Psychologie et critique de la connaissance (1925) a b đ
Câest pour moi une grande joie, mais aussi un redoutable privilĂšge, que de succĂ©der en cette chaire Ă mon propre maĂźtre, M. Arnold Reymond, auquel je garde la reconnaissance dâun disciple pour lâesprit et la mĂ©thode qui caractĂ©risent tout son enseignement. Lâanalyse de lâesprit humain que M. Reymond a tentĂ©e repose avant tout sur la connaissance de lâhistoire, et, en particulier, de lâhistoire de la pensĂ©e logique et scientifique. M. Reymond est un logicien, mais un logicien qui ne procĂšde pas par dĂ©crets fondĂ©s sur lâexamen de la pensĂ©e toute constituĂ©e, prĂ©fĂ©rant la voie sĂ»re et patiente qui consiste Ă Ă©tudier le dĂ©veloppement des notions pour saisir leur vraie signification. Dans sa thĂšse dĂ©jĂ , Logique et mathĂ©matiques, M. Reymond a fait apercevoir tout ce que comportait de fĂ©cond la mĂ©thode historique au point de vue critique. Replaçant dans son vĂ©ritable contexte la genĂšse des notions arithmĂ©tiques et des notions logiques, M. Reymond a su prendre dans le dĂ©bat entre logiciens et mathĂ©maticiens une position tout Ă fait originale, Ă une Ă©poque oĂč la philosophie logistique paraissait devoir triompher (en 1908). Depuis lors, ses nombreux articles et sa trĂšs belle Histoire des sciences exactes et naturelles dans lâAntiquitĂ© grĂ©co-romaine ont apportĂ© un grand nombre de rĂ©sultats nouveaux dont la fĂ©conditĂ© provient prĂ©cisĂ©ment de lâunion de lâhistoire et de la critique, union dont M. Reymond a fait un emploi toujours plus large.
Notons que la tradition historico-critique, dont cette chaire sâhonore, remonte plus haut encore, puisque le vĂ©nĂ©rĂ© doyen des philosophes romands, M. Adrien Naville, enseigna Ă NeuchĂątel, avant de lâenseigner Ă GenĂšve, une mĂ©thode analogue, quâil illustra lui-mĂȘme par les beaux travaux que lâon sait, sur la classification des sciences et la nature de la pensĂ©e scientifique.
Or, Ă cĂŽtĂ© de la tradition historico-critique, il en est une autre, qui fut reprĂ©sentĂ©e ici mĂȘme, câest la tradition psychologique. Les recherches bien connues sur Les Maladies du sentiment religieux furent Ă©crites alors quâErnest Murisier occupait cette chaire. Il nâest point besoin de rappeler lâenseignement fĂ©cond de M. Pierre Bovet, enseignement auquel je suis extrĂȘmement redevable, car si je nâai pas entendu M. Bovet lorsquâil Ă©tait Ă NeuchĂątel, jâai trouvĂ©, en lui, Ă GenĂšve, le meilleur des directeurs. Quâil me soit permis, Ă ce propos, de dire la reconnaissance que je garde Ă lâInstitut J.-J. Rousseau, oĂč jâai Ă©tĂ© reçu avec une gĂ©nĂ©rositĂ© et une largeur dâesprit que je ne saurais oublier.
Deux sortes dâorientations caractĂ©risent ainsi les maĂźtres qui enseignĂšrent la philosophie Ă NeuchĂątel, et caractĂ©risent en particulier mes maĂźtres et prĂ©dĂ©cesseurs immĂ©diats. Lâune est historico-critique, lâautre est psychologique. Quels sont les rapports rĂ©els qui unissent ces deux tendances ? Sont-elles divergentes ou convergentes ? Tel est le problĂšme dont jâaimerais Ă traiter en cette leçon.
Ce sujet dâĂ©tude ne mâest pas seulement dictĂ© par la reconnaissance. Il sâimpose en quelque sorte Ă moi, en cette leçon dâouverture, car ayant Ă enseigner, dâune part, la psychologie, dâautre part la philosophie des sciences, et, par consĂ©quent, la critique de la connaissance, je ne puis faire autrement que de commencer par me demander quels sont les rapports qui existent entre ces deux groupes de disciplines.
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AprĂšs des siĂšcles dâaffirmations dogmatiques, Kant, Ă la suite de Descartes, a Ă©tĂ© conduit Ă intervertir lâordre des valeurs philosophiques et Ă chercher quelles Ă©taient les conditions de la connaissance elle-mĂȘme. Selon Kant, nous connaissons les choses Ă travers seulement les formes et les schĂ©mas que notre esprit leur impose. Le vrai problĂšme est ainsi celui de la structure de lâesprit humain et des rapports de cette structure avec les donnĂ©es de lâexpĂ©rience. La mĂ©thode que Kant a inaugurĂ©e dans cette Ă©tude est une mĂ©thode dâanalyse directe, fondĂ©e sur la conscience de la nĂ©cessitĂ©. Recherchons, dans le travail de lâesprit, par exemple dans la pensĂ©e des savants, ce qui sâimpose invinciblement Ă toute intelligence saine. Nous trouvons un certain nombre de principes, de notions ou de schĂšmes dont il est impossible de ne pas faire usage. Telles sont les lois formelles de la logique. Telles sont les notions de temps et dâespace. Telles sont les idĂ©es de cause, de quantitĂ©, de classification. Ces notions, auxquelles lâesprit ne peut pas Ă©chapper, sont prĂ©cisĂ©ment, dâaprĂšs Kant, ce que la pensĂ©e possĂšde en propre et ce quâelle impose Ă lâexpĂ©rience. Au contraire, ce que le savant constate sans nĂ©cessitĂ©, ce qui est simplement donnĂ© dans les faits, mais donnĂ© sans raison intrinsĂšque, est le produit de lâexpĂ©rience. Tel est le principe de la mĂ©thode qui permet de discerner la part de lâesprit, et la part des faits eux-mĂȘmes dans le travail de la connaissance.
Cette mĂ©thode dâanalyse paraissait Ă Kant la mĂ©thode philosophique dĂ©finitive, et les philosophes auraient Ă©tĂ© bien heureux sâil avait pu en ĂȘtre ainsi. Elle assurait Ă lâesprit une part royale dans la lĂ©gislation du monde. Simple en son principe, elle opposait nettement la recherche philosophique Ă la recherche scientifique tout en soulignant leurs rapports. Elle donnait au philosophe un instrument souple et puissant en mĂȘme temps que sui generis.
