La reprĂ©sentation du monde chez lâenfant (1925) a đ
Toute analyse directe du mĂ©canisme de la pensĂ©e est chose impossible. Le sujet pensant ne prend pas plus conscience des processus de sa propre pensĂ©e quâil ne prend conscience du mĂ©canisme de sa digestion ou de sa circulation. Il ne connaĂźt de sa pensĂ©e que les produits tout Ă©laborĂ©s. Le psychologue, de son cĂŽtĂ©, en est toujours rĂ©duit Ă lâanalyse de donnĂ©es dĂ©jĂ trĂšs Ă©voluĂ©es, trĂšs complexes. Il ne constate aussi que des produits. Il ne peut expĂ©rimenter Ă la maniĂšre du physicien, câest-Ă -dire en isolant, partie par partie, les Ă©lĂ©ments dâun tout, car la pensĂ©e rĂ©sulte prĂ©cisĂ©ment dâune action dâensemble de ce tout.
DĂšs lors, lâidĂ©e sâest imposĂ©e, avec toujours plus de force, que la mĂ©thode historique ou gĂ©nĂ©tique Ă©tait la vraie mĂ©thode dâanalyse, dans le domaine des faits mentaux. En thĂ©orie de la connaissance, il suffit de rappeler les noms de M. Brunschvicg et de M. Ămile Meyerson pour Ă©voquer la fĂ©conditĂ© de la mĂ©thode historico-critique. En sociologie, lâanalyse de la mentalitĂ© primitive a renouvelĂ© tous les problĂšmes et toutes les solutions. En psychologie, les Ă©tudes sur lâenfance, de Binet, de Baldwin, de Groos, de Stern et de ClaparĂšde, sont appelĂ©es Ă jouer un rĂŽle trĂšs analogue.
Lâanalyse patiente de la reprĂ©sentation du monde chez lâenfant nâest donc pas de nature Ă nâintĂ©resser que les seuls spĂ©cialistes de la pĂ©dologie ou de la pĂ©dagogie. Elle a une valeur philosophique gĂ©nĂ©rale. Câest ce quâont vu dâemblĂ©e les chercheurs qui les premiers ont entrepris cette Ă©tude : Sully et Stanley Hall. Seulement, tout appel Ă lâenfance pour lâexplication des faits mentaux a provoquĂ© jusquâici une certaine mĂ©fiance, due Ă cette raison dont les sociologues ont soulignĂ© la portĂ©e : lâenfant est nĂ©cessairement influencĂ© par le milieu social ambiant. La pensĂ©e de lâenfant nâest jamais pure. Elle est imprĂ©gnĂ©e, dĂšs lâapparition du langage, de notions et de reprĂ©sentations toutes faites, imposĂ©es par lâĂ©ducation. Est-il donc possible, sous la couche ainsi dĂ©posĂ©e du dehors sur lâesprit enfantin, de dĂ©gager une pensĂ©e spontanĂ©e et originale ?
Nous ne nous attarderons pas Ă discuter cette objection. Faite avant toute expĂ©rience, elle nâest quâune incitation Ă la paresse. Il faut voir, interroger lâenfant, chercher sa pensĂ©e propre. AprĂšs cela, seulement, nous pourrons rĂ©pondre et faire le dĂ©part entre le facteur spontanĂ© et les influences subies. Lâobjection prendra dĂšs lors toute sa valeur. Mais aussi, les faits nous fourniront lâargument dĂ©cisif. Dans la mesure oĂč nous aurons trouvĂ© des reprĂ©sentations du monde en opposition complĂšte avec les notions et le savoir adultes, nous pourrons dire : il y a une pensĂ©e de lâenfant.
