un garçon qui protège une petite fille contre un chien menaçant. En titre : « Sang froid dans le danger : victoire assurée ». Quinze jours après cette seconde expérience, même épreuve avec un troisième tableau, sur lequel trois enfants jouent à l’escarpolette dans un taillis (sans suscription).

C’est un mois après cette dernière épreuve qu’ont commencé nos examens cliniques sur les mêmes enfants. Nous avons rappelé un à un chacun des sujets, en lui montrant à nouveau le tableau II, en tâchant de l’aiguiller vers des types de description autres que celui choisi par lui dans l’épreuve collective, puis en lui posant la série des questions que l’on va voir, au hasard de ce que rendait l’interrogation.

§ 2. Le type subjectif. — C’est le type interprétateur de Mlle Lelesz, voisin des types imaginatif et émotionnel de Binet. Prenons pour exemple Mo (10 ; 9). Voici comment il décrit dans l’expérience collective les tableaux qu’on lui présente :

Tabl. I. — (1) Une grand’mère passe sur la route, elle est malade de la jambe et a deux cannes pour marcher. (2) En route, elle perd ses cannes près d’un buisson. (3) Un garçon était sur la route, il accourt et ramasse les cannes de la pauvre grand-mère. (4) Cet enfant revenait de l’école où l’on avait appris à être poli et à secourir les pauvres. (5) Il avait bien profité de sa leçon. (6) Le garçon et cette vieille rentrent ensemble. (7) La grand’mère avait un tablier à carreaux, une blouse et un châle sur la tête. Le garçon avait des pantalons bruns, une casquette et un sac d’école. (8) Ils revinrent ensemble sur la route. La route passait sur un coteau où il y avait quelques arbres et un pré, (9) puis ils se quittèrent. (10) Quel contraste avec sa vieille figure ridée et ce gentil garçonnet avec sa jeune figure !

Tabl. II. — (1) Ce matin Paul sort de l’école, il marche sur la route. (2) Il a des souliers noirs et jaunes, des bas rouges et gris, des pantalons, un gilet et une veste grise, un col blanc et une cravate rouge. Il a un béret bleu et son sac d’école brun, il porte un bâton. (3) Sur la route il voit venir vers lui un enfant effrayé et un chien qui le suivait en aboyant. (4) L’enfant avait des souliers noirs, un tablier rose et des cheveux noirs : le chien était un dogue qui avait l’air méchant. (5) Paul prend une résolution malgré les gros nuages qui s’amoncellent du côté du Jura. (6) Il lève son bâton et essaye de faire partir le chien. Le chien aboye avec fureur, s’élance sur le garçon. (7) Alors lui, il flanque une rossée au chien qui s’enfuit en hurlant. (8) Le petit enfant revient avec lui.

Tabl. III. — Une partie de balance. Marie se balance dans un petit bois, avec sa sœur Henriette et son frère Georges. Elle a une robe blanche et rose, des cheveux roux, son frère Georges a des cheveux blancs, un costume jaune et noir, sa sœur a une robe rouge. Elle a posé son manteau dans l’herbe. « Oh ! horreur, que vois-je ?, s’écrie tout à coup Georges : un serpent ! ». Alors ils partent vite en courant.

On voit que ces trois descriptions sont moulées sur un même type : Mo ne vise pas à la description pure, mais à une composition. Il interprète le sujet et l’image, mais sans s’astreindre à une interprétation objective. Il y met du sien. Les jugements 4, 5, 6, 8, 9, portés sur le tabl. I sont purement arbitraires. De même les jugements 5, 7, 8 à propos du tabl. II, ainsi que des détails comme « ce matin », le « Jura ». Quant à la description du tabl. III, elle est entièrement fantaisiste.

Un premier problème se pose. Mo sait-il observer ? La fantaisie de ses descriptions peut être voulue, et n’exclure en rien une capacité d’observation précise. L’observation est inexacte dans les trois textes, mais il suffirait peut-être de demander à Mo une observation exacte pour l’obtenir. Nous avons essayé. Nous avons redonné à Mo, un mois plus tard, le tabl. II en le priant de dire ce qu’il voyait et rien de plus.

Mo s’est alors livré à une énumération minutieuse des détails du tableau « une ancre 7, un col blanc, des poignets blancs, des boutons, une attache, des bas roses, un béret bleu, des poignets serrés autour d’un bâton noueux. — Pourquoi noueux ? — Non, pas noueux. Ça m’est venu dans la tête ; puis des cheveux blonds, etc. » Il voit aussi des « chênes » et autres détails fantaisistes. Le tableau représente « un garçon qui défend les faibles contre les forts. » En outre, toute la description est incohérente. Mo dit avoir adopté dans son récit écrit, le procédé de la composition parce que c’est « plus joli… C’est plus intéressant que de décrire. »

Il semble donc acquis que Mo, mis en présence des tabl. I, II et III, s’est laissé aller à son imagination parce que c’est une tendance qui lui est plus naturelle que de décrire ce qu’il voit. À cette tendance correspond une certaine inaptitude à l’observation exacte, à l’objectivité. Il voit beaucoup de choses mais ne fait pas le travail de critique qui permettrait de discerner le supposé du donné. Contraint de s’en tenir à une description objective, il reste victime de ses hypothèses : il ne les risque pas à titre d’hypothèses mais les met sur le même plan que la réalité objective.

Un deuxième problème se pose. Mo a-t-il une vie imaginative d’une certaine richesse, ou est-ce un paresseux d’esprit, qui imagine peu comme il observe mal ? Il est possible, en interrogeant Mo sur ses rêvasseries de discerner d’emblée une imagination fertile. Mo aime à se raconter des histoires à lui-même. « J’en compose. » Il complète ses lectures par des adjonctions de son cru. Il prétend ne pas se mettre lui-même parmi les héros des histoires qu’il invente ou complète ainsi, mais nous avons des doutes sur ce point, à cause justement de son absence de sens critique. Quant aux histoires qu’il nous invente sur commande elles sont plus exubérantes que coordonnées et que vraisemblables. Nous lui demandons entre autres de nous raconter l’histoire que le tabl. II représente :

« Il va à l’école, avec sa petite sœur. Il a lu dans un livre. Quand ils partent, un chien va avec eux. En route, il trouve un os. Il le mange. Le garçon lui dit : « Viens, chien. » Cet os n’était pas bon et le fait enrager. Il saute sur la petite fille. Le garçon menace le chien, il lui flanque un coup sur le dos. Ils arrivent à l’école. La petite sœur a raconté que son frère a donné un coup. La maîtresse l’a loué. Un bonhomme vient se plaindre qu’on a battu son chien. Le garçon dit que c’est lui et raconte. Le bonhomme est rentré chez lui et l’a vendu. »

Bref il y a là un ensemble d’indices qui parlent en faveur d’un syndrome imaginatif : les caractères des descriptions écrites paraissent donc spontanés, adoptés, en raison d’aptitudes individuelles sans que la consigne donnée y soit pour grand’chose.