Mais les difficultĂ©s ont surgi. Ne parlons pas, ici, des continuateurs directs du kantisme, qui ont tout fait pour Ă©chapper au point de vue critique auquel Kant les avait invitĂ©s. Disons simplement pourquoi les chercheurs contemporains les plus Ă©pris de lâesprit mĂȘme du kantisme nâont pu conserver sans autre la mĂ©thode kantienne et en sont venus, trĂšs naturellement, Ă la mĂ©thode historico-critique.
Les difficultĂ©s sont sorties des faits eux-mĂȘmes. La philosophie de Kant sâappuyait essentiellement sur la science newtonienne, et les jugements ou liaisons que Kant considĂ©rait comme nĂ©cessaires au fonctionnement de lâesprit Ă©taient essentiellement les principes de la science de son temps. Or lâhistoire de la pensĂ©e scientifique a montrĂ©, depuis Kant, que la distinction entre le nĂ©cessaire et le simple donnĂ©, ou mĂȘme entre le nĂ©cessaire et le conventionnel, Ă©tait infiniment plus difficile Ă Ă©tablir que Kant ne lâavait supposĂ©. Lâexemple le plus cĂ©lĂšbre Ă cet Ă©gard est celui des gĂ©omĂ©tries non-euclidiennes. Pour Kant lâespace â et en fait lâespace euclidien, le seul connu de son temps â Ă©tait une forme a priori de la sensibilitĂ©, câest-Ă -dire une forme imposĂ©e telle quelle Ă notre esprit, et imposĂ©e par notre esprit aux choses. Or lâĂ©volution de la gĂ©omĂ©trie au xixe siĂšcle a montrĂ© que lâespace euclidien Ă©tait simplement lâune des formes possibles de lâespace, parmi bien dâautres. Lâespace euclidien a perdu ainsi le caractĂšre de nĂ©cessitĂ© que lui confĂ©rait Kant, et le problĂšme devient, dĂšs lors, extrĂȘmement complexe, de dĂ©gager ce qui, dans la notion dâespace, provient de lâactivitĂ© de lâesprit et ce qui dĂ©rive de lâexpĂ©rience extĂ©rieure. On sait combien PoincarĂ© a Ă©tudiĂ© ce problĂšme, sans trouver de solution qui le satisfĂźt dĂ©finitivement.
Ce que nous venons de rappeler de lâespace pourrait ĂȘtre dit de tous les a priori kantiens. Il nâest pas de principe, de notion ou de schĂ©ma qui nâait Ă©voluĂ© depuis Kant. MĂȘme la logique, ou surtout la logique, que Kant croyait achevĂ©e depuis Aristote et, de ce fait, immuable, a donnĂ© lieu Ă toutes sortes de difficultĂ©s dâinterprĂ©tation, comme le montrent entre autres les discussions actuelles des mathĂ©maticiens sur la portĂ©e du principe du tiers exclu.
En bref, lâhistoire mĂȘme des notions a montrĂ©, depuis Kant, que le critĂ©rium de lâactivitĂ© de lâesprit dans la connaissance nâest pas sans autre la conscience de la nĂ©cessitĂ©, car ce qui paraĂźt nĂ©cessaire Ă un moment de lâhistoire ne le paraĂźt plus toujours dans la suite. Ou du moins, lâhistoire a montrĂ© que les catĂ©gories de lâesprit ne sont pas fixes ou immuables, et les penseurs contemporains sont si pĂ©nĂ©trĂ©s de cette idĂ©e que, par un curieux renversement des valeurs, câest mĂȘme la mobilitĂ© qui semble ĂȘtre, aux yeux de M. Brunschvicg, par exemple, le critĂ©rium dâun travail propre de lâintelligence.
Il nâest pas de notre propos de chercher ici Ă choisir entre le transformisme et le fixisme dans la thĂ©orie de la connaissance. Essayons simplement de dĂ©gager, au point de vue de la mĂ©thode, ce que comportent ces enseignements de lâhistoire. Ă cet Ă©gard, tous les auteurs contemporains, quâils soient fixistes ou partisans dâun transformisme des catĂ©gories, rĂ©pondent de la mĂȘme maniĂšre, depuis Cournot en France, Mach en Autriche, et surtout depuis les travaux admirables de Duhem, de PoincarĂ©, de P. Tannery, de G. Milhaud, de M. Brunschvicg, de P. Boutroux : câest que lâhistoire des sciences est seule apte Ă rĂ©soudre les problĂšmes de la thĂ©orie de la connaissance.
Veut-on, par exemple, rĂ©instaurer la position kantienne et chercher, dans lâesprit, ce qui est immuable et nĂ©cessaire ? Câest Ă une patiente Ă©tude historique des thĂ©ories scientifiques que lâon sâadressera pour dĂ©gager ce qui, sous la diversitĂ© apparente, semble rester invariant au travers des siĂšcles. La critique simple, câest-Ă -dire lâanalyse directe de la science dâune Ă©poque particuliĂšre, cĂšde ainsi le pas devant la mĂ©thode historico-critique, seule capable de nous dĂ©livrer des illusions du point de vue momentanĂ©.
ConsidĂšre-t-on, au contraire, la raison comme plastique et sâadaptant indĂ©finiment aux nouveaux apports de lâexpĂ©rience, le seul moyen de discerner la part de la raison dans une thĂ©orie quelconque est de retracer lâhistoire des notions et des principes employĂ©s. M. Brunschvicg vient ainsi dâĂ©crire un trĂšs beau livre sur LâExpĂ©rience humaine et la causalitĂ© physique oĂč il cherche Ă montrer, non plus par simple analyse rĂ©flexive, Ă la maniĂšre de Kant, mais grĂące Ă lâhistoire elle-mĂȘme, que jamais lâexpĂ©rience seule nâa pu rendre raison des explications scientifiques, mais que toujours et partout, lâesprit a englobĂ© les donnĂ©es dâexpĂ©rience dans des liaisons indĂ©finiment variĂ©es et nouvelles, qui attestent sa propre activitĂ©.
Ainsi sur la mĂ©thode, tout le monde est dâaccord aujourdâhui. Des fixistes comme M. Ămile Meyerson, et comme semble ĂȘtre aussi M. Arnold Reymond, ou des transformistes comme M. Brunschvicg ou comme le fougueux anti-rationaliste quâest M. Rougier, tous en appellent Ă lâhistoire. La vraie mĂ©thode philosophique est aujourdâhui la mĂ©thode historico-critique.