La mĂ©thode Ă suivre dans lâĂ©tude de la reprĂ©sentation enfantine du monde est en deux mots celle-ci : observer lâenfant en libertĂ©, noter ses propos et ses questions, puis sâinspirer de ces questions spontanĂ©es pour interroger directement dâautres enfants ; enfin revenir Ă lâobservation pure pour contrĂŽler les rĂ©sultats de lâinterrogatoire. La mĂ©thode est donc celle dâune sorte de jeu de navette entre lâobservation pure et lâinterrogatoire, lâinterrogatoire Ă©tant destinĂ© Ă multiplier les rĂ©sultats, et lâobservation directe Ă les situer dans le contexte mental spontanĂ©. On Ă©vite ainsi un double inconvĂ©nient. Les rĂ©sultats de lâobservation seule sont trop pauvres pour permettre une analyse poussĂ©e. Les rĂ©sultats de lâinterrogatoire seul sont trop influencĂ©s par les questions elles-mĂȘmes et les suggestions involontaires, pour permettre une interprĂ©tation Ă lâabri de toute objection. CombinĂ©es entre elles, les deux mĂ©thodes donnent par contre quelque chose de solide, comparable Ă ce quâest en psychiatrie la mĂ©thode de lâexamen clinique.
Prenons dâemblĂ©e un exemple. Un enfant de 6 ans, en classe, dĂ©clare, au cours dâune conversation avec dâautres enfants : « Sâil y avait pas de mots, on serait trĂšs ennuyé ; on pourrait rien fabriquer. Comment est-ce quâon aurait fabriquĂ© les choses⊠[sâil nây avait pas eu de mots] ? » Il semble donc, Ă entendre ces propos, que lâenfant ait tendance Ă considĂ©rer les noms comme utiles Ă la fabrication des choses. Quâest-ce Ă dire ? Que les hommes avaient besoin de parler entre eux pour agir rĂ©ellement, ou que les mots font partie des choses, agissent sur les choses et que sans les mots il est impossible de produire des choses ? Inspirons-nous simplement de ce propos spontanĂ© dâenfant et confectionnons un questionnaire qui sâassouplira peu Ă peu Ă lâinterrogatoire. Examinons 60 Ă 100 enfants de 4 Ă 10 ans, et demandons-leur : « Comment ont commencĂ© les noms des choses ? » « OĂč sont les noms, dans les choses ou dans notre tĂȘte ? » « Comment a-t-on su le nom des choses ? » « Est-ce quâon aurait pu donner dâautres noms aux choses ? », etc. Le rĂ©sultat de cette enquĂȘte semble bien clair. Non seulement lâenfant, comme Sully lâavait bien vu, prĂȘte Ă toutes choses un nom primordial et absolu, mais encore il situe, jusque vers 7-8 ans, les noms dans les choses, estimant que les choses ont toujours eu leur nom et quâil a suffi de regarder les choses pour voir comment elles sâappelaient. Câest le rĂ©alisme nominal le plus complet.
Seulement, il reste un doute. Nâest-ce pas lâexpĂ©rimentateur qui, par ses suggestions involontaires, par la maniĂšre mĂȘme dont il prĂ©sente les questions, a provoquĂ© lâapparition de ces croyances chez lâenfant ? AssurĂ©ment, les rĂ©ponses des enfants sont gĂ©nĂ©rales Ă un Ăąge donnĂ©. Dâautre part elles varient avec lâĂąge, les aĂźnĂ©s rĂ©pondant correctement et les petits seuls Ă©tant rĂ©alistes. Enfin elles progressent insensiblement avec lâĂąge : entre les rĂ©ponses justes et les rĂ©ponses primitives, il existe une sĂ©rie de stades intermĂ©diaires. Il y a lĂ trois garanties internes dâobjectivitĂ©. Mais un doute subsiste.
Revenons alors Ă lâobservation pure. Nous trouvons ceci. Un enfant de 11-12 ans se laisse aller, pendant un Ă©tĂ© passĂ© aux Mayens de Sion, Ă des pratiques qui, dans la suite, donnent lieu chez lui Ă de violents remords et Ă une peur croissante de sâabĂȘtir. LâidĂ©e germe alors dans son esprit de lutter contre les consĂ©quences de ses actes, et il en vient Ă ce procĂ©dĂ© saugrenu de dĂ©former le nom mĂȘme de lâendroit oĂč il avait passĂ© ses vacances â les Mayens de Sion â , pour se soustraire aux consĂ©quences possibles de sa faute. Il rĂ©pĂšte alors rituellement, avec une prononciation allemande : « MĂĄyenser-SĂ©yens, MĂĄyenser-SĂ©yens », etc. Cette tendance Ă changer un nom pour influencer les choses nâest-elle pas lâaboutissement magique du rĂ©alisme nominal dont nous avons cru sentir lâexistence au cours de notre interrogatoire de tout Ă lâheure ? Je laisse la question ouverte, pour le moment. Je nâai citĂ© ces faits que comme exemple de mĂ©thode.
