L’Expérience humaine et la causalité physique (1924) a

Ce livre est l’ouvrage le plus riche et le plus solide qui ait été écrit sur la portée des sciences physiques. Il donne à la philosophie des sciences la plus souple, la plus autonome et la plus féconde des positions. M. Brunschvicg repousse tout à la fois le dogmatisme d’une réalité toute faite qui s’imposerait à l’esprit du savant, et le dogmatisme d’une raison toute faite qui imposerait ses cadres au réel. Ce qui demeure, une fois ces deux écueils évités, c’est un dynamisme intellectuel : l’expérience transforme le réel et contraint incessamment la raison à se façonner de nouveaux outils de compréhension. La vraie réalité, c’est donc l’interaction d’une raison qui ordonne les choses et d’une réalité qui adapte la raison, sans qu’aucun de ces deux termes ait de sens indépendamment de l’autre. Dès lors l’étude de la causalité ne peut être féconde qu’à condition d’être une étude historique. Il n’y a pas de causalité dans les choses, indépendamment de la raison qui institue l’expérience : les systèmes de St. Mill et de Maine de Biran aboutissent ainsi à un échec, dû au réalisme ontologique. Mais inversement, la causalité n’est pas une « catégorie » fixe, définissable une fois pour toutes. Elle a une histoire et cette histoire n’est jamais close, quoique comportant par son déroulement même un certain nombre de leçons. M. Brunschvicg retrace cette histoire de main de maître. Il fait voir la multiplicité des liaisons causales qui se trouvent à l’origine dans la pensée des primitifs. Il fait sentir comment le dynamisme causal d’Aristote, qui consacre la réalité du sens commun, contenait en lui des contradictions. Descartes renverse le problème en invoquant l’expérience non plus au profit de la réalité sensible, mais d’une réalité construite par le mathématicien. Leibniz et Newton, réintroduisant la force, font renaître d’insurmontables difficultés, qui ne trouvent leur solution que dans la critique de Kant : la raison et le réel trouvent alors une mise en relation telle que la nécessité de l’une et l’objectivité de l’autre soient simultanément garanties. Après Kant, nouvelles difficultés : retour au conceptualisme, dogmatismes de l’énergie, de l’entropie, de l’atomisme, etc. Les théories de la relativité viennent enfin rendre l’harmonie à la philosophie physique, montrant la réciprocité parfaite du mesurant et du mesuré, et fondant l’objectivité sur les invariances que suppose et permet de dégager cette réciprocité.

Le conventionnalisme de Poincaré est ainsi dépassé. M. Brunschvicg conclut, en effet, son enquête historique par une analyse admirable du relativisme philosophique, lequel ne repousse le réalisme empirique et le dogmatisme des catégories, dont Kant supportait encore le double poids mort, que pour mieux dégager l’objectivité des relations construites par la science.

Ce n’est pas le lieu d’indiquer les quelques réserves que nécessite peut-être l’idée d’un relativisme intégral (car la raison ne peut sans doute évoluer au-delà de certaines limites sans cesser d’être rationnelle : il y aurait donc une loi d’évolution, une « orthogenèse », à dégager de l’évolution même). Disons seulement que pour le psychologue, et en particulier le généticien, l’œuvre de M. Brunschvicg offre, par sa méthode et son souci d’écarter tous les dogmatismes, un modèle de réflexion salutaire. Le psychologue est nécessairement difficile en fait de théorie de la connaissance. Celle de M. Brunschvicg semble au contraire être le prolongement et le complément naturels des travaux de la psychologie génétique.