Le Langage et la pensée (1924) a
C’est un très beau livre que vient d’écrire M. Delacroix et un livre qui embrasse l’ensemble des domaines que recouvre la psychologie du langage. La première partie de l’ouvrage traite des conditions générales du langage. La linguistique et la psychologie s’impliquent mutuellement et toujours davantage. La sociologie a, il est vrai, donné une dimension de plus aux faits linguistiques et psychologiques, mais il y a un esprit humain qui travaille « sous la société et par la société » (p. 60) et la psychologie est seule à pouvoir l’étudier. Les facteurs essentiels du langage — expression des émotions, langage animal, adaptation organique et adaptation intelligente, signes mentaux et signes affectivo-sociaux — ne se comprennent que par la psychologie. La seconde partie du volume nous donne une analyse de la structure du langage et cette analyse renouvelle entièrement les problèmes. Les psychologues ont longtemps traité le langage comme une pure nomenclature, comme si les choses étaient simplement désignées par les mots et comme si les mots étaient représentés dans la conscience par des schémas consistant en images auditives, motrices, etc. Rien de plus superficiel que cette conception. Le langage est une pensée. Toute pensée consiste à manier des symboles et le langage est un moment nécessaire de l’élaboration de ces symboles. Trois systèmes distincts, mais étroitement associés, concourent à cette élaboration. Le système phonétique est le seul qu’on ait étudié psychologiquement jusqu’ici ; M. Delacroix l’analyse à nouveau, à la lumière des découvertes linguistiques. Le système des mots et le système des relations viennent ensuite et sont de beaucoup les plus importants. Or, un mot n’est pas qu’une étiquette. C’est un son porteur d’une signification et susceptible d’un emploi grammatical. C’est dire que le mot [est] très difficile à isoler. Il n’est pas une unité. Il est la limite d’un processus intellectuel de découpage et d’identification. Quant à la phrase, elle n’est pas une simple somme. Elle est un tout, un ensemble de relations solidaires. La langue suppose donc la pensée, la rationalisation progressive d’une matière phonique donnée, et cette rationalisation même n’est pas rectiligne. Elle « oscille entre le chaos et le cosmos ».
La troisième partie traite de l’acquisition et de l’emploi, et la quatrième partie de la perte, de la fonction du langage. Il y a là une foule de remarques qu’il est difficile de rendre ici. L’étude de l’aphasie est particulièrement bien menée et souligne tout ce que les théories récentes apportent de nouveau dans la solution du problème. Cependant, M. Delacroix reste très justement modéré dans l’évaluation du déficit mental des aphasiques. Les parts respectives de l’automatisme et de l’intelligence actuelle, dans l’emploi du langage, sont spécialement bien notées.
Deux idées générales, parmi beaucoup d’autres, frappent dans ce livre. La première est la thèse rationaliste : le langage est la rationalisation d’une matière phonique chaotique. La seconde est la théorie des signes : les signes sont d’abord « adhérents » aux objets, mais pour devenir réellement « signes » il faut que l’intelligence les en détache et les fasse entrer dans le réseau des symboles et des relations entre symboles qui constituent l’étoffe de toute raison.