Essayons maintenant de dĂ©gager les grandes lignes de la reprĂ©sentation du monde chez lâenfant. Ă vouloir schĂ©matiser grossiĂšrement les choses, nous pouvons ramener ces grandes lignes Ă trois principales : 1° Lâenfant est rĂ©aliste, et rĂ©aliste parce que Ă©gocentrique. 2° Lâenfant est animiste, et cela parce quâil est Ă la fois rĂ©aliste et Ă©gocentrique. 3° Lâenfant est artificialiste, et cela parce quâĂ©tant Ă©gocentrique il considĂšre toute la nature comme « faite pour » lui, câest-Ă -dire comme « faite par » ses parents ou les hommes en gĂ©nĂ©ral.
Le rĂ©alisme enfantin peut se dĂ©finir, ainsi que tout rĂ©alisme dâailleurs, comme une sorte de confusion entre lâinterne et lâexterne ou comme la tendance Ă situer dans les choses ce qui est un produit de lâactivitĂ© du sujet pensant. On sait assez, en effet, combien peu innĂ©e et combien lente Ă se dĂ©velopper est la conscience du moi chez le petit enfant. Tout ce quâil sent, connaĂźt et voit paraĂźt Ă lâenfant commun Ă tout le monde et faisant partie de la rĂ©alitĂ© extĂ©rieure. Pour lui, rien nâest interne et rien nâest subjectif. Câest ce phĂ©nomĂšne, qui se prolonge beaucoup plus tard quâon ne croit, que nous appellerons rĂ©alisme enfantin.
La premiĂšre manifestation du rĂ©alisme enfantin est ce quâon peut appeler la confusion du psychique et du physique, confusion sur laquelle M. J. M. Baldwin a insistĂ© comme on sait dans sa Logique gĂ©nĂ©tique, et sur laquelle Sully a donnĂ© quelques curieuses observations. Les petits enfants nâont aucune notion dâune pensĂ©e distincte de lâactivitĂ© matĂ©rielle. Stern, dĂ©jĂ , avait remarquĂ© que sa fille, ĂągĂ©e de quatre ans, confondait la pensĂ©e avec la voix. La fillette disait expressĂ©ment quâon pense avec la bouche et avec la langue. Ce propos spontanĂ© dâenfant nous a donnĂ© lâidĂ©e dâentreprendre une enquĂȘte systĂ©matique sur ce point. Nous avons demandĂ© Ă une soixantaine dâenfants de 4 Ă 12 ans avec quoi lâon pense et si lâon peut voir la pensĂ©e, la toucher ou la sentir avec le doigt. Les rĂ©sultats de cet interrogatoire ont Ă©tĂ© trĂšs nets. Tous les petits, jusque vers 7 ans, en moyenne, ont rĂ©pondu comme la fille de Stern : on pense avec la bouche. Quant aux animaux, nous dit un garçon de 6 ans, ils pensent aussi avec la bouche, sauf le cheval qui pense avec ses oreilles, parce quâil entend quand on lui parle mais quâil ne parle pas lui-mĂȘme. Nous avons objecté : « Mais tu peux penser la bouche fermĂ©e ? â Non. â Ferme la bouche et pense Ă ta maman. Tu peux ? â Oui. â Alors avec quoi tu as pensé ? â Avec ma bouche. »
Durant un second stade, qui sâĂ©tend en moyenne de 7 Ă 10-11 ans, lâinfluence de lâadulte se fait sentir. Lâenfant rĂ©pond quâon pense avec la tĂȘte, car telle est la croyance sociale ambiante. Mais sous ce langage, la conception de lâenfant reste spontanĂ©e et reste en continuitĂ© complĂšte avec les rĂ©ponses du premier stade. On pense avec « une petite voix qui est dans la tĂȘte », nous dit un garçon de 9 ans, avec « une petite bouche » ; « on entend dans la tĂȘte » nous dit un autre enfant. La pensĂ©e, « câest ce quâon cause ». On ne peut la toucher ni la voir, mais on peut la sentir avec le doigt quand elle sort de la bouche, etc.