Wies (11 ; 1) F. parsème également ses descriptions écrites de détails fantaisistes, c’est-à-dire d’hypothèses d’interprétation qu’elle ne reconnaît pas comme telles. « L’air était très froid » (Tabl. I). « Ils habitaient dans la montagne » (II). « La petite sœur était inquiète que sa grande sœur allait tomber » (III), etc. L’observation est riche mais inexacte. L’interrogatoire individuel destiné à orienter Wies vers la description purement objective révèle la même exubérance de faits observés avec la même difficulté à discerner l’hypothèse du donné. Quant à la richesse d’imagination, elle est considérable. Voici ce que nous raconte Wies lorsque nous lui demandons de supposer la fin de l’histoire dont le tabl. II constituerait une scène. Le chien est parti. Les enfants ont eu « très peur de revenir, de passer dans le bois. » Ils sont allés « à la kermesse, dans un des wagons » où il y a « des gens qui prennent des enfants : ils les ont fait faire des tours. La maman est venu voir les gymnastes, les a vus et les a remportés à la maison. Peut-être ils sont revenus à 19 ans ou à 100 ans. Puis ces personnes emprisonnent le chien mort, parce qu’il avait la maladie… etc. » Bref, une histoire riche, mais incohérente dans les relations internes comme dans ses relations avec le tableau qu’elle devait continuer : une frayeur (celle des chiens) y est simplement associée à une autre (celle d’être volé) par voie d’association affective sans aucun lien logique.

La suite de l’interrogation confirme complètement ce jugement : Wies comme Mo semble avoir choisi le mode subjectif de description d’image parce qu’il correspond chez elle à un ensemble d’aptitudes et d’inaptitudes et non pas simplement à un aiguillage automatique.

Inutile d’accumuler les exemples. De ces remarques nous pouvons conclure :

1° Le critérium du type subjectif, par rapport au suivant, est l’existence, dans la description des images, d’interprétations arbitraires, c’est-à-dire d’interprétations que le sujet ne critique pas, qu’il ne propose pas comme des hypothèses possibles, mais qu’il met sur le même plan que la réalité dûment observée.

2° Même astreint par consigne à une observation exacte, le sujet du type subjectif n’y parvient pas. Ou bien il se livre à une énumération sèche des objets de l’image, qui ne comporte alors aucune reconstitution, aucune compréhension véritable, ou bien il interprète et mêle alors l’hypothèse au donné.

L’existence de ces énumérations sèches est importante à noter chez ce type, car ce caractère est équivoque et se présente aussi chez d’autres types.

3° L’imagination du sujet est très riche. C’est un rêvasseur, qui dispose d’un monde imaginaire où il se complaît. Il peut sur commande inventer des histoires. Il peut en particulier raconter, à propos de l’image à interpréter, une histoire servant d’introduction et de conclusion à la scène représentée, et, si l’on insiste, il peut raconter une deuxième histoire, interchangeable avec cette dernière, et à propos de la même image.

4° Ces histoires ont le trait commun d’être une agglomération d’évènements sans suite logique : ils ne sont pas provoqués les uns par les autres, mais pénétrés de motifs imaginaires familiers à l’enfant de par ailleurs (vol des enfants, etc.).

5° L’examen clinique à suivre pour discerner le type subjectif est donc le suivant. Tout d’abord relever par la description de l’image si le sujet a le sens critique, s’il mêle ou non l’hypothèse à l’observé ; (on reconnaît l’hypothèse aux mots « sans doute », « peut-être », « il semble que », etc. que nous verrons dans le langage d’un type ultérieur). Si le frein critique fait défaut, c’est-à-dire s’il y a des inexactitudes, ou des interprétations non tenues pour telles, chercher alors si le sujet a une imagination riche. Pour cela, faire raconter une (puis deux) histoires à propos de l’image, faire inventer une histoire quelconque et faire avouer au sujet par des moyens indirects s’il se raconte à lui-même des histoires, par exemple au soir avant de dormir. Si l’absence de frein critique s’accompagne d’une riche imagination, le sujet est du type subjectif.

§ 3. Le type objectif. — Ce type est l’inverse du précédent : observation exacte mais sans imagination et avec fort peu d’hypothèses d’interprétation. Ces dernières sont tenues cette fois pour telles par le sujet lui-même. C’est le type descriptif de Mlle Lelesz. Voici des exemples. Pfi (9 ; 6) est d’un an plus jeune que Mo, ce qui rend d’autant plus significatif le contrôle dont fait preuve son observation et la pauvreté de son imagination. Ses descriptions sont brèves mais c’est en partie à son âge qu’il faut attribuer ce fait :

Tabl. I. — (Description écourtée.)

Tabl. II. — Le garçon défend sa petite sœur contre un chien. Il a un bâton pour donner un coup à ce chien. Il a une casquette bleue, un sac brun, une blouse noire, un col, une cravate rouge. Sa petite sœur a un tablier rose, des souliers noirs. Cette petite fille a peur de ce chien.

Tabl. III. — Une petite fille se balance dans son jardin. Elle s’amuse bien sous un (poirier. Biffé) marronnier. Un petit garçon qui rit et la petite fille aussi. La petite fille a un ruban rose, une robe blanche, un chapeau jaune ; le petit garçon a un chapeau gris avec des taches rouges, des pantalons noirs. Et l’autre petite fille a une fourrure blanche et un manteau rouge.

Le procédé est constant. C’est la description objective du tableau, avec le minimum d’interprétation. Tout ce qui est donné est donc juste et précis, mais est pauvre. La richesse du détail est plus considérable que l’interprétation et va jusqu’à la simple énumération des objets de l’image.

Les problèmes qui se posent sont donc l’inverse de ce qu’ils étaient tout à l’heure. Mo mêlait à sa description des interprétations imaginatives. Était-ce qu’il observait mal ? Nous avons cru pouvoir l’affirmer. Maintenant Pfi décrit sobrement et exactement. Est-ce qu’il ne sait pas imaginer ? Essayons de l’aiguiller vers le type subjectif comme nous avons tenté d’aiguiller Mo vers le type objectif. La première phrase de la description du tabl. II peut, en effet, nous faire croire que Pfi se laissera facilement influencer : rien ne prouve, en effet, que la petite de l’image soit la sœur du garçon. C’est là une interprétation de Pfi passée inaperçue : il peut être susceptible d’en faire bien d’autres. Nous lui rendons simplement, après un mois, le tabl. II, en lui demandant à nouveau ce qu’il voit. La description est exactement du même type, mais la « petite sœur » est devenue une « petite fille » :

Le chien « a un collier avec des pointes, de grosses dents, des griffes aux pattes. Il est enragé, la petite fille a peur. Elle se cache derrière le garçon. Il a un béret bleu, une cravate rouge, un col blanc, un sac d’école jaune, elle a un habit, non une robe bleue, elle a des souliers… des bas noirs. Le garçon a des bas rouges, de grands pantalons, des manchettes, il tient la petite fille. »

Il semble que le type de description adopté par Pfi lui soit donc le plus naturel. À un mois de distance et cette fois sans écrire il redit les mêmes choses, adopte les mêmes attitudes mais en précisant et affinant sa description.