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Sâil en est ainsi, quelles peuvent ĂȘtre les relations entre la psychologie et la thĂ©orie de la connaissance ? Doit-on, ou non, demander Ă la psychologie de prĂ©ciser la signification critique des notions et des principes rationnels ? La psychologie, comme on sait, est aujourdâhui une science naturelle. Elle sâoccupe de dĂ©crire et dâexpliquer lâesprit humain en recourant Ă lâexpĂ©rience seule. Elle ignore, par lĂ mĂȘme, toute distinction entre le fait et le droit : elle Ă©tudie la pensĂ©e de lâaliĂ©nĂ©, de lâenfant, de lâesprit passionnĂ© et illogique autant que lâesprit logique, et si elle cherche Ă distinguer ces catĂ©gories de pensĂ©es elle ne porte sur elles aucun jugement de valeur. Elle ne saurait donc prĂ©ciser ce qui, dans lâesprit, est vrai et rationnel. Le problĂšme logique lui est Ă©tranger, et, a fortiori, le problĂšme critique.
A-t-elle cependant quelque chose Ă apporter Ă la thĂ©orie de la connaissance, en ce sens que, malgrĂ© elle, en quelque sorte, ses analyses comporteraient un enseignement critique ? La genĂšse psychologique des notions nous renseigne-t-elle, quâon le veuille ou non, sur leur valeur ? Ă regarder les choses sans parti pris, il semble prĂ©cisĂ©ment quâil en soit ainsi aujourdâhui, et quâentre la psychologie gĂ©nĂ©tique et lâanalyse historico-critique il y ait de plus en plus parentĂ©.
Pour Kant, la scission, et mĂȘme lâopposition entre la psychologie gĂ©nĂ©tique et la thĂ©orie de la connaissance Ă©taient complĂštes. Et cela va de soi : si la structure de lâesprit est prĂ©formĂ©e une fois pour toutes, dans sa fixitĂ© et antĂ©rieurement Ă lâexpĂ©rience, il est Ă©vident que la genĂšse psychologique des notions Ă©quivaut Ă une simple prise de conscience et non Ă une construction proprement dite. Kant, comme on sait, ne contestait nullement que ces notions apparussent seulement au contact de lâexpĂ©rience et par consĂ©quent au cours du dĂ©veloppement psychique de lâesprit. Mais, pour lui, lâexpĂ©rience nâĂ©tait quâune sorte dâexcitant, et les notions surgissant les unes aprĂšs les autres au cours du dĂ©veloppement mental Ă©taient simplement dĂ©gagĂ©es du contenu virtuel de lâesprit. La psychologie gĂ©nĂ©tique, pour Kant, avait donc pour seule mission de noter lâordre dâapparition des notions et les circonstances contingentes de leur prise de conscience, mais elle ne pouvait en rien faire Ćuvre proprement critique, câest-Ă -dire faire la part de lâexpĂ©rience et de la structure de lâesprit dans lâacte de la connaissance. Psychologie et critique de la connaissance Ă©taient donc, pour Kant, sur deux plans distincts et rien ne pouvait les relier.
Au contraire, dĂšs quâon fait la part de lâhistoire dans lâĂ©tude critique de la structure de lâesprit, il semble quâon ouvre la porte toute grande aux explications psychologiques. Lâhistoire nâest pas en deçà de lâexpĂ©rience. Elle ne se construit pas a priori. Elle se constitue Ă partir des donnĂ©es de fait. Lâhistoire de la race se prolonge donc nĂ©cessairement en une histoire des individus, et cette histoire plus intime constitue la psychologie. Si donc les notions se construisent au cours de lâhistoire au lieu dâĂȘtre prĂ©formĂ©es sur un plan a priori il est du ressort du psychologue de pĂ©nĂ©trer dans la nature mĂȘme des notions rationnelles.
Nous voyons ainsi que, grĂące Ă son Ă©volution historique elle-mĂȘme, la thĂ©orie de la connaissance semble en venir aujourdâhui Ă se placer sur un terrain psychologique. Ne cherchons pas Ă montrer a priori que la psychologie est en Ă©tat de rĂ©pondre Ă cet appel. Essayons plutĂŽt de prouver maintenant, par quelques exemples prĂ©cis, quâil existe des points de jonction possibles entre la recherche historico-critique et la recherche psycho-gĂ©nĂ©tique. Choisissons au hasard trois groupes de faits qui donnent occasion Ă des problĂšmes concrets, et constatons que ces problĂšmes sont aussi bien psychologiques quâhistorico-critiques.
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Si vous mây autorisez, je prendrai mon premier exemple dans le systĂšme dâAristote. On sait que pour Aristote les corps ont un lieu propre, vers lequel ils tendent grĂące Ă leur mouvement naturel. Le propre dâun caillou est ainsi de rejoindre le sol, ou le bas absolu. DĂšs lors, la trajectoire des projectiles ne peut sâexpliquer que grĂące Ă des mouvements contre nature, ou violents, sans quoi les projectiles, au sortir de lâinstrument qui leur imprime leur mouvement, devraient rejoindre verticalement le sol. Mais, dâautre part, pour Aristote, un mobile ne peut avancer que si son moteur lâaccompagne Ă tout instant. Il y a lĂ une seconde raison qui rend complexe le mouvement des projectiles, puisquâici le mobile semble se sĂ©parer de son moteur. Comment sortir de ces difficultĂ©s ? Aristote a recours Ă une explication trĂšs bizarre, qui consiste Ă dire que le projectile est poussĂ© par lâair quâil produit lui-mĂȘme en avançant ou par lâair produit grĂące au mouvement du premier moteur. Je cite ici ce que dit M. Reymond de cette explication, en son Histoire des sciences exactes et naturelles dans lâAntiquitĂ© grĂ©co-romaine (p. 183) : « ⊠Câest lâair qui (pour Aristote) joue le rĂŽle de moteur. ĂbranlĂ© par le projectile au sortir de la catapulte ou de la fronde, il reflue sans cesse derriĂšre lui et le pousse en avant. » Cette sorte de choc en retour Ă laquelle Aristote fait appel pour expliquer la translation des projectiles lui paraĂźt dâailleurs gĂ©nĂ©rale dans le cas des « choses qui peuvent ĂȘtre tantĂŽt en mouvement tantĂŽt en repos » (Phys., VIII, chap. XV, § 16, Trad. BarthĂ©lĂ©my St Hilaire) : « ÎÎčÎż Îșαί ÎΜ ÎŹÎÏÎč, ÎșαÎč ÎΜ Ï
ΎαÏÎŻ ÎłÎŻÎœÎ”ÏαÎč Îź ÏÎżÎčαÏÏη ÎșÎŻÎœÎ·ÏÎčÏ, ÎźÎœ λÎγοÏ
ÏÎčΜ ÏÎčÎœÎ”Ï ÎŹÎœÏÎčÏΔÏÎŻÏÏαÏÎčΜ Î”ÎŻÎœÎ±Îč »
Phys., VIII, ch. XV, § 18-19.) Nous dĂ©signerons ce schĂ©ma pĂ©ripatĂ©ticien par le terme de « rĂ©action environnante », suivant lâusage adoptĂ© aujourdâhui 1.