On voit combien peu est innĂ©e la distinction du psychique et du physique. Vous me direz peut-ĂȘtre, il est vrai, que la « voix » est quelque chose dâimmatĂ©riel aux yeux de lâenfant lui-mĂȘme. Mais les propos suivants montrent quâil nâen est rien. « On peut toucher la pensĂ©e ? » demandons-nous Ă un petit qui croit penser avec sa bouche. « Non, câest de lâair. â OĂč elle est ta pensĂ©e ? â Partout. » Et ceci, dâun garçon de 7 ans : « On peut la voir ? â Oui ; on voit le vent qui fait balancer les arbres et les herbes. Câest ça la pensĂ©e. » Mais vous objecterez avec raison que ces propos sont peu spontanĂ©s et que la mĂ©thode est artificielle. Passons donc Ă lâĂ©tude dâun phĂ©nomĂšne qui, lui, a frappĂ© tous les enfants et les a contraints Ă se donner des explications spontanĂ©es : câest le phĂ©nomĂšne du rĂȘve et du cauchemar. Or, non seulement cette Ă©tude confirme entiĂšrement les interprĂ©tations prĂ©cĂ©dentes, mais encore elle montre nettement lâexistence, chez lâenfant, dâune autre confusion ou dâun autre « adualisme », que Baldwin a appelĂ© confusion de lâinterne et de lâexterne.
Posons Ă lâenfant ces trois questions : dâoĂč viennent les rĂȘves, oĂč sont les rĂȘves pendant quâon rĂȘve, et avec quoi rĂȘve-t-on ? Ces questions nâont pas Ă©tĂ© choisies au hasard. Elles nous ont Ă©tĂ© suggĂ©rĂ©es par lâobservation courante. Sully, dĂ©jĂ , a citĂ© les propos dâune petite fille qui ne voulait pas aller dans une certaine chambre parce quâ« elle est pleine de rĂȘves ».
Les rĂ©ponses que nous ont donnĂ©es les enfants peuvent ĂȘtre classĂ©es en trois stades. Durant un premier stade, câest-Ă -dire jusque vers 7-8 ans, lâenfant considĂšre les rĂȘves comme venant du dehors et comme voltigeant autour du lit pendant la nuit. « Câest des petites images », « des petites lampettes », « câest des lumiĂšres », nous disent les enfants, et ces rĂȘves « câest la lune qui les envoie », « câest les rĂ©verbĂšres », « câest les nuages, le ciel, la bise », etc. Telles sont les formules habituelles. Le rĂȘve est conçu tantĂŽt comme de la lumiĂšre et câest Ă une source lumineuse que lâexplication fait appel dans ce cas, tantĂŽt comme de la fumĂ©e, de lâair noir, de la nuit, etc. Quant Ă la question « oĂč sont les rĂȘves? », lâenfant de ce stade rĂ©pond immanquablement « dans la chambre » ou « sur le lit » ou « devant moi », etc. Il y a lĂ un rĂ©alisme trĂšs intĂ©ressant. Lâenfant nâest pas dupe du rĂȘve. Il sait trĂšs tĂŽt que le rĂȘve dâun bateau ne le transporte pas sur le lac. Le rĂȘve est donc conçu comme illusoire. Mais lâenfant croit nĂ©anmoins quâil consiste en images rĂ©elles (comme lâimage dâun conte de fĂ©es est rĂ©elle) et situĂ©e dans la chambre. Nous avons essayĂ© de dĂ©tromper ces enfants, de leur dire : « Mais non, le rĂȘve est dans ta tĂȘte, ou dans toi ». Les petits rĂ©pondent « sâil Ă©tait dans ma tĂȘte, je le verrais pas ». Ou, encore, un garçon de 5 ans nous a donnĂ© cette rĂ©ponse remarquable : « Moi je suis dans le rĂȘve. Il est pas dans ma tĂȘte. »
Les rĂ©ponses du second stade sont plus curieuses encore. Le second stade sâĂ©tend de 7 Ă 9-10 ans en moyenne. Câest lâĂąge oĂč lâenfant apprend quâon pense avec la tĂȘte. Câest aussi lâĂąge oĂč lâenfant rĂ©pond que le rĂȘve vient de nous, de notre tĂȘte, que le rĂȘve « câest quand on pense Ă quelque chose », etc. Il semble donc que lâenfant ait tout compris. Il nâen est rien : ces enfants continuent Ă admettre que le rĂȘve est, dans la chambre. Ils le situent sur le lit, Ă quelques centimĂštres des yeux. Ils estiment quâil est en air, en vent, en fumĂ©e ou en lumiĂšre. Un garçon nous a dit dâemblĂ©e : « Quand on est rĂ©veillĂ©, le rĂȘve est dans la tĂȘte. Quand on dort, il sort ». Nous demandons naturellement toujours : « Est-ce quâon dirait seulement que le rĂȘve est dans la chambre, ou bien y est-il pour de bon ? » Les enfants de ce stade sont convaincus quâil y a une image matĂ©rielle dans la chambre.