Essayons maintenant de le pousser dans l’interprétation imaginative. Nous lui demandons à cet effet d’inventer l’histoire qui s’est passée avant et après, la scène du tableau :

Un garçon rentrait de l’école et a trouvé un chien. Il avait un bâton et a tapé le chien. Le garçon est rentré chez lui. Il était courageux.

Pas moyen d’obtenir autre chose. On voit que le procédé n’ajoute pas beaucoup à la description précédente. Nous lui demandons pourquoi il a décrit soigneusement les tableaux présentés. « J’ai cru qu’il fallait. » Sans cela, dit-il, il aurait raconté une histoire. « C’est plus facile parce qu’on peut inventer, c’est plus facile. » Mais Pfi ne s’illusionne-t-il pas ? Est-il capable d’inventer, à l’égal de Mo ou de Wies ? Nous lui demandons un spécimen d’histoire inventée de toutes pièces. Voici ce qu’il raconte :

« Une petite fille sans parents est partie. Elle était dans les bois. Elle a trouvé un loup. Un homme les a trouvés et a tué le loup. » C’est tout !

On le voit, cette histoire sent d’assez près le tableau vu à l’instant. Bref, tous les moyens échouent, et il ne semble pas osé de conclure que Pfi n’est pas un imaginatif. Ses descriptions précises et objectives s’accompagnent d’une pauvreté d’hypothèses et d’interprétation, et d’une pauvreté d’invention.

On voit la marche à suivre. Évidemment pauvreté ou richesse, exactitude ou imprécision, en sont autant de concepts mouvants que l’examen clinique emploie pêle-mêle. Mais c’est le cas de tous les diagnostics. Ce n’est qu’à la longue, après s’être « fait la main » sur des douzaines et des centaines de cas, que l’on éprouve si les schémas adoptés sont pratiques ou non.

Autre exemple. Thé (9 ; 0) donne la description que voici du tabl. II : « Il y a un garçon qui protège une petite fille qui a peur d’un chien et le petit garçon a un bâton dans la main et veut taper le chien. C’est en revenant de l’école qu’il a fait ça et la fille était sûrement sa sœur. Le garçon allait à la maison. Le chien était un bouledogue. » Le cas est donc moins net. Il y a moins de description pure que chez Pfi. plus d’interprétation. Thé est-il un objectif ou appartient-il à un type ultérieur ?

Les deux autres descriptions écrites sont du même genre. Nous remontrons un mois après le tabl. II à Thé. Il nous le décrit comme suit : « Un petit garçon qui revient de l’école ; peut-être sa sœur ? (cf. l’hypothèse tenue pour telle) … Elle a une robe rose. Il a un habit noir, un col blanc, un sac brun et un bâton à la main. Le chien a un collier avec des piques…, etc. » Bref, la description objective s’accentue. Aucune interprétation arbitraire. Nous cherchons à aiguiller Thé sur la voie subjective et lui demandons de raconter l’histoire au lieu de décrire. Nous n’obtenons que ceci : « Un petit garçon revenant de l’école, sur une route, un chien arrive. Il a peur. Le chien se met un peu en rage. Puis il lui tape dessus. Le chien a un collier pointu, il est brun. Le garçon a un col, une cravate, un sac… (etc., description). Il a beaucoup de courage, il tape fort, et ils partent chez lui, ils racontent ce qui s’est passé. Sa maman lui a donné sûrement un baiser. » On le voit, Thé retombe dans la description. Il nous dit lui-même qu’il aime « mieux, beaucoup mieux » décrire que raconter.

L’histoire de son cru est dépourvue d’imagination. « Il y avait une fois un Monsieur qui partait en ballon. Le ballon n’a eu plus d’air. Il s’est jeté dans un lac, il vide le ballon et il monte de nouveau » 8. Ses rêvasseries semblent être de ce type, technique pour ainsi dire, et sentant le Jules Verne. Évidemment, on ne sait jamais ce que l’enfant cache de fantaisie inavouée. Il y a cependant des procédés pour la surprendre. Et si elle demeure malgré tout cachée, il y a alors quand même une différence clinique d’avec le type subjectif. Conclusion : Thé comme Pfi décrit les images au lieu de les interpréter subjectivement parce que c’est un esprit précis, objectif, dénué de cette exubérance imaginative que nous avons vue chez les subjectifs.

Nous pouvons donc conclure :

1° Au rebours du précédent type, le type objectif est caractérisé, comme le descripteur de Binet et de Mlle Lelesz, par une description objective et sèche, surtout faite de détails bien rendus, sans hypothèses d’interprétation ni narration imaginative, avec tendance à l’énumération.

2° A l’examen individuel le sujet résiste aux suggestions qui cherchent à l’aiguiller vers l’interprétation subjective. Il ne parvient pas à raconter une histoire bien neuve à propos de l’image qu’il a sous les yeux.

3° Son imagination générale est pauvre. Les histoires qu’il donne pour inventées sont faites de réminiscences et dénuées d’invention personnelle. Ou bien elles consistent en faits de la vie courante racontés sans fantaisie.

4° L’examen clinique à suivre est donc le suivant : Si la description du sujet est dépourvue des interprétations fantaisistes qui caractérisent le type précédent, chercher s’il est capable d’invention, de construire des histoires, et à propos de l’image présentée, de former d’incessantes hypothèses contrôlées, comme on en trouve chez le type suivant. Si l’ensemble de l’examen révèle une imagination inférieure aux qualités d’observation, le sujet est un objectif.

On voit qu’ici l’examen clinique est particulièrement délicat, car il doit déceler des caractères négatifs. C’est pourtant le cas souvent en psychiatrie, où l’on est obligé de trouver par le procédé clinique s’il n’y a pas et s’il n’y a pas eu de bouffées délirantes par exemple, ou un début d’interprétation.

On trouve donc de faux objectifs, des sujets plus ou moins dissociés ou simplement timides, qui paraissent pauvres en imagination, mais qui en réalité s’adaptent mal aux images qu’on leur présente simplement parce qu’ils vivent dans un monde de rêverie qu’ils gardent soigneusement pour eux seuls et qu’il faut déceler par d’autres procédés (taches de Rorschach, etc.).

Il reste entendu, d’ailleurs, que cet examen ne doit être fait qu’en vue de savoir quelle attitude prend l’enfant vis-à-vis des images. Ce ne sont pas des types intéressant toute la personne de l’enfant que nous cherchons, mais des types d’attitudes personnelles par rapport aux images. Seulement, comme l’image que l’on présente est bien pauvre et étrangère à l’enfant, il faut savoir dépister l’attitude qu’il prendra en général vis-à-vis de n’importe quelle image. Il faut donc éviter dans l’examen clinique, et la dispersion et la spécialisation trop grandes.