Quelle est, au point de vue critique, la signification de ce schĂ©ma de la rĂ©action environnante ? Tout dâabord, sommes-nous en prĂ©sence dâune thĂ©orie savante quâAristote opposerait au sens commun de son temps, ainsi que M. Carteron vient de le soutenir dans un fort beau livre 2, ou bien avons-nous Ă faire Ă un schĂ©ma propre au sens commun des Grecsâ? Celui-ci constitue, en effet, un sens commun antĂ©rieur Ă lâidĂ©e dâinertie, idĂ©e Ă laquelle le machinisme moderne accoutume les gens du peuple eux-mĂȘmes. Mais, si le schĂ©ma de la rĂ©action environnante Ă©tait de sens commun, chez les Grecs, Ă quoi Ă©tait-il dĂ», Ă des expĂ©riences directes, ou Ă une dynamique issue de lâhylozoĂŻsme ou de lâanimisme primitifs ?
Tous ces problĂšmes restent sans solution, pour le pur historien. Mais ici, recourons Ă la psychologie de lâenfant. Demandons Ă des enfants de 7 Ă 11 ans comment avancent les nuages, ou les astres, ou lâeau. Demandons-leur mĂȘme, simplement Ă titre dâ« expĂ©rience pour voir », pourquoi les balles quâils lancent peuvent aller si loin au lieu de tomber immĂ©diatement Ă terre. Chose trĂšs intĂ©ressante, câest prĂ©cisĂ©ment au schĂ©ma de la « rĂ©action environnante » que la plupart des enfants font appel, pĂ©ripatĂ©ticiens sans le savoir. Voici un exemple. Un garçon de 8 ans nous dit que les nuages avancent Ă cause du vent. Nous lui demandons dâoĂč vient ce vent. Il rĂ©pond « des nuages. Ils font du vent. â Comment ? â En bougeant ». Autrement dit les nuages sont poussĂ©s par le vent quâils produisent eux-mĂȘmes grĂące Ă leur mouvement. Cette explication est celle de la grande majoritĂ© des enfants de 8-9 ans. Il en est de mĂȘme en ce qui concerne les astres, les vagues, les riviĂšres, etc. Le schĂ©ma de la rĂ©action environnante semble donc ĂȘtre trĂšs spontanĂ© dans la reprĂ©sentation du monde de lâenfant. Bien plus, lorsquâon pose aux enfants de 9-10 ans le problĂšme des projectiles, câest aussi Ă la solution dâAristote quâils parviennent. Dans une chambre fermĂ©e, on prie un enfant de lancer une balle Ă une certaine distance. On lui demande pourquoi elle est allĂ©e si loin. Lâenfant rĂ©pond naturellement que câest parce quâil lâa lancĂ©e. On ajoute alors : « Oui. Câest sĂ»r. Mais pourquoi a-t-elle continuĂ© Ă avancer quand tu lâas lĂąchĂ©e, au lieu de tomber tout de suite par terre ? » Avant 7 ou 8 ans, les enfants ne comprennent pas cette seconde question. Mais entre 8 et 10 ans, ils rĂ©pondent en gĂ©nĂ©ral : « Câest le vent qui la fait avancer. » Quel vent ? « Le vent que fait la balle », dit lâenfant. Ou encore : câest le vent quâon fait en la lançant. La rĂ©ponse est dâautant plus probante quâon la trouve parfois chez des enfants qui ignorent lâexistence de lâair dans la chambre. Ils sâimaginent que le mouvement Ă lui seul peut produire du vent et que ce vent, par rĂ©action ou par choc en retour, accĂ©lĂšre le mouvement.
Nous sommes donc en mesure de conjecturer avec une grande probabilitĂ© que le schĂ©ma de la rĂ©action environnante faisait partie du sens commun contemporain dâAristote, puisque les enfants dâaujourdâhui parviennent spontanĂ©ment Ă cette idĂ©e sans aucune influence sociale ambiante.
Poursuivons notre analyse. Ce schĂ©ma explicatif commun Ă la physique grecque et Ă la reprĂ©sentation de lâenfant est-il dâorigine empirique ou suppose-t-il des prĂ©liaisons propres Ă une structure mentale donnĂ©e ? Il est Ă©vident, dans le cas de lâenfant, que ce schĂ©ma de la rĂ©action environnante nâest pas imposĂ© par les faits. Ă Ă©tudier les origines de la notion dâair chez lâenfant, on se rend clairement compte, au contraire, que les faits dâobservation sont, pour lâesprit enfantin, occasion Ă des interprĂ©tations trĂšs Ă©loignĂ©es de la perception adulte et supposant les prĂ©liaisons les plus riches et les plus spontanĂ©es.
Ainsi, pour lâenfant dâun certain Ăąge, ce nâest pas le vent qui fait bouger les arbres, ce sont au contraire les arbres qui produisent le vent en se balançant grĂące Ă leur force propre. De mĂȘme pour les vagues : les vagues produisent le vent en « se soulevant ». Les nuages, nous dit un garçon de 6 ans : « Câest des choses qui sont agitĂ©es. Ils font beaucoup de vent. » Cette idĂ©e constitue mĂȘme lâexplication que les enfants donnent le plus souvent des origines du vent. La poussiĂšre elle-mĂȘme est censĂ©e produire du vent grĂące Ă une force propre, bien que ce soit le vent qui produise la poussiĂšre !
Bref, les mĂȘmes faits dâobservation sâinterprĂštent tout autrement, suivant que lâesprit qui les apprĂ©cie est mĂ©caniste comme le nĂŽtre ou dynamiste comme celui de lâenfant. Pour lâenfant tout est vivant, câest-Ă -dire que tout est animĂ© de mouvements spontanĂ©s, de forces substantielles, dâactivitĂ©s crĂ©atrices. Cet animisme constitue mĂȘme, jusque vers 7-8 ans, la seule explication des mouvements naturels : les choses se meuvent toutes seules, et pour des raisons morales. Or, câest au moment oĂč lâenfant juge ces explications insuffisantes et cherche des causes proprement physiques, pour rendre compte des mouvements, quâapparaĂźt le schĂ©ma de la rĂ©action environnante. Un tel schĂ©ma constitue donc le trait dâunion entre le dynamisme animiste et lâexplication physique. Il sâexprime en termes mĂ©canistes, mais il nâaurait sans doute pas pris naissance sans lâidĂ©e que les choses se meuvent dâelles-mĂȘmes, et produisent de lâair en se mouvant. On voit la leçon qui se dĂ©gage de ces faits : le schĂ©ma de la rĂ©action environnante semble avoir sa source dans un dynamisme dâorigine animiste ; il suppose lâexistence de rĂ©sidus des croyances primitives, tout au moins de la croyance en la spontanĂ©itĂ© vivante de tous les corps.
