Qu’est-ce qu’un frère ? Une épreuve de logique des relations pour enfants de 4 à 10 ans (1922) a 🔗
Nous nous excusons de publier une recherche encore inachevée. Mais c’est dans l’espoir d’obtenir de nos lecteurs quelques indications et, le cas échéant, quelques matériaux recueillis suivant notre technique, que nous donnons ces notes dans l’état où elles sont.
La technique de l’expérience🔗
Nous avons examiné individuellement environ 120 enfants entre 4 et 10 ans, et quelques-uns plus âgés. Nous leur avons posé les 6 questions suivantes, toujours dans le même ordre.
1. Combien de frères as-tu ? Et de sœurs ? (Admettons comme réponses un frère A et une sœur B). Et A combien a-t-il de frères ? Et de sœurs ? Et B combien a-t-elle de frères ? Et de sœurs ?
2. Combien de frères y a-t-il dans ta famille ? Et de sœurs ? En tout combien de frères et de sœurs ?
3. Il y a dans une famille 3 frères, Auguste, Alfred et Reymond. Combien de frères a Auguste ? Et Alfred ? Et Reymond ?
4. Es-tu un frère ? (une sœur ?) Qu’est-ce que c’est qu’un frère ? (une sœur ?)
5. Ernest a 3 frères : Paul, Henri et Charles. Combien de frères a Paul ? Henri ? Charles ?
6. Combien y a-t-il de frères dans cette famille ?
Les questions 1 et 2 ne se posent pas aux enfants uniques. On ne tolère aucune erreur. Chaque test est réussi si toutes les réponses partielles sont données. Le test 6 doit comporter comme réponse l’idée que pour être un frère il faut qu’il y ait d’autres enfants dans la famille (voir les réponses plus bas).
Les frères et sœurs du sujet🔗
Nous avons vu beaucoup trop peu d’enfants pour nous permettre de publier nos résultats tels quels. Néanmoins il est possible de dégager quelques considérations sûres. La première c’est que la question 1 (combien de frères et de sœurs a ton frère A, ta sœur B, etc.) donne des résultats qui en moyenne dépendent de l’âge. Si nous répartissons les enfants à partir de 4 ans en 4 groupes de respectivement 4-5 ans, 6-7 ans, 8-9 ans, et 10 ans et plus, nous trouvons en effet une proportion régulière (25 % ; 44 % ; 50 % ; 64 %). Ensuite il est sûr que jusqu’à 10 ans inclusivement il est impossible d’obtenir une réponse correcte de tous les enfants d’un même âge. Jusqu’à 10 ans, sur 76 enfants non uniques que nous avons vus, dont 50 de 7 ans et au-dessus, la moitié n’ont pas pu résoudre le test. Mais il serait imprudent d’affirmer quand est atteint le 75 % de réponses justes nécessaire pour que le test soit passé:
Quant à la question 2 (nombre des enfants de la famille), elle est plus facile que la précédente, et c’est d’ailleurs aisé à comprendre : l’enfant s’est plus souvent placé au point de vue de sa famille tout entière, en se comptant alors comme frère, qu’au point de vue de chacun de ses frères et sœurs. Aussi voit-on dès 6 ans une forte proportion de réponses justes (76 % à 6-7 ans). Sur les 75 enfants dont nous venons de parler, on en trouve 45 pour répondre correctement, c’est-à -dire les 3/5 (16 erreurs sur 50 réponses d’enfants au-dessus de 7 ans). Il y a encore, chose intéressante, pas mal d’erreurs à 10 ans, venant du fait que l’enfant ne se compte pas lui-même.