§ 4. Le type intelligent. — C’est un type voisin de l’observateur de Binet, et c’est le type intelligent de Mlle Lelesz. En voici deux cas, pris aux mêmes âges que les cas précédents : Bar (9 ; 4) donne comme descriptions écrites :

Tabl. I. — Une dame arrive, elle laisse tomber sa canne. Un petit garçon la ramasse, il fait refléter la canne sur la chaussée (l’ombre), il porte sur son dos un sac d’école, sur la tête une casquette, à ses pieds des bottines, des bas, une veste et des pantalons ; une figure rose et claire. La vieille dame au contraire a la figure ridée, des mains sèches, sur la tête un foulard, sur ses épaules une écharpe. Au contraire, le petit enfant, ses mains sont propres et mignonnes. Il est gai, a sa figure lumineuse. On croirait que c’est jour de fête mais on ne le croit pas parce que la vieille femme a l’air triste et fatigué 9.

Tabl. II. — Un garçon bat un chien. Il tient une petite fille. Il a un sac d’école. Dans le fond du tableau se dressent des montagnes. Le garçon, la petite fille et le chien sont sur une route. On sait que le chien est un chien et non pas un loup, parce qu’il a un collier 10. Il a une veste et un pantalon de même couleur. La petite a une robe blanche. Dans le bas du tableau, il y a écrit « Sang-froid dans le danger : victoire assurée. »

Tabl. III. — Une petite fille qui se balance assise. Près d’elle un petit garçon touche du doigt la corde. Il a une petite sœur près de lui. Son bras est caché dans les roseaux. La petite fille se balance sous un marronnier (écourté).

On voit que ces descriptions cumulent les qualités de celles des deux précédents types. D’une part elles procèdent bien par interprétations d’ensemble, avec invention d’hypothèses autant que par la description de détails précis, d’autre part ces hypothèses sont immédiatement contrôlées : « on croirait que… mais on ne croit pas ». « C’est un chien et non pas un loup parce que… »

Un mois après nous donnons à nouveau à Bar le tableau II et il en fait une description qui témoigne des mêmes particularités : « C’était en allant (à l’école), en revenant plutôt, parce qu’il descendait. » (Bar descend pour revenir de l’école). Bref Bar est un bon observateur, il dépasse le détail immédiat pour faire des hypothèses qu’il contrôle dans la mesure de ses moyens. À cet égard c’est un objectif. Le fait qu’il commette par-ci par-là des fautes d’induction ne parle pas contre ce diagnostic, car autre chose est de confondre l’hypothèse avec l’observation immédiate, autre chose est de proposer des interprétations fausses, mais qu’on cherche à motiver en les tenant pour des interprétations.

Mais par où Bar semble d’emblée s’écarter du type objectif, c’est précisément par son caractère imaginatif, par la richesse des interprétations qui se proposent à son esprit. À cet égard, il importe de contrôler si, à l’instar des sujets du type subjectif, il est capable d’invention. Prié de trouver un commencement et une fin à la scène du tableau, Bar nous raconte ceci : « Il y avait un petit garçon, il était à l’école, venait de sortir avec sa petite sœur… Il y avait un garçon qui l’aimait pas. Il a dit au chien de l’attaquer, etc. ». Il y avait dans le pays un chien qui avait la rage. Ils devaient passer par un chemin très en pente « où le chien aurait pu pousser les enfants ». La petite avait peur d’être mangée, etc. Bref, Bar se laisse aller à sa fantaisie quand il le veut à l’égal des sujets subjectifs et beaucoup mieux que les sujets précédents. Il est capable aussi de nous inventer de toutes pièces des histoires, qui sont à la fois riches et cohérentes. Il s’en raconte à lui-même tous les soirs. Conclusion : Bar est un imaginatif mais critiquant ses hypothèses, c’est un observateur mais dépassant la description immédiate. C’est le concours de ces deux qualités qui le place dans le présent type.

Autre cas. Mad (10 ; 4) F. Tabl. I : « Sur ce tableau il y a deux personnes, une vieille grand’mère, qui était faible et avait un vieux mouchoir noir sur la tête et avait laissé tomber sa canne. Un petit garçon qui allait à l’école la lui ramasse. Il avait un sac sur son dos, il était rouge. Ce tableau devait se passer à la campagne. Derrière eux il y avait une petite colline et des petits arbrisseaux jaunes. Ça devait être en automne… etc. » Mêmes caractères : l’interprétation est incessamment contrôlée. Des expressions comme « devait se passer », « Ça devait être » et surtout « je suppose » montrent ce contrôle. Un mois après, nouvelle description riche et précise. Mad nous invente avec la richesse voulue l’histoire qui a précédé et suivi la scène du tabl. II. Elle situe l’histoire dans la montagne. Le chien a eu d’autres malheurs avant celui-là, ces malheurs l’ont rendu enragé, etc. Mad en outre continue par l’imagination ses lectures et se place elle-même parmi les héros de son invention.

Bref on peut conclure :

1° Le type intelligent est cliniquement défini par le fait que, si l’enfant ne se livre pas à l’interprétation exubérante et imaginative du type subjectif, ce n’est pas faute d’imagination. C’est que les hypothèses inventées sont contrôlées par le sens critique et une capacité d’observation précise. À cet égard, ce type est la synthèse des deux précédents.

2° Au point de vue de l’observation il peut être moins riche en détails, mais la qualité est meilleure, la valeur respective des détails rendus est mieux saisie, le mouvement général est donné. Il y a donc à proprement parler interprétation d’ensemble du tableau.

3° Au point de vue de l’imagination, le détail observé déclenche dans l’esprit du sujet d’incessantes hypothèses d’interprétation, mais il les contrôle. Il est porté également à la narration, et est capable, même quand il ne le fait pas spontanément, d’inventer une histoire à propos de l’image. Ces histoires, comme les hypothèses, sont plus logiquement construites que celles du type subjectif.

4° L’examen à faire pour déceler ce type est donc le suivant. Une fois établies les qualités d’objectivité du sujet, c’est-à-dire l’absence d’hypothèses incontrôlées qui caractérisent le type subjectif, tout le problème consiste à trouver si oui ou non l’enfant était capable de narration imaginative, d’interprétation. Si le sujet résiste aux suggestions, c’est un objectif, s’il y cède et consent, par exemple, à inventer le début et la fin de l’histoire, c’est un sujet du présent type.

On voit donc à nouveau le caractère délicat de l’examen clinique, qui doit trancher entre ce type et le précédent des questions de simples nuances. Mais il vaut autant prendre à corps cette difficulté que de l’ignorer en jugeant du type de l’enfant d’après sa seule description d’image immédiate.