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Prenons un autre exemple, que nous tirerons Ă©galement de la philosophie grecque. On oppose en gĂ©nĂ©ral trĂšs fortement les premiers physiciens de lâĂcole de Milet, ThalĂšs, Anaximandre, etc., aux auteurs de cosmogonies des siĂšcles antĂ©rieurs. Les physiciens, selon M. Burnet, ont, en effet, cessĂ© dâinventer des mythes sur lâorigine des choses, pour se consacrer entiĂšrement Ă lâĂ©tude de la nature telle quâelle est. M. Burnet va plus loin encore. Selon lui, les prĂ©socratiques, cherchant Ă dĂ©gager la ÏÏÏÎčÏ de toutes choses, essayaient en rĂ©alitĂ© dâatteindre la substance primordiale, le fond permanent des ĂȘtres. Ils se seraient livrĂ©s, dâemblĂ©e, par consĂ©quent, Ă une recherche de lâidentitĂ©, au sens dans lequel M. Ă. Meyerson parle dâidentification pour caractĂ©riser tout lâeffort de la science moderne.
Mais existe-t-il un tel hiatus entre la pensĂ©e prĂ©socratique et la pensĂ©e mythologique ? En un sens, câest Ă©vident puisque les prĂ©socratiques se sont trĂšs progressivement rapprochĂ©s de la science rationnelle. Mais, dâautre part, il est paradoxal, au point de vue psychologique, que lâeffort dâidentification apparaisse ainsi brusquement, sans transitions insensibles avec les formes primitives de pensĂ©e. Le fameux hylozoĂŻsme que lâon prĂȘte Ă lâĂ©cole de Milet montre assez quâil y a chez les premiers penseurs de la GrĂšce, des rĂ©sidus de structures mentales antĂ©rieures. Bien plus, un linguiste 3, analysant la signification de la racine ÏÏ et du mot ÏÏÏÎčÏ jusque chez Aristote, a montrĂ© tout rĂ©cemment que ce mot nâavait nullement la signification, chez les prĂ©socratiques, dâune substance primordiale, au sens statique du terme. ΊÏÏÎčÏ signifie croissance, poussĂ©e vivante, et conserve un sens intermĂ©diaire entre lâidĂ©e de gĂ©nĂ©ration et lâidĂ©e dâidentification.
Cherchons maintenant, conformĂ©ment Ă notre mĂ©thode, Ă dĂ©gager la genĂšse psychologique des types dâexplication en honneur chez les premiers physiciens grecs. Chose trĂšs curieuse nous trouvons, en effet, chez les enfants dâaujourdâhui, non pas naturellement lâeffort de systĂ©matisation qui semble caractĂ©riser les essais les plus primitifs de lâĂ©cole de Milet, mais tous les types dâexplication dont se sont servi les premiers prĂ©socratiques, exceptĂ© le mathĂ©matisme de Pythagore.
Voici quelques exemples. Il arrive que les enfants sâintĂ©ressent aux astres et questionnent sur leur origine. Nous avons eu la curiositĂ© de poser Ă des garçons de 5 Ă 11 ans cette question mĂȘme, en leur demandant, par exemple « Comment a commencĂ© le soleil ? » Jusque vers 8 ans, les enfants nous ont rĂ©pondu en inventant des mythes artificialistes, qui nâont point dâintĂ©rĂȘt pour nous en cet instant. Mais les plus grands ont essayĂ© dâexpliquer la formation du soleil sans recourir Ă autre chose quâĂ la nature elle-mĂȘme. Et alors ils nous ont dit que le soleil Ă©tait un nuage serrĂ©. « Câest des nuages qui se sont mis ensemble » nous dĂ©clare un garçon de 8 ans. « Câest des petits nuages rouges qui se sont mis en boule », etc. La lune aussi est un nuage. Les faits dâobservation que les enfants nous ont citĂ©s Ă lâappui de cette explication sont dâailleurs bien notĂ©s. Dâune part, les nuages enflammĂ©s que lâon voit au coucher du soleil paraissent de la mĂȘme substance que les astres, pour des esprits qui situent les astres Ă la hauteur des nuages et des montagnes. Dâautre part la lune, de jour, paraĂźt nâĂȘtre quâun nuage blanc, encore que fort lĂ©ger et quasi transparent.
Quoi quâil en soit on reconnaĂźt, dans cette tentative dâexplication par identification de substances, lâidĂ©e quâAnaximandre, AnaximĂšne et encore XĂ©nophane se faisaient de lâorigine des astres. Les deux phĂ©nomĂšnes se produisent dans des circonstances comparables, dans lâhistoire de la race et dans lâhistoire de lâindividu : câest au moment oĂč lâintelligence cesse de recourir Ă des mythes, pour retracer la genĂšse des choses, quâelle recourt Ă lâobservation des choses elles-mĂȘmes, de maniĂšre Ă expliquer les unes en partant des autres. Et dans les deux cas, câest aux nuages enflammĂ©s que sâadresse lâobservation, pour trouver quelque substance susceptible de rendre compte de lâorigine des astres.
Cette analogie nâest pas unique. Les enfants comme les prĂ©socratiques expliquent la nuit par une sorte de vapeur noire, parente des nuages. Comme AnaximĂšne, ils identifient parfois les nuages, et mĂȘme les astres, Ă de lâair foulĂ©. Ils Ă©tablissent aussi des liaisons entre la foudre et les astres, entre lâair, la fumĂ©e et la vapeur, entre lâair et le feu, entre la terre et lâeau, etc., etc. Bref, sans quâil y ait nullement systĂšme de leur part, les enfants retrouvent, une Ă une, toutes les identifications qui caractĂ©risent la physique prĂ©socratique.