Quel que soit encore l’arbitraire de nos chiffres, qu’il faut se garder de prendre à la lettre, il reste donc avéré que la question 2 est pour les mêmes enfants plus facile que 1, mais que toutes deux donnent jusqu’à 10 ans une bonne proportion de réponses fausses. Que se passe-t-il si on les dépouille simultanément ? Chose curieuse, ce ne sont pas toujours les mêmes enfants qui répondent correctement à la question 1 et à la question 2. Le nombre des enfants, sur nos 75 cas, qui ont répondu correctement aux 2 questions est en effet seulement de 25. Sur les 25 enfants en dessous de 7 ans il y a 23 erreurs, sur les 50 au-dessus il y en a 27. Il semble difficile que l’on puisse atteindre avant 10 ans le 75 % de réponses justes pour les 2 questions prises simultanément (66 % à 9 ans).
Nous pouvons donc conclure, que sur 75 enfants pris au hasard entre 4 et 10 ans, dans toutes les classes sociales, il y en a une forte proportion pour lesquels les calculs relatifs au nombre des frères et des sœurs de leur propre famille donnent lieu à des difficultés considérables. Nous analyserons ailleurs le pourquoi de ces phénomènes.
Les familles étrangères🔗
Que se passera-t-il donc lorsqu’on interrogera l’enfant sur une famille étrangère à la sienne, au moyen des questions 3, 5 et 6 ? La question 5, tout d’abord, donne des résultats très comparables à ceux de la question 1, dont elle est l’exact équivalent : progression régulière, et abondance de réponses erronées jusqu’à 10 ans. Sur 45 enfants de 7 à 10 ans, 17 n’ont pu résoudre la question. En dessous de 7 ans les proportions sont moins bonnes encore que pour la question 1. On peut donc considérer ces 2 tests comme de difficulté sensiblement égale, la question 5 étant d’ailleurs un peu plus facile.
La question 6 est par contre plus difficile que la question 2, ce qui se conçoit aisément. Avant l’interrogatoire, l’enfant a en effet souvent réfléchi à la question 2. La question 6 au contraire est nouvelle pour lui et exige un certain effort d’adaptation. Elle donne donc des résultats assez mauvais jusqu’à 9 et 10 ans: 15 erreurs pour 45 enfants de 7 à 10 ans. Quant aux deux questions 5 et 6 évaluées simultanément, le nombre d’enfants qui n’ont pu répondre correctement aux deux à la fois est de 17 sur 45.
On peut aussi faire le calcul des enfants ayant réussi simultanément les questions 3, 5 et 6. La question 3, comme les questions 5 et 6, paraît nettement ne pouvoir être posée qu’après 7 ans (4 réponses justes sur 30 à 4, 5 et 6 ans). À 7 ans et au-delà , sur 60 enfants il n’y a eu que 13 erreurs. La question est en effet plus facile que la question 6 parce qu’elle évite l’expression (X « a » un frère, etc.). Mais le nombre des sujets qui ont réussi à la fois les tests 3, 5 et 6 n’est que de 26 sur 45. Il y a donc 19 erreurs sur 45 (dans le cas de la famille du sujet, 27 sur 50).
Définition du mot frère🔗
Il reste à chercher comment les enfants définissent le mot frère, et jusqu’à quel âge les difficultés logiques se font jour, qui empêchent une définition correcte.
À cet égard, nous pouvons déjà affirmer que la première partie de la question 4 (es-tu un frère ?) n’offre guère de difficulté dès 4-5 ans. Il y a toujours quelques exceptions à chaque âge, mais en aucune façon comparables aux difficultés précédentes.
Par contre, comme il est naturel, la seconde partie de la question donne lieu à une progression régulière et qui va du 0 % à 4 et 5 ans à plus de 75 % à 10 ans. Peut-être ce dernier chiffre devra-t-il être porté dans la suite à 9 ou même 8 ans. Ce qui est sûr c’est que sur nos 120 enfants la définition correcte du mot frère n’est pas donnée par le 75 % avant 10 ans.
Les définitions les plus primitives qui sont données consistent simplement à dire qu’un frère est un garçon.