§ 5. Le type superficiel. — C’est le type superficiel de Mlle Lelesz. Il est caractérisé par l’absence d’observation sûre (de sens critique) et d’imagination. C’est donc le type le plus difficile à déceler, car on n’est jamais certain de l’absence d’un caractère, et surtout de deux caractères à effet aussi opposés dans l’interprétation des images !

Voici un exemple. Van (10 ; 3) F.

Tab. I. — Il y avait une fois une femme qui laissa tomber sa canne. Un écolier se baissa pour la ramasser. La femme se courba un peu pour prendre la canne que l’écolier ramassait. Sur l’emplacement où étaient les personnes il y avait un arbre tout jaune. Un peu plus loin il y avait un pré en pente. Le garçon qui revenait de l’école avait un sac rouge sur le dos. Il avait une casquette joliment posée sur sa tête. La vieille femme avait un foulard.

Tabl. II. — Sur ce tableau il y a un méchant garçon qui lève son fouet pour fouetter un chien. Il a une petite sœur qui le retient pour qu’il ne fasse pas de mal au pauvre chien. Le chien plie ses pattes pour ne pas sentir le fouet. Le garçon porte comme habit un pantalon qui lui arrive jusqu’au-dessous des genoux, une veste brun-gris, un col blanc et une cravate rouge nouée à son col. Il porte sur son dos un sac d’école.

Tabl. III. — Sur ce tableau il y a une petite fille qui se balance assez fort. Un petit garçon et une petite fille sont autour d’elle. Une écharpe mise à la petite fille vole au vent. Ils sont dans un petit bois derrière une barrière. La corde de la balançoire était attachée à un marronnier. Le petit garçon et l’autre petite fille marchent dans l’herbe.

Nous donnons intentionnellement ce cas difficile comme exemple. Il instruira mieux que les nombreux cas simplement pauvres en tout et chez lesquels on n’est jamais sûr d’avoir tout vu. Les descriptions I et III de Van paraissent d’un type objectif, voire intelligent. Il y a une certaine richesse d’observation. L’interprétation du tableau II par contre est manifestement contestable (type subjectif). Il est visible que la petite fille ne retient pas le garçon. « Pour ne pas sentir le fouet », le chien s’en irait, il ne « plierait pas les pattes » ! Il y a une suscription « Sang froid dans le danger, etc. » dont Van n’a pas tenu compte, etc. Bref il y a dans cette description les caractères typiques du subjectif : manque de contrôle. Quant à la valeur des descriptions, qui semblent au premier abord bonnes et riches, elles contiennent néanmoins des inexactitudes : l’arbre « jaune » du tabl. I, le « fouet » du tabl. II.

Ce sont ces cas-là pour lesquels l’examen clinique est le plus indispensable. Nous demandons après un mois à Van si elle se rappelle ce qu’elle a dit du tabl. II. « Un garçon protège sa sœur contre un chien qui voulait la mordre et qui était enragé. Alors il a pris un fouet parce qu’il voulait se défendre. » Il semble donc qu’elle ait déformé son propre souvenir, s’il n’y a pas eu influences de camarades. Nous essayons alors d’aiguiller Van vers les deux types objectif et subjectif. Sa description n’ajoute rien à la première. Quant à la narration, voici tout ce que trouve Van : « Eh bien, je pense c’est un garçon qui rentrait de l’école. Il a trouvé un chien, a ramassé un bâton pour se défendre. Il était enragé, il a protégé sa sœur qui avait peur ». Si l’on compare cette narration à celles des subjectifs on verra la différence. Quant à faire de Van un sujet du type intelligent, elle a trop peu de contrôle pour cela. En outre, impossible d’obtenir d’elle une histoire inventée. Elle prétend (comme tous les enfants) s’en raconter à elle-même le soir avant de dormir, mais justement elle n’a rien inventé la veille ni ces jours-ci. Ce que nous obtenons n’est qu’une histoire lue, un fragment de Robinson.

On voit le procédé, délicat à manier. On n’est jamais sûr d’avoir tout vu, mais ce qu’il semble bien, dans le cas de Van, c’est que, douée d’une intelligence moyenne, d’une imagination et d’une observation moyennes, elle n’a pas de genre de description stable : trop peu de contrôle pour être des types objectif ou intelligent, trop peu d’exubérance pour être du type subjectif.

Voici un second cas, cette fois tout à fait typique. Trem (10 ; 0) F. donne comme descriptions :

Tabl. I. — Le garçon a deux cannes à sa main et un chapeau et un sac. La dame lui tend la main.

Tabl. II. — Je vois un chien qui aboie, un petit garçon qui prend un bâton pour le battre. Il a un sac sur le dos, pour l’école. Son petit frère à côté de lui, qui a un tablier rose, et le chien continue à aboyer, et le petit garçon continue à le battre, et le chien continue à aboyer tant qu’il peut. Il y a des arbres et des montagnes. Le chien continue à aboyer.

Tabl. III. — Il y a un petit garçon avec sa petite sœur avec une robe rouge, et une fille qui tient à sa main deux bâtons et qui est assise sur une balançoire et qui se balance. Le petit garçon lui tient la corde et en même temps la balance. Alors, comme ça la fait aller haut, il y a des feuilles et la petite fille plie les pieds, alors le petit balance tellement la petite que il fait du mal à sa petite sœur.

On voit le caractère flou de la description, les erreurs d’interprétation immédiate. (Trem prend l’ombre de la canne du tabl. I pour une seconde canne, prend la petite du tabl. Il pour un garçon, croit que la vieille tend la main pour saluer. Tout cela n’est pas dû à une mauvaise vue comme nous l’avons vérifié), les hypothèses fantaisistes (tabl. III : le garçon finit par faire du mal à sa sœur.) Donc Trem commet les fautes de critiquer des subjectifs, et en même temps décrit mal, avec flottement et surtout avec pauvreté (au rebours de Van). Or Trem sait-elle décrire si on la presse ? À la voir nous avons, en effet, l’impression d’un désintérêt, qui pourrait fort bien être cause de ces caractères. Nous la stimulons et lui demandons une description aussi bonne que possible du tabl. II. Elle nous fait alors une énumération. « Des arbres, des garçons (!) avec un bâton, une petite fille. Le garçon a un sac d’école, un bâton à la main. Il y a de l’herbe, des montagnes, des nuages. Le chapeau est bleu, l’habit, brun…, etc. » Bref, l’énumération n’ajoute aucune qualité d’observation. Trem est-elle peut-être une imaginative ? L’histoire demandée pour interpréter ce qui s’est passé avant et après le tabl. II est tout à fait calquée sur l’image, sans aucune invention : « Une fois, une fille et un garçon qui étaient dans la forêt ont rencontré un chien… etc. » Et après ? Après il a été à l’école… c’est fini. » Trem ne peut nous inventer aucune histoire, toutes celles qu’elle connaît sont dues à ses lectures. Les fantaisies faites à propos de ces lectures paraissent tout à fait moyennes. Bref, l’absence d’imagination comme celle de tout contrôle justifient le diagnostic.