Gardons-nous dâinterprĂ©ter ces faits avec notre logique adulte. Ils sont spĂ©cifiques. Ils rĂ©sultent simplement de lâincapacitĂ© de lâenfant Ă concevoir le dualisme de lâinterne et de lâexterne, toute pensĂ©e, pour lâenfant, participe du monde extĂ©rieur, fĂ»t-elle fausse ou illusoire. Ce nâest que vers 10-11 ans que lâenfant se dĂ©barrasse de ce rĂ©alisme et quâil sait dire : « On dirait que le rĂȘve est devant nous. Câest comme si on voyait quelque chose. Mais il nây a rien du tout. »
On voit combien les reprĂ©sentations des enfants relatives aux rĂȘves confirment ce que nous avons dit du rĂ©alisme de la pensĂ©e. Mais Ă quoi tient ce rĂ©alisme lui-mĂȘme ? Ăvidemment Ă ce quâon peut appeler la confusion du signe et du signifiĂ©. Comme lâa montrĂ© rĂ©cemment M. Henri Delacroix, toute pensĂ©e est symbolique et tout signe, Ă lâorigine, reste adhĂ©rent aux choses quâil signifie. Chez lâenfant, ce phĂ©nomĂšne est trĂšs net. Lorsquâon demande aux enfants comment ont commencĂ© les noms des choses, les petits rĂ©pondent que les noms sont venus des choses elles-mĂȘmes : le nom du soleil vient du soleil, le nom de la montagne vient de la montagne. Ou encore les noms ont Ă©tĂ© fabriquĂ©s avec les choses : celui qui a fait le soleil, lui a donnĂ© son nom une fois pour toutes. Vous objectez : « Mais comment nous, avons-nous su que le soleil sâappelait comme ça ? » Lâenfant rĂ©pond : « On a vu quâil sâappelait le soleil, parce quâon a vu quâil est rond et quâil est chaud ». « On a vu que les nuages sâappellent nuages parce quâon a vu quâils sont tout gris », etc.
Que si, maintenant, vous demandez aux enfants oĂč sont les noms, les plus grands, Ă partir de 10 ans, rĂ©pondent : « dans notre tĂȘte, dans notre bouche quand on parle », mais les petits rĂ©pondent : « dans les choses ». Le nom du soleil est « dans le soleil ». Lâenfant ne prĂ©tend nullement quâil est inscrit sur le soleil. Il pense simplement que ce nom fait partie de lâessence du soleil : il est dans le soleil « parce que le soleil est brillant ». La couleur, la forme, le lieu et le nom du soleil sont situĂ©s sur le mĂȘme plan.
On voit ce quâest le rĂ©alisme enfantin. Confusion du psychique et du physique, de lâinterne et de lâexterne, du signe et du signifiĂ©, tels sont ses aspects principaux. Peut-on donner de ces faits une explication psychologique ? Il le semble, mais Ă condition dâopposer nettement le rĂ©alisme enfantin Ă lâobjectivitĂ© adulte ou du moins Ă lâobjectivitĂ© intellectuelle. Le rĂ©alisme, en effet, câest une fausse objectivitĂ©, câest mĂȘme le contraire de lâobjectivitĂ©.