Par ex. Jo (5 ans) estime qu’un frère est un petit garçon. « Tous les garçons sont des frères ? — Oui. — Est-ce que ton papa a un frère ? — Oui, et une sœur. — Pourquoi ton papa est-il un frère ? — Parce que c’est un monsieur. »
Lo (5 ans) F. : « Une sœur est une fille qu’on connaît. — Toutes les petites filles que tu connais sont des sœurs ? — Oui, et les garçons des frères. »
Ba (6 ; 10) F. : Une sœur c’est « une fille. — Toutes les filles sont des sœurs ? — Oui. — Moi, je suis une sœur ? — Non. — Pourquoi sais-tu que je ne suis pas une sœur ? — Je ne sais pas. — Mais moi, j’ai une sœur, alors je ne suis pas une sœur ? — Que si. — Qu’est-ce que c’est qu’une sœur ? — Une fille. — Pour être une sœur que faut-il avoir ? — Je ne sais pas. » (Ba a 2 sœurs et un frère.)
Pi (6 ans) : Un frère c’est « un garçon. — Tous les garçons sont des frères ? — Parce qu’il y en a qui sont petits ? — Quand on est petit, on n’est pas un frère ? — Non, on est un frère seulement quand on est grand. »
Ce dernier cas, de Pi, est d’autant plus curieux que Pi vient de dire qu’il n’est pas lui-même un frère. « Pourquoi pas ? — Parce que je n’ai point d’autres, parce que je suis tout seul. » Implicitement il semble donc bien savoir ce que c’est qu’un frère, mais il n’a pas pris conscience des caractères nécessaires pour être un frère à un degré suffisant pour savoir donner une définition. Dans des cas de ce genre nous marquons naturellement juste à la question 4. Néanmoins, ce qui montre bien que la prise de conscience impliquée par la définition est l’indice utile, c’est que Pi ne sait pas mieux manier la notion de frère que la définir. À la question 3, Pi répond en effet qu’Auguste a « peut-être deux » frères, Alfred « trois » et Raymond « quatre ». À la question 5, Pi répond que Paul avait « peut-être trois frères », Henri « un », Charles « quatre », et qu’il y avait en tout (question 6) trois frères dans la famille.
Sob (7 ans) estime que tous les garçons sont des frères. — « Ton papa a un frère ? — Oui, quand il était petit. — Pourquoi ton papa était-il un frère ? — Parce qu’il était un garçon. — Tu connais le frère de ton papa ? — Il n’a point de frère. »
Kan (7 ½) : « C’est un garçon. — Tous les garçons sont des frères ? — Oui. — Ton papa est un frère ? — Non. — Pourquoi ? — Parce que c’est un monsieur. — Ton papa n’est pas un frère ? — Oui. — Pourquoi ? — Parce qu’il était la même chose que les petits garçons. »
Bo (8 ans) : Un frère « mais c’est un garçon, c’est quelqu’un aussi. — Tous les garçons sont des frères ? — Oui, et puis il y a aussi des cousins et puis des neveux. — Ton papa a un frère ? — Oui. — Est-il un frère ? — Oui. — Pourquoi ton papa est-il un frère ? — Je ne sais pas. — Pour être un frère, que faut-il avoir ? — Je ne sais pas, c’est dur, ça. »
Po (8 ½) F : « Une sœur c’est une fille. — Toutes les filles sont des sœurs ? — Oui. — Tu es sûre ? — … Une sœur c’est une fille. — Est-ce qu’il n’y a pas des filles qui ne sont pas des sœurs ? — Non. »
Pon (9 ans) estime aussi que tous les garçons sont des frères, X (10 ans) également, etc.
Une seconde étape dans la définition est marquée par les sujets qui savent que pour être frère il faut être plusieurs dans une famille, mais qui n’accordent pas à tous les enfants le même titre.
So (8 ans) ne sait pas s’il est un frère (enfant unique). Un frère « c’est quand une personne a un enfant, eh bien, l’enfant qui vient après est un frère ». So ne sait résoudre ni la question 5 ni la question 6. La question 3 par contre est résolue.