En conclusion :

1° Le type précédent était constitué par la synthèse des qualités des deux premiers. Le type superficiel, au contraire, réunit en quelque sorte leurs déficits : absence de contrôle et absence d’imagination riche.

2° Les caractères de la description de l’image sont donc flottants. Certaines descriptions paraissent objectives, d’autres semblent des interprétations imaginatives, mais dans aucun des deux cas le caractère n’est franc.

3° L’examen clinique est d’autant plus délicat. Il faut pour qu’un sujet soit classé superficiel que l’absence de contrôle ait été d’abord bien établi, c’est-à-dire qu’on trouve comme chez le type subjectif des hypothèses non tenues pour telles. Ce point une fois clair, il convient d’aiguiller par divers procédés le sujet vers la narration imaginative. S’il résiste on peut le classer dans le présent groupe.

Conclusion. — Une première conclusion se dégage de ces observations, et permet de résoudre un des problèmes que M. Claparède se posait : l’attitude prise dans la description des images est-elle un simple phénomène d’aiguillage ou correspond-elle à des aptitudes véritables ? Mlle Lelesz avait déjà montré que pour une image donnée, le type de description adopté est en relation avec la valeur du témoignage porté sur cette image. Nous pouvons ajouter que le type de description est adopté en raison d’une attitude générale du sujet, attitude qui ne semble pas accidentelle mais qui correspond à des caractères personnels stables. On peut donc utiliser la description des images comme moyen de diagnostic en psychologie individuelle.

Mais, et voici notre seconde conclusion, l’examen clinique qui nous a révélé cette valeur diagnostique, nous a révélé en même temps les subtilités du diagnostic et les précautions dont il faut s’entourer avant de conclure. Un deuxième problème se pose donc maintenant. Pour classer un individu dans un de nos quatre types de description d’image, l’examen clinique est-il nécessaire, ou peut-on à simple inspection d’une description écrite ou du relevé d’une description orale, juger du type de l’individu (non pas, bien entendu, de son type psychologique en général, mais de son type d’attitude dans la description des images) ? Peut-on, autrement dit, donner créance 1° au procédé de la description (énumération, description objective, narration, etc.) 2° au type général de la description (types de Binet, de Lelesz) sans recourir à l’examen du sujet ? Binet le pensait. Mlle Lelesz a réservé la question, en disant expressément qu’elle cherchait des types de descriptions et non des types de personnes. Une même personne peut donc prendre successivement diverses attitudes, qui chacune correspond à une valeur différente de témoignage.

C’est sur ce second problème surtout qu’a insisté M. Claparède. Nous ne l’avons pas résolu par les observations qui précèdent. Nous avons seulement montré que le contrôle et l’imagination dont le sujet fait preuve dans ses descriptions dépendent de ses aptitudes réelles. Il reste à savoir si cette dépendance entraîne nécessairement une constance dans le procédé de description (énumération, etc.) ou dans le type (description objective, interprétation d’ensemble, etc.). Un sujet du type intelligent, autrement dit, ne donnera-t-il pas des descriptions parfois identiques à celles du sujet objectif, un sujet superficiel ne se confondra-t-il pas, à la lecture de ses descriptions, avec un subjectif, etc. Il y a là un problème distinct, que nous allons maintenant essayer de résoudre.

La constance des types

Nous avons déjà dit dans quelles conditions M. Rossellò a présenté ses trois tableaux à 43 écoliers à trois semaines de distance en tout. Ce sont de ces documents écrits que nous allons nous occuper maintenant, 1° pour voir s’ils présentent une constance quelconque, 2° pour voir si cette constance correspond à la constance que nous avons trouvée chez les mêmes enfants par l’examen clinique.

L’expérience collective de M. Rossellò s’est trouvée comporter un résultat positif et un résultat négatif. D’une part on a bien à la lecture — et nous avons fait cette lecture avant de procéder aux examens cliniques — l’impression qu’il existe une constance individuelle d’une épreuve à l’autre, constance difficilement analysable au premier abord, mais qui rend reconnaissable la manière d’un même enfant. Ces manières en outre sont en nombre limité et il est facile sans trop d’arbitraire de les classer. Mais, à côté de cet invariant certains caractères sur lesquels on s’est basé pour l’établissement des types nous ont paru assez superficiels et ressortissant plutôt au simple « procédé ». Comme ces procédés sont tantôt constants tantôt pas, on voit d’emblée la complexité de la question des types, si l’on veut que ces types correspondent à des caractères personnels de l’enfant et soient les mêmes que ceux que révèle l’examen clinique.

§ 1. Le procédé de la description. — Le premier critérium que l’on peut choisir pour établir des types est celui de la manière extérieure de la description, du procédé. Une telle classification a l’avantage d’être objective : il est facile de décider si l’on a à faire à une énumération ou à une narration. C’est ainsi qu’en 1912 MM. Claparède et Kévorkian ont donné un tableau complet des procédés possibles 11. De ce tableau nous avons retenu trois procédés essentiels faciles à classer : l’énumération brute, la description (y compris la narration immédiate où n’entre aucune composition, ce qui ne veut pas dire aucune erreur d’interprétation) et la composition (y compris la narration avec composition et tout procédé impliquant des remarques personnelles).

Comme exemple de pure énumération nous pouvons citer la description de Mo, donnée lorsque nous lui avons demandé une observation objective (p. 214). On peut aussi citer la description du tabl. III par Pfi.

Comme exemples de descriptions, voir les descriptions de Pfi (tabl. II), de Thé, de Ba (I, II et III), de Mad, et pour la composition voir les trois premières descriptions de Mo 12. Quant aux descriptions de Van, la première est une narration sans composition qu’on peut classer dans la description, la seconde est une description, qui pour fantaisiste qu’elle soit, n’en rentre pas moins dans ce groupe. De même les trois copies de Trem.

Cette classification large donne donc le maximum de chances à la constance du procédé, en supprimant dans la mesure du possible l’arbitraire du classement. Cela dit, la constance a été cherchée au moyen de la formule d’association de Yule :

q = \frac{ab - cd}{ab + cd}

où a = individus présentant à la fois le caractère x et le caractère y, b = individus qui ne présentent ni l’un ni l’autre, c = individus qui présentent x mais pas y et d = individus qui présentent y mais pas x. Dans notre cas, si nous cherchons par exemple la constance de l’énumération entre la première et la deuxième expérience, a = individus se servant de l’énumération dans la série I et dans la série II, b = individus ne se servant de l’énumération ni dans une série ni dans l’autre, c = se servant de l’énumération dans la série I mais plus dans la série II et d = l’inverse.