Ătre objectif signifie voir les choses telles quâelles sont, sans les dĂ©former par lâapport inconscient du moi, par les jugements de valeur personnels ou les adhĂ©rences subjectives. Ătre objectif, câest donc distinguer le monde extĂ©rieur du moi. Câest prendre conscience des mille intrusions du moi dans la connaissance, câest connaĂźtre la relativitĂ© du point de vue propre. LâobjectivitĂ© vraie suppose un effort de sĂ©paration, dâopposition entre ce qui est spĂ©cial au moi ou au sujet et ce qui est commun Ă tous et par consĂ©quent ce qui appartient au monde extĂ©rieur. â Ătre rĂ©aliste, au contraire, câest ĂȘtre victime du point de vue immĂ©diat. Câest confondre le subjectif et lâobjectif, câest prendre pour commun Ă tous et pour rĂ©el tout le contenu de la conscience propre.
Cette seule remarque nous permet de comprendre que le rĂ©alisme enfantin dĂ©rive de lâĂ©gocentrisme de la pensĂ©e primitive. La condition de lâobjectivitĂ©, câest la prise de conscience du moi puisquâil sâagit de discerner le moi du monde extĂ©rieur. Or la prise de conscience du moi suppose la socialisation : câest en communiquant avec autrui que nous nous dĂ©couvrons nous-mĂȘmes, que nous distinguons peu Ă peu ce qui est commun Ă tous et ce qui est propre au moi. LâobjectivitĂ© est donc un produit de la socialisation.
Au contraire, le rĂ©alisme dĂ©rive du dĂ©faut de conscience du moi, et ce dĂ©faut de conscience dĂ©rive de lâĂ©gocentrisme. MalgrĂ© le paradoxe de la formule, ĂȘtre Ă©gocentrique câest sâignorer soi-mĂȘme. Câest ĂȘtre si rempli de soi que, spontanĂ©ment et naĂŻvement, on considĂšre tout ce que lâon sent, pense et dit comme absolu et comme commun Ă tout le monde. Câest justement le cas du petit enfant. Le petit enfant est Ă©gocentrique, en ce sens quâil est incapable de sortir de lui-mĂȘme pour entrer dans le point de vue dâautrui. Il ne parle et ne pense quâen fonction de son moi. Mais, prĂ©cisĂ©ment, il sâignore lui-mĂȘme en tant que sujet, parce quâil considĂšre tout ce quâil sent comme gĂ©nĂ©ral et absolu. Câest pourquoi le petit enfant est rĂ©aliste : il ne distingue ni son moi de celui des autres, ni sa pensĂ©e des choses. Toute sĂ©paration de lâobjectif et du subjectif lui est Ă©trangĂšre. Il donne bien lâapparence de lâobjectivitĂ©, puisquâil est tournĂ© tout entier vers le monde extĂ©rieur, mais câest une fausse objectivitĂ©. Il projette simplement sur le monde tout le contenu de sa conscience, faute dâavoir opĂ©rĂ© aucune distinction entre lâinterne et lâexterne.
En bref, lâĂ©gocentrisme entraĂźne une inconscience de la pensĂ©e propre, et cette inconscience conduit au rĂ©alisme. Preuve en soit le phĂ©nomĂšne suivant, dans lequel nous voyons lâĂ©gocentrisme se prolonger directement en rĂ©alisme magique.
Une quatriĂšme forme du rĂ©alisme est en effet la confusion de la perspective propre avec lâensemble des mouvements rĂ©els des choses. Lâenfant a lâimpression que les astres le suivent, que les nuages lâaccompagnent, que le ciel entier marche avec lui. Ici le rĂ©alisme donne parfois naissance Ă de la magie proprement dite.