Hal (9 ans) : « Quand il y a un garçon et un autre garçon ils sont deux. — Est-ce que ton papa est un frère ? — Oui. — Pourquoi ? — Parce qu’il est né en second. — Alors qu’est-ce qu’un frère ? — C’est le deuxième garçon qui vient. — Alors le premier n’est pas un frère ? — Ah non ! On appelle le deuxième frère qui arrive un frère ». On ne marque pas mieux l’absence de relativité du mot frère.
On trouve un autre genre de définitions fausses, mais sans intérêt logique, parce que simplement incomplètes :
Cour (9 ans) : « Un frère c’est une petite personne qui vit avec nous. — Tous les garçons qui sont avec toi sont des frères ? — Non, c’est un garçon qui est toujours avec nous. »
Pon (9 ans) : « Un frère c’est un garçon qui est dans le même appartement. » Dans ces cas-là , il faut naturellement pousser l’enfant pour voir si par ailleurs il n’a pas pris conscience qu’il s’agit d’enfants de la même famille.
Quant à la définition correcte c’est celle qui implique l’idée qu’il faut être au moins 2 dans la même famille pour qu’il y ait frère ou sœur. Très souvent l’enfant sait cela sans pouvoir l’exprimer d’emblée. Il faut arriver dans ce cas à lui faire expliciter son idée. De telles définitions correctes sont données en bonne proportion dès 7 ans (60 % environ).
Mi (7 ½) : Un frère c’est « un garçon. — Tous les garçons sont des frères ? — Oui. — Un garçon qui est seul dans la famille est-il un frère ? — Non. — Pourquoi es-tu un frère ? — Parce que j’ai des sœurs. — Moi, est-ce que je suis un frère ? — Non. — Comment est-ce que tu le sais ? — Parce que vous êtes un homme. — Ton papa a-t-il des frères ? — Oui. — Est-ce qu’il est un frère ? — Oui. — Pourquoi ? — Parce qu’il a eu un frère quand il était petit. — Dis-moi ce que c’est qu’un frère ? — Quand on est plusieurs enfants dans une famille. »
Nous avons ici peut-être trop poussé l’enfant en lui posant la 3e de nos demandes (un garçon qui est seul de la famille est-il un frère ?), mais nous avons néanmoins compté cette réponse comme juste : Mi savait implicitement la chose.
Fal (7 ans) : « Tous les garçons sont des frères ? — Oui.— Tous ? — Non, il y en a qui n’ont pas de sœurs. Pour être un frère il faut avoir une sœur. »
Fa (7 ans) : « Tous les garçons sont des frères ? — Non.— Que faut-il pour être un frère ? — Il faut être 2 garçons ensemble, une maman et deux garçons. »
Sait (7 ans) : « Un frère c’est un petit garçon qui a encore un petit garçon avec lui. »
Rey (10 ans) : « Un frère, eh bien, c’est quand il y a 2 enfants. »
Beru (10 ans) : « Un frère c’est une parenté, un garçon à un autre. »
Il n’y a pas de différence sensible entre les enfants uniques et ceux qui ont frères et sœurs.
Barème (Médians)🔗
Si l’on veut se servir de ces tests comme épreuve d’aptitude, voici le procédé à suivre : On compte un point par test réussi. Le maximum est donc 6 pour les enfants non uniques, 4 pour les autres. Le médian obtenu pour chaque âge, c’est-à -dire le chiffre atteint par l’individu qui occupe le centre, de la série des individus rangés du plus faible au plus fort, est donné par le tableau suivant :
| Questions 1-6 pour enfants non uniques | Questions 3-6 pour enfants uniques | |
| 4 ans | 1 | 0 |
| 5 ans | 2(?) | 0 |
| 6 ans | 2 | 1,5 |
| 7 ans | 3 | 2 |
| 8 ans | 4 | 3 |
| 9 ans | 5 | 3,5 |
| 10 ans | 5 | 4 |