Les constances moyennes obtenues sur 41 sujets sont les suivantes :

Procédé q a
énumération 0,90 5
description 0,76 18
composition 0,93 7
moyenne cumul
0,86 30

Ce résultat montre donc qu’il y a une constance en moyenne dans le procédé de la description. Mais il faut se garder d’exagérer la valeur de ces chiffres. Nous avons indiqué à côté du coefficient de constance, le nombre moyen des a c’est-à-dire des sujets qui restent constants d’une série à l’autre (par exemple pour la description a (I-II) = 20 ; a (II-III) = 17 ; a (I-III) = 15. Moyenne a = 18. Les a étant respectivement de 5, 18 et 7 cela revient à dire que sur 41 individus, 30 en moyenne ne changent pas de procédés.

De plus, on remarque que la constance de l’énumération et de la composition est meilleure que celle de la description. Or, outre le fait que la probabilité d’erreur est plus grande parce qu’il y a moins de sujets, ces deux premiers types sont justement ceux qu’un aiguillage automatique reproduira le plus facilement. Il suffit, d’autre part, de compliquer une image pour dissoudre la description en énumération sèche. Aussi voit-on la constance de la description objective diminuer fortement entre la 1re et la 3e épreuves et entre la 2e et la 3e épreuves (le 3e tabl. est en effet plus touffu) par rapport à ce qu’elle est entre la 1re et la 2e épreuves (0,83 et 0,57 contre 0,89).

Bref on peut conclure que le procédé de description offre une constance moyenne relative, due soit à des phénomènes d’aiguillage soit à une corrélation avec les aptitudes individuelles (nous verrons plus loin ce qu’il en faut penser). Mais, au point de vue individuel, cette constance n’est pas assez bonne pour que l’on puisse compter sur la constance d’un individu donné pris au hasard.

§ 2. Les types de Binet. — Ces difficultés n’ont pas échappé à Binet. Après avoir tenu compte d’assez près du procédé de la description, il a ensuite adopté un compromis. C’est ainsi que la distinction superficielle entre l’énumérateur et le descripteur est remplacée, dans les derniers types de Binet, par la distinction entre un type descripteur, qui énumère et décrit sèchement, sans hypothèses, ni interprétation du sens général du tableau, et un type observateur qui dégage ce sens général. La composition continue à former un tout homogène et à définir l’imaginatif. Binet distingue en outre un type « érudit » que nous n’avons pas trouvé, non pas tant parce que les tableaux n’y prêtaient pas (tout prête à dissertations), mais parce que l’école où a été faite l’expérience ne conduit pas les enfants au verbalisme.

Restent donc trois types. Nous pouvons citer comme exemple de descripteur Pfi, du moins dans le cas du tabl. III, comme observateur Thé et Ba et comme imaginatif Mo.

Nous avons calculé la constance de ces types d’après le même principe que précédemment, et trouvé ; comme chiffres moyens pour 41 sujets :

Type q a
descripteur 0,91 6
observateur 0,84 16
imaginatif 0,93 8
moyenne cumul
0,89 30

On le voit, cette classification de Binet est un peu en progrès sur la précédente. Néanmoins elle donne lieu à des objections du même ordre. Il n’y a en moyenne que 30 individus constants sur 41 ! En outre, le tabl. III donne lieu à une baisse générale des constances pour ce qui est du type observateur (I-II = 0,96 ; II-III = 0,87 ; I-III = 0,71) et même en ce qui concerne le type descripteur. Ces derniers chiffres sont évidemment trop faibles pour permettre de déclarer que le fait d’interpréter ou non le sens général d’une image tient nécessairement aux aptitudes individuelles d’un sujet. Ici encore il peut être question d’aiguillages, une fois faite la part des différences de difficulté des images.

Cependant deux grands groupes semblent décidément s’imposer ici, celui qui dénote une tendance à l’attitude objective (observateur et descripteur), celui qui dénote une tendance subjective (imaginatif). Calculée séparément, la constance de ces groupes s’est trouvée de

Séries III = 0,97 ; Séries II-III = 0,93 ; Séries I-III = 0,93

Soit en moyenne q = 0,94.

Ici nous touchons, semble-t-il, à un caractère non dû à l’aiguillage, comme nous l’a montré d’ailleurs l’examen clinique. Pour ce qui est des types descripteur et observateur, il semble bien, au contraire, qu’ils prêtent aux mêmes objections que les types de procédé extérieur de description. C’est ce que nous verrons tout à l’heure.

§ 3. Les types de Mlle Lelesz. — Le moment est venu de nous demander si nos propres types peuvent se déceler au vu simplement d’une description écrite faite par le sujet et sans procéder à un examen clinique.

C’est un gage d’objectivité semble-t-il que le fait que nous soyons arrivés par l’examen clinique à une classification qui correspond à 4 des 5 types de Mlle Lelesz, après être partis comme elle des types de Binet, pour en contrôler le bien-fondé. Ce n’est cependant pas une raison pour qu’il soit possible de dire que, parce qu’une personne a fait une description du type objectif, elle en fera toujours autant. Autre chose est, en effet, de dire après plusieurs descriptions faites par la même personne et après examen sur ces descriptions, qu’elle est d’un type objectif, autre chose est de dire qu’une description prise au hasard est d’un type objectif.

Pour trouver cette constance, nous avons classé, indépendamment de nos examens cliniques, toutes les descriptions dans nos quatre types, en nous aidant des caractéristiques que donne pour chacun Mlle Lelesz. Nous sommes parvenus ainsi aux chiffres suivants, de nouveau sur 41 sujets :

Type q a
subjectif 0,94 9
objectif 0,89 15
intelligent 0,91 4
superficiel 0,90 2
moyenne cumul
0,91 30

On voit de nouveau ici qu’en moyenne les types sont constants, légèrement plus même que dans la classification de Binet. Néanmoins cette constance ne porte toujours pas plus que sur 30 sujets en moyenne sur 41. Ici de nouveau le tableau III a donné lieu à des perturbations. La constance du type objectif n’est que de 0,78 entre la série I et la série III. De nouveau, c’est le type subjectif le plus constant (comme chez Binet l’imaginatif) et de nouveau c’est entre la simple objectivité et l’intelligence que la nuance est la plus difficile à maintenir constante (comme chez Binet entre la description et l’interprétation d’ensemble).

Bref si une telle expérience suffit à montrer la constance statistique des types, elle ne suffit pas pour la pratique du diagnostic individuel : un examen clinique est toujours nécessaire pour classer à coup sûr un sujet donné.

Néanmoins, de même qu’à propos des types de Binet, il nous est possible de grouper en deux grands types, les types subjectif et superficiel d’une part, les types intelligent et objectif d’autre part. Ces deux grands types sont donc caractérisés par l’attitude subjective et l’attitude objective. La constance de ces deux groupes est alors excellente :

Série I-II = 0,98 ; Série II-III = 0,96 ; Série I-III = 0,92 soit en moyenne q = 0,95.

Si l’on veut ne se rendre compte que de l’attitude objective ou subjective, l’inspection d’une épreuve, sans examen clinique, semble donc suffisante.

§ 4. La valeur des épreuves. — Cherchons à préciser de plus près jusqu’à quel point on peut avoir confiance dans les épreuves faites sans examen clinique à l’appui. Pour ce faire nous disposons du moyen suivant. Nous avons examiné individuellement, suivant les procédés décrits plus haut, 41 enfants : cherchons les corrélations entre les résultats de ces examens cliniques et les résultats des épreuves collectives portant sur les mêmes individus.

Tout d’abord, la constance des types entre l’examen individuel et les épreuves collectives, est bonne. Pour la calculer nous avons classé dans un type donné l’individu qui deux fois sur trois au moins a été classé tel dans l’épreuve collective. Les résultats sont les suivants (sur 39 sujets) 13 :

Type q q’ a
subjectif 0,98 0,95 11
objectif 0,90 0,90 13
intelligent 0,90 0,90 6
superficiel 0,97 0,95 3
moyenne moyenne cumul
0,93 0,92 33

En moyenne on peut donc avoir la confiance que voici dans le résultat global de trois épreuves successives : 33 individus sur 39 sont du type que leur attribue l’examen clinique. Il y a 6 erreurs pour 39 sujets. On voit donc dans quel sens nous disons que, si des épreuves multipliées sont d’un intérêt psychologique évident, elles ne suffisent pas pour la psychologie individuelle des types. Il est possible d’ailleurs de montrer dans quelle mesure elles donnent des résultats positifs.

En ce qui concerne l’attitude objective en général (types objectif et intelligent) et l’attitude subjective (types subjectif et superficiel), la constance entre l’examen clinique et les épreuves est excellente et à cet égard on peut donc avoir confiance dans ces dernières, comme nous l’avons d’ailleurs déjà annoncé précédemment :

Série I-II = 0,99 ; Série II-III = 0,99 ; Série I-III = 0,97.

En moyenne q = 0,98 (37 individus constants sur 39).

Mais si nous passons de ces types généraux, aux quatre types spéciaux, en calculant la constance du type objectif par rapport au type intelligent seulement, et la constance du type subjectif par rapport au type superficiel, seulement, nous trouvons :

I-II II-III I-III
Types q a q a q a
objectif et intelligent 0,86 15 0,90 16 0,70 16
subjectif et superficiel 0,81 11 1,00 15 0,89 9

Il ressort clairement de ces chiffres que l’inspection d’une description unique faite par le sujet ne suffit pas pour un classement : un examen clinique est donc toujours nécessaire.

Nous pouvons nous demander enfin quelle est la corrélation entre nos types cliniques et les procédés de description, d’une part, et entre nos types et ceux de Binet d’autre part. La corrélation avec le procédé, calculée par la même méthode, est la suivante :

Type Procédé q
intelligent description 0,60
objectif description 0,56
objectif énumération 0,38
subjectif composition 0,98

Il ressort de ce tableau qu’entre les types objectifs et les deux premiers procédés de description il n’y a pas de relation nette, ce qui est bien naturel. Par contre la constance de l’emploi de la composition par le type subjectif est intéressante. Nous avons contrôlé ces résultats en cherchant si, entre les types objectifs (objectif et intelligent) et les procédés objectifs de description (description et énumération), d’une part, et d’autre part entre les types subjectifs (subjectif et superficiel) et la composition, la corrélation demeurait bonne. Elle l’est : q = 0,94.

Tout n’est donc pas dû à l’aiguillage automatique, dans le procédé de la description. Si l’on s’en tient à deux grands groupes seulement, ils correspondent, semble-t-il, en gros, à l’aptitude individuelle. Mais il ne semble pas possible d’attribuer aux types plus restreints de procédé une valeur psychologique : ils peuvent donc être dus à l’aiguillage.

Enfin la corrélation entre nos types et ceux de Binet est la suivante :

Types Piaget Types Binet q a
intelligent observateur 0,66 8
objectif observateur 0,35 9
objectif descripteur 0,56 5
subjectif imaginatif 0,98 10
objectif et intelligent observateur et descripteur 0,97
subjectif et superficiel imaginatif 0,97

Comme on le voit il n’y a de nouveau relations entre les deux classifications qu’au point de vue de l’attitude objective et de l’attitude subjective. Il est facile de voir pourquoi. Nous avons montré que les types de Binet étaient aussi constants que les nôtres dans les épreuves collectives, ou à peu de choses près. Mais nous n’avons pas retrouvé ces types de Binet à l’examen clinique, où nous les cherchions cependant. D’où vient ce fait ? Il ne préjuge pas, à notre sens, de la valeur de ces types, qui se révèleront peut-être constants à des examens cliniques ultérieurs. Ce qui explique que nous ne les ayons pas retrouvés, c’est qu’ils sont hétérogènes dans leur principe : ils font appel à des fonctions mentales qui ne s’excluent pas les unes les autres, qui ne sont donc pas sur le même plan. L’opposition entre les imaginatifs et les non-imaginatifs n’est pas du même ordre qu’entre les descripteurs et les observateurs. Dans un cas l’on a à faire au sens du réel, à l’imagination des hypothèses et à leur contrôle ; dans l’autre cas il s’agit de types d’observation et presque de types d’attention.

Nous n’avons fait au contraire nos examens qu’à un seul point de vue, celui du sens du réel. De ce point de vue l’on peut faire quatre types qui n’impliquent ni n’excluent les deux premiers de ceux de Binet. Il s’agit donc là d’une simple question de méthode suivie. D’autres recherches sont maintenant à faire à d’autres points de vue, qui confirmeront ou infirmeront la valeur de ces deux premiers types : ils se superposeront alors simplement aux types basés sur le sens du réel.

Conclusion. — Nous voici donc renseignés, dans la mesure où le comporte une petite expérience comme la nôtre, sur la valeur des types de description d’image. On voit du même coup la complexité de la question et son intérêt pour la psychologie de l’intelligence enfantine, en particulier pour la psychologie du sens du réel. Il est trop tôt d’ailleurs pour dégager ce que les expériences apportent à ce point de vue. La tâche urgente qui s’impose est au contraire de multiplier les examens cliniques, de publier des séries de monographies d’enfants tendant à établir des types particuliers, d’imagination, de narration, d’attention dans l’observation, de dessin, etc. Les observations données dans notre première partie sont très insuffisantes à cet égard. Ce qu’il faudrait ce sont des recueils de cas intégralement décrits analogues à ceux que publient les médecins.

Nous n’avons en particulier fourni aucun renseignement sur la relation des types avec l’âge. C’est là une grosse question qui fera l’objet d’une publication ultérieure. Les indications que nous avons données valent entre 9 et 11 ans tout au plus. Avant 8 et 9 ans nous sommes beaucoup trop peu instruits sur ce qu’est le sens du réel ou le contrôle de l’imagination pour prévoir si nos types sont encore valables.