Voici un petit garçon de 4 ans Ă qui nous demandons ce qui fait avancer le soleil : « Câest moi, quand je marche », nous est-il rĂ©pondu. Un autre garçon nous dit : « Câest nous qui le faisons avancer. » DâoĂč peuvent provenir des croyances aussi bizarres ? Câest que presque tous les enfants dĂ©couvrent vers 3 ou 4 ans que le soleil et la lune avancent quand ils avancent, sâarrĂȘtent quand ils sâarrĂȘtent. Rasmussen et bien dâautres ont notĂ© ce fait sur leurs propres enfants. Nous avons pu constater, Ă GenĂšve, que cette croyance est trĂšs gĂ©nĂ©rale. Voici deux exemples :
Jac (6 ans) : « Le soleil bouge ? (Ces mots marquent le dĂ©but de lâinterrogatoire : nous nâavons rien demandĂ© auparavant Ă Jac, sinon son nom et son Ăąge.) â Oui, quand on marche, il nous suit. Quand on contourne, il dĂ©contourne aussi. Il vous suit jamais, vous ? â Pourquoi il bouge ? â Parce que quand on marche, il marche. â Pourquoi il marche ? â Pour entendre ce quâon dit, nous. â Il est vivant ? â Oh ! câest sĂ»r ! Autrement il pourrait pas nous suivre, il pourrait pas briller. » Un moment aprĂšs : « La lune bouge ? â Aussi quand on marche, bien plus que le soleil, parce que quand on court, elle court, et puis, le soleil quand on court, il marche. Parce que la lune elle est plus forte que le soleil, elle va plus fort. Le soleil peut jamais lâattraper. (En effet, lâillusion est beaucoup plus nette avec la lune quâavec le soleil). â Quand on ne marche pas ? â La lune sâarrĂȘte. Mais moi quand je mâarrĂȘte, un autre court. â Si toi tu cours et quâun de tes camarades court dans lâautre sens, quâest-ce qui se passe ? â Elle va avec lâautre. » Ă la fin de lâinterrogatoire, lequel a portĂ© ensuite sur la cause des mouvements en gĂ©nĂ©ral, nous demandons : « Comment il bouge aujourdâhui, le soleil ? â Il bouge pas, parce quâon marche pas. Ah ! si, il doit bouger, parce quâon entend un char. »
Bov (6 ; 5) : « Quand tu te promĂšnes, quâest-ce que fait le soleil ? â Il vient avec moi. â Puis si tu rentres Ă la maison ? â Il va avec une autre personne. â Dans le sens oĂč il allait avant ? â Ou bien dans lâautre, sens. â Il peut aller dans tous les sens ? â Oui. â Il peut aller oĂč il veut ? â Oui. â Et quand deux personnes vont en sens inverse ? â Il y a beaucoup de soleils. â Tu les as vu les soleils ? â Oui, plus quâil y en a, plus que je me promĂšne, plus que jâen vois. » Un moment aprĂšs : « La lune bouge ? â Oui, quand je veux aller au bord du lac le soir, que je suis dehors, la lune vient avec moi le soir. Si je veux prendre le bateau, la lune vient aussi avec moi, comme le soleil, il vient aussi quand il est pas encore couchĂ©. »
Il en est de mĂȘme en ce qui concerne les nuages, mais lâillusion est naturellement moins tenace dans ce dernier cas.
De telles croyances comportent deux composantes. Chez les petits elles mĂšnent Ă la magie : lâenfant croit quâil fait lui-mĂȘme avancer les astres et les nuages, et il sâamuse Ă user de son pouvoir. Chez les plus grands, la tonalitĂ© est plus animiste que magique : lâenfant a lâimpression que les astres le suivent malgrĂ© lui, en vertu simplement de leur volontĂ© propre. Ceci nous conduit Ă lâĂ©tude de lâanimisme enfantin.
Sans vouloir en aucune façon prĂ©juger de la nature de lâanimisme chez les peuples primitifs, ni prendre ici parti dans la discussion si instructive Ă laquelle M. LĂ©vy-Bruhl a soumis les thĂšses de lâĂ©cole anthropologique anglaise, nous appellerons animisme la tendance quâont les enfants Ă considĂ©rer les choses comme vivantes et conscientes.