De telles convergences sont extrĂȘmement prĂ©cieuses. Elles ne nous autorisent en rien, cela va sans dire, Ă extrapoler le rĂ©sultat des observations psychologiques, ni de la critique historique. Gardons nous de revenir Ă lâidĂ©e simpliste dâun parallĂ©lisme nĂ©cessaire entre le dĂ©veloppement de la race et celui de lâindividu, parallĂ©lisme dont les biologistes ont montrĂ© les premiers le caractĂšre Ă©quivoque et mĂȘme conjectural. Cherchons simplement Ă dĂ©gager des convergences rĂ©ellement constatĂ©es un supplĂ©ment dâanalyse directe. LâĂ©tude de lâenfant nous permet, Ă cet Ă©gard, de tenter lâanalyse des origines psychologiques de lâexplication par identification. Or, plus on pousse cette recherche, mieux on voit que lâidentification nâest pas une forme privilĂ©giĂ©e dâexplication, surgissant ex abrupto lors du dĂ©clin des explications mythologiques, mais quâelle est reliĂ©e par toute une sĂ©rie dâintermĂ©diaires Ă ces derniĂšres explications elles-mĂȘmes. En effet, les enfants qui cherchent Ă ramener les astres Ă des nuages, et les nuages Ă de lâair, etc., sont des enfants qui restent animistes et chez lesquels les notions de croissance, de poussĂ©e vivante, dâeffort volontaire sont encore trĂšs importantes sur le plan proprement physique. LâidĂ©e dâidentification dĂ©rive donc chez eux dâune sorte de causalitĂ© animiste, que lâon peut dĂ©signer du nom de « gĂ©nĂ©ration ». Bien plus, lĂ oĂč nous constatons ces types dâexplications, nous arrivons parfois Ă apercevoir que, Ă leurs racines, se trouvent des participations proprement dites, au sens dans lequel M. LĂ©vy-Bruhl a pris cette expression.
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Cette remarque nous conduit Ă un dernier exemple que je voudrais vous soumettre, pour insister sur la variĂ©tĂ© des rapports qui existent entre la psychologie gĂ©nĂ©tique et la critique de la connaissance. La thĂ©orie de la connaissance sâest trouvĂ©e, depuis une dizaine dâannĂ©es, curieusement renouvelĂ©e, ou du moins enrichie, grĂące aux travaux de lâĂ©cole sociologique française. Il semble, au premier abord, quâil nây ait aucune relation entre la sociologie et lâanalyse de la connaissance. Rien nâest plus faux. La pensĂ©e comporte un Ă©lĂ©ment social indĂ©niable. DĂšs ses premiers sourires, et surtout dĂšs ses premiĂšres paroles, le bĂ©bĂ© subit une influence sociale dâabord trĂšs lĂ©gĂšre mais de plus en plus contraignante, qui commence par canaliser simplement son esprit mais qui finit par le modeler et peut-ĂȘtre par lâaltĂ©rer de fond en comble. La langue quâon lui apprend nâest pas, en effet, quâun systĂšme de signes. Elle est surtout un systĂšme de notions, de jugements implicites. Elle constitue une sorte de pensĂ©e cristallisĂ©e, et de pensĂ©e impersonnelle, hĂ©ritĂ©e des gĂ©nĂ©rations prĂ©cĂ©dentes. PensĂ©e infiniment tyrannique et qui pĂšsera sur tout Ă©tat de conscience individuel, si intime soit-il.
De ces constatations, les sociologues ont tirĂ© les doctrines que lâon sait. La connaissance est, pour eux, sociale en son essence. Les normes logiques sont aussi sociales, par leur origine, que les normes morales. Durkheim est mĂȘme allĂ©, dâemblĂ©e, jusquâĂ construire de toutes piĂšces une thĂ©orie des catĂ©gories conçues comme immuables et comme lĂ©gitimes parce que dâorigine sociale. M. LĂ©vy-Bruhl, au contraire, admet la diversitĂ© des mentalitĂ©s. Il sâest attachĂ©, avec une grande pĂ©nĂ©tration, Ă analyser la mentalitĂ© dite primitive. Mais les lois constitutives de cette mentalitĂ© â telles la loi de participation et la causalitĂ© mystique â lui paraissent aussi ĂȘtre dâessence sociale. Que les lois de notre logique soient Ă©galement de nature sociologique, mais dues Ă un type dâorganisation sociale diffĂ©rent, ou que lâĂ©volution logique et scientifique marque un affranchissement progressif de la contrainte sociale, M. LĂ©vv-Bruhl ne cherche pas Ă le prĂ©ciser, mais, dans les deux cas, le rĂŽle des reprĂ©sentations collectives reste fondamental pour lui, dans lâhistoire de la pensĂ©e humaine.
Mais le succĂšs des sociologues, pour complet quâil soit aujourdâhui, nâen est pas moins inquiĂ©tant. Ou plutĂŽt, il est inquiĂ©tant dans la mesure oĂč il est complet, car, dans le domaine des sciences de lâesprit, une trop grande victoire dĂ©note souvent lâabsence de critĂ©riums fixes, de critĂ©riums dont pourraient se servir les combattants de lâun et de lâautre camp. Mais qui, dans le dĂ©bat, vous donnera le critĂ©rium ? Les sociologues se considĂšrent comme tout dĂ©signĂ©s puisquâil sâagit de dĂ©finir la part du facteur social. Les psychologues rĂ©pondent quâil sâagit au contraire de dĂ©limiter la part dâactivitĂ© individuelle qui Ă©chappe Ă la contrainte sociale. Le conflit est sans issue.
Si nous proposons une fois de plus la mĂ©thode gĂ©nĂ©tique, pour rĂ©soudre la difficultĂ©, ce nâest pas par confraternitĂ© de psychologue. Au reste, bien des psychologues contemporains, comme M. Ch. Blondel et M. G. Dumas font la part de plus en plus large aux explications sociologiques et tendent, avec Auguste Comte, Ă ramener toute la vie de lâesprit Ă une combinaison du physiologique et du social. La mĂ©thode gĂ©nĂ©tique nous paraĂźt propre Ă donner le critĂ©rium, simplement parce quâelle est expĂ©rimentale. Elle nâest ni psychologique ni sociologique, puisquâelle Ă©tudie lâadaptation de lâenfant au double milieu sensoriel et social qui conditionnera son esprit. Cette mĂ©thode est donc Ă la fois sociologique et psychologique puisquâelle cherche Ă prĂ©ciser toutes les conditions du dĂ©veloppement mental individuel.
On dira que le dĂ©veloppement Ă©tudiĂ© par la mĂ©thode gĂ©nĂ©tique est prĂ©cisĂ©ment celui de lâindividu, et quâainsi le problĂšme de la genĂšse de la pensĂ©e historique demeure entachĂ© de mystĂšre. Mais câest ici quâintervient le critĂ©rium que nous cherchons Ă dĂ©finir. Ce qui est commun au petit enfant et Ă la mentalitĂ© dite primitive doit ĂȘtre dâorigine individuelle, telle pourrait ĂȘtre, trĂšs simplifiĂ©e, la rĂšgle de la recherche psycho-sociologique. En effet, ce qui est commun au primitif et au petit enfant ne peut avoir Ă©tĂ© inculquĂ© du dehors Ă lâenfant, puisque prĂ©cisĂ©ment il sâagit de maniĂšres de penser diffĂ©rentes de celles des adultes contemporains. Dâautre part, lâhypothĂšse dâune hĂ©rĂ©ditĂ© des reprĂ©sentations primitives est singuliĂšrement hasardeuse, Ă©tant donnĂ©es les idĂ©es actuelles des biologistes dans le domaine de lâhĂ©rĂ©ditĂ©. Il ne reste que lâinterprĂ©tation suivante : ce qui est commun au primitif et Ă lâenfant dĂ©rive dĂšs lors de lâesprit individuel de lâenfant (la vie sociale entre enfants Ă©tant trop pauvre pour que lâon suppose une transmission dâenfant Ă enfant), et le primitif, pour autant quâil est semblable Ă lâenfant, nâest quâun adulte restĂ© enfant par lâesprit. Il va de soi que la dĂ©termination de ces analogies entre lâenfant et le primitif est, en fait, extrĂȘmement dĂ©licate. Mais, en principe, notre rĂšgle semble lĂ©gitime.
Prenons un exemple, et, puisque le temps presse, prenons-le tout de suite trĂšs gros. Câest celui de la magie. Pour Hubert et Mauss, deux sociologues français, la magie est un dĂ©rivĂ© de la religion, laquelle est due, comme pensent tous les sociologues, Ă la vie sociale elle-mĂȘme. La magie serait ainsi une sorte de courant vague, sâĂ©chappant grĂące Ă des fuites souterraines, du courant plus vaste de la religion, et donnant lieu Ă des utilisations individuelles ou privĂ©es. Plus prĂ©cisĂ©ment, la magie est le dĂ©tournement que des individus, plus ou moins hors cadre, font de la force religieuse commune au groupe social. Cette idĂ©e ingĂ©nieuse a lâavantage dâexpliquer le caractĂšre individuel de la magie, tout en ramenant ce phĂ©nomĂšne au schĂ©ma de lâexplication sociologique de la religion.
Une telle thĂ©orie serait trĂšs sĂ©duisante sâil nâexistait aucune magie chez lâenfant. Or il y a une magie infantile, et il est fort difficile de la faire rentrer dans le schĂ©ma de MM. Hubert et Mauss. Nous ne parlons pas seulement de ces petits qui croient faire avancer le soleil, la lune et les nuages. Et pourtant leur cas est significatif : lorsquâils dĂ©couvrent que les astres semblent les suivre dans leurs promenades, les enfants de 4-5 ans concluent parfois dâemblĂ©e que ces astres sont sous leur dĂ©pendance. Ici lâattitude magique dĂ©rive dâun rĂ©alisme Ă©gocentrique dĂ» prĂ©cisĂ©ment au fait que lâindividu nâest pas encore soumis aux habitudes sociales et objectives de penser. On nous dira peut-ĂȘtre que de telles croyances ne sont pas magiques, puisquâelles procĂšdent dâobservations directes. Seulement lâobservation est ici immĂ©diatement interprĂ©tĂ©e grĂące aux prĂ©liaisons que tisse le rĂ©alisme. Dans certains cas ces prĂ©liaisons magiques sont tout Ă fait claires, et ce sont ces cas que nous invoquons seuls ici. Par exemple, un enfant en est venu Ă dĂ©former le nom des Mayens de Sion, en le prononçant « MĂ©yenser SĂ©yens », pour se soustraire aux consĂ©quences de fautes quâil avait commises durant une villĂ©giature en cet endroit. Il y a lĂ un cas de magie par le nom difficile Ă contester. Chez dâautres enfants on trouve de la magie par le geste, par la pensĂ©e, etc., etc.
Ces cas de magie sont strictement individuels. Ils sont mĂȘme intimes au point que les enfants nâen parlent presque jamais. Ce sont les souvenirs dâenfance qui nous les rĂ©vĂšlent, et vous connaissez les exemples que lâĂ©crivain anglais Edmond Gosse a consignĂ©s dans son autobiographie. Ces faits ne sont donc pas dus Ă lâinfluence sociale ambiante. Bien plus, lâanalyse psychologique montre quâils doivent ĂȘtre ramenĂ©s Ă un ensemble de tendances rĂ©alistes et Ă©gocentriques, qui caractĂ©risent lâenfance et qui sont dues justement Ă lâabsence de toute socialisation de la pensĂ©e infantile primitive.
La mĂ©thode gĂ©nĂ©tique semble donc nous donner dans ce cas le critĂ©rium permettant de dĂ©limiter la part du facteur social et la part des facteurs individuels dans lâhistoire de la pensĂ©e. On voit dâemblĂ©e lâimportance de cette dĂ©termination pour la critique de la connaissance.
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Les quelques exemples que nous venons dâanalyser nous aurons montrĂ©, je lâespĂšre, mieux que toute discussion de principe, combien les mĂ©thodes psychologiques et les mĂ©thodes historico-critiques tendent aujourdâhui Ă se prĂȘter une aide mutuelle.
Quelle doit ĂȘtre la nature de cette collaboration ? Il serait bien imprudent de le prĂ©juger. La mode est passĂ©e, heureusement, des parallĂšles que lâon Ă©tablit a priori entre deux disciplines pour dire en quoi elles doivent converger et en quoi elles doivent diverger. Ce nâest pas Ă la spĂ©culation Ă rĂ©soudre de tels problĂšmes : câest Ă la recherche de dĂ©tail. Lâhistoire seule montrera si les notions dâ« actions virtuelles » et dâ« opĂ©rations » que le psychologue met Ă la racine de lâintelligence et la notion dâ« activitĂ© intellectuelle » que le thĂ©oricien de la connaissance dĂ©finit pour son usage, finiront par se confondre. En attendant, ne prĂ©jugeons de rien, et poursuivons patiemment lâĂ©tude des questions positives, câest-Ă -dire des questions prudemment dĂ©limitĂ©es.
Mais Ă quoi peuvent aboutir ces recherches de dĂ©tail ? Essayons, pour conclure, de le faire entrevoir. Câest Ă rĂ©soudre le plus important, peut-ĂȘtre, des problĂšmes actuels de la thĂ©orie de la connaissance, celui de la fixitĂ© ou de la plasticitĂ© des « catĂ©gories » de la raison. Il est remarquable, en effet, de constater que, de toutes parts, ce problĂšme est aujourdâhui abordĂ©, et quâil constitue mĂȘme le sujet le plus discutĂ© des thĂ©oriciens de la connaissance, des historiens de la science, des sociologues et des psychologues. La raison peut-elle Ă©voluer en sa structure mĂȘme, ou existe-t-il un esprit humain unique, et obĂ©issant Ă des lois Ă©ternelles, malgrĂ© les diffĂ©rences de milieu social, dâĂąge et de dĂ©veloppement scientifique ? Tel est lâĂ©noncĂ© du problĂšme. Or, vous le voyez dâemblĂ©e, une telle question, quoique infiniment dĂ©licate Ă rĂ©soudre et mĂȘme Ă poser en termes prĂ©cis, est une question de fait. Ce nâest donc pas Ă lâanalyse rĂ©flexive Ă lâaborder, câest Ă lâhistoire et Ă la sociologie. Mais ne voit-on pas, dĂšs lors, combien il y aurait intĂ©rĂȘt Ă recourir Ă la psychologie gĂ©nĂ©tique ? Lâenfant est-il un homme en miniature, diffĂ©rent en quantitĂ© simplement, et non en qualitĂ©, de lâesprit humain adulte ? Ou au contraire, lâenfant possĂšde-t-il une structure mentale propre, telle que sa transformation progressive, au cours de lâĂ©ducation, soit comparable Ă une mĂ©tamorphose ou mĂȘme Ă une sĂ©rie de mĂ©tamorphoses ? VoilĂ le problĂšme, mais posĂ© en termes dâobservation directe et dâexpĂ©rience et non plus seulement en termes dâhistoire.
Or, quelle que soit la solution que lâon adopte en ces matiĂšres, il semble bien, aujourdâhui, que la question de la fixitĂ© ou de la plasticitĂ© de lâesprit humain domine toutes les avenues de la thĂ©orie de la connaissance. Ce nâest pas au psychologue Ă dĂ©gager les rĂ©percussions que peut avoir la solution de cette question. Mais câest Ă la psychologie Ă fournir une partie des faits qui conditionneront cette solution.
Il convient seulement de prĂ©venir trois sortes de mĂ©prises possibles. La premiĂšre consisterait Ă considĂ©rer cet appel Ă la psychologie comme un retour Ă Locke. On sait que Locke tirait sans plus de la psychologie gĂ©nĂ©tique une thĂ©orie empiriste de la connaissance, mĂ©connaissant ainsi tout le problĂšme critique, au sens moderne du mot. Le progrĂšs que fit Kant en distinguant les deux domaines reste, Ă cet Ă©gard, intangible et si, aujourdâhui, lâon revient Ă la psychologie, ce ne peut ĂȘtre, certainement, Ă la maniĂšre de Locke. En effet, Locke considĂ©rait le monde du sens commun ou de la science comme une rĂ©alitĂ© donnĂ©e, dont la pression sur lâesprit engendre Ă elle seule toute connaissance. Au contraire, il va de soi que, dans la mesure oĂč la psychologie moderne peut se prolonger en thĂ©orie de la connaissance, elle considĂ©rera les lois scientifiques, et a fortiori les notions courantes, comme Ă©tant en partie construites par lâintelligence et par lâaction. La psychologie restera critique. Ce nâest donc nullement revenir Ă un point de vue prĂ©kantien que de revenir Ă lâanalyse gĂ©nĂ©tique. Au contraire, dans la mesure oĂč le psychologue dĂ©montre par les faits la plasticitĂ© de la raison et dĂ©crit les incessantes adaptations qui obligent lâintelligence Ă modifier sa structure ou Ă construire de nouveaux instruments intellectuels, la psychologie rejoint la critique : toute variation dans la structure de la raison montre, en effet, dâune part que la raison est active au lieu de subir passivement la pression des faits, et, par consĂ©quent, dâautre part, quâil nây a peut-ĂȘtre pas de « donnĂ©es » immuables, puisque ce qui semble « donné » en un stade dĂ©terminĂ© peut ĂȘtre classĂ©, aprĂšs coup, parmi les constructions provisoires de lâesprit.
La seconde mĂ©prise consisterait Ă croire que toute thĂ©orie psychologique de la connaissance doit ĂȘtre nĂ©cessairement hypercritique, câest-Ă -dire pragmatiste. Les psychologues amĂ©ricains ont, il est vrai, essayĂ© de ramener la science Ă une sorte de jeu supĂ©rieur, conditionnĂ© par lâaction seule. Mais lĂ nâest pas fatalement lâaboutissement de la psychologie. Une telle thĂ©orie de la connaissance sâinspire dâune certaine psychologie, mais cette psychologie peut ĂȘtre dĂ©passĂ©e. Elle ne se prĂ©occupe pas, en effet, de savoir pourquoi la rĂ©ussite de lâaction nous satisfait. Elle nĂ©glige de prĂ©ciser les rapports profonds qui unissent lâaction Ă la raison. Elle nâanalyse pas suffisamment les conditions de la cohĂ©rence intellectuelle. Lâexplication que Dewey ou W. James donnent de lâactivitĂ© scientifique passe ainsi un peu rapidement sur le problĂšme que posent lâexistence des mathĂ©matiques et leur accord avec lâexpĂ©rience physique.
Le recours Ă la psychologie nâimplique donc ni lâempirisme de Locke, ni le pragmatisme de James. Est-ce Ă dire quâil conduise Ă un rationalisme nĂ©cessairement univoque et simple Ă dĂ©finir ? Ce serait lĂ une troisiĂšme mĂ©prise. De mĂȘme que lâanalyse historico-critique nâest quâune mĂ©thode, et une mĂ©thode ne prĂ©jugeant pas des rĂ©sultats quâelle permet dâobtenir, lâanalyse gĂ©nĂ©tique, en psychologie, est une mĂ©thode impartiale. Il est possible quâelle conduise, en fin de compte, Ă un retour Ă Kant, au cas oĂč lâexamen du dĂ©veloppement mental montrerait lâexistence dâun rĂ©sidu irrĂ©ductible, parmi les catĂ©gories rationnelles, rĂ©sidu susceptible de rĂ©habiliter la notion dâa priori. Il est possible aussi que cette mĂ©thode conduise Ă lâidĂ©e dâun dĂ©veloppement spirituel radicalement contingent, semblable Ă celui que M. Brunschvicg croit apercevoir dans lâhistoire de la pensĂ©e humaine. Il est possible, en outre, quâune telle mĂ©thode impose la notion dâune sorte dâidĂ©al directeur de la raison, idĂ©al Ă la fois actif et non rĂ©alisĂ©. Bref, et câest la seule chose que nous voulions affirmer ici, la mĂ©thode psychologique nâest quâune mĂ©thode. Nous pouvons ajouter que câest une bonne mĂ©thode, puisque son emploi ne prĂ©juge pas de ses rĂ©sultats.