On sait que lâanimisme enfantin est trĂšs discutĂ©. Pour les uns, lâenfant prĂȘte Ă toutes choses une personnalitĂ© et des intentions. Pour les autres, dont a Ă©tĂ© Durkheim, il nây a aucun rapport entre lâanimisme des primitifs et lâanimisme enfantin, celui-ci Ă©tant beaucoup plus jeu que croyance. Nous nous sommes efforcĂ©s, pour notre part, dâapporter au dĂ©bat quelques faits prĂ©cis, en nous gardant, dans la mesure du possible, des prĂ©notions et des prĂ©jugĂ©s.
Nous avons commencĂ© par nous servir dâune mĂ©thode qui a le gros inconvĂ©nient dâĂȘtre verbale, mais qui donne quelques indications Ă titre dâ« expĂ©rience pour voir ». On Ă©numĂšre aux enfants un certain nombre dâobjets, la table, un chien, le soleil, un caillou, le vent, les nuages, les riviĂšres, etc., et, Ă propos de chaque objet, on demande sâil est vivant ou pas, sâil sait ce quâil fait ou pas, sâil sentirait une piqĂ»re ou pas, etc. Cela pour dĂ©brouiller dans quelle mesure lâenfant considĂšre les choses comme conscientes ou intentionnĂ©es.
MalgrĂ© les dĂ©fauts Ă©vidents de ce procĂ©dĂ©, nous avons trouvĂ© quelques rĂ©sultats assez systĂ©matiques pour ĂȘtre consignĂ©s. Commençons par Ă©tudier les dĂ©finitions que lâenfant donne du mot « vivant ».
Pour les petits, câest-Ă -dire entre 4 et 6 ans, tout est vivant, du moins tout ce qui a une activitĂ©. Mais comme cette activitĂ© est Ă©valuĂ©e en fonction de son utilitĂ© pour lâhomme et que lâenfant de cet Ăąge est intĂ©gralement anthropocentrique, tout, en fait, est considĂ©rĂ© comme vivant. Ainsi le soleil est vivant parce quâil Ă©claire, le vent parce quâil fait balancer les arbres, les cailloux sont vivants parce quâon peut les lancer, le lac parce quâil peut porter les bateaux ; la montagne est vivante parce quâon peut monter dessus, le fourneau est vivant parce quâil sert Ă faire le dĂźner, etc., etc.
La gĂ©nĂ©ralitĂ© mĂȘme de ces rĂ©ponses enlĂšverait de leur intĂ©rĂȘt, si, dĂšs le second stade, une distinction essentielle nâapparaissait pas. Les enfants de 6-7 ans, en effet, rĂ©servent le mot de vivant Ă ce qui est en mouvement par opposition Ă tout ce qui est inerte. Ainsi les astres, les nuages, le vent, lâeau, le feu, les automobiles, les locomotives, restent vivants, tandis que les tables, les montagnes, les cailloux ne sont pas vivants. « Ătre vivant, nous disent ces enfants, ça veut dire quâon bouge. » Un garçon de 6 ans, voyant sur le sol des feuilles mortes demandait si elles Ă©taient vivantes. On lui rĂ©pondit que non, mais il riposta : « Mais elles bougent avec le vent. » Bref, tout mouvement, mĂȘme le mouvement acquis du dehors, est indice de vie.
Durant un troisiĂšme stade, qui sâĂ©tend en moyenne de 8 Ă 10 ans, une nouvelle distinction intervient, celle du mouvement propre et du mouvement acquis. Ătre vivant, dit lâenfant, « câest bouger tout seul ». Les astres et le vent sont vivants, mais les nuages ne le sont pas parce que le vent les pousse, les machines ne le sont pas parce quâon les met en mouvement, etc.
Enfin, vers 11 ans, lâenfant rĂ©serve la vie aux animaux et aux plantes, ou mĂȘme aux seuls animaux.
LâintĂ©rĂȘt de cette Ă©volution est quâelle caractĂ©rise aussi le dĂ©veloppement des rĂ©ponses que les enfants donnent en ce qui concerne la conscience des choses. Conscience prĂȘtĂ©e Ă tout, conscience rĂ©servĂ©e aux corps en mouvement puis aux corps douĂ©s de mouvement propre, et enfin conscience rĂ©servĂ©e aux animaux, tels sont les quatre stades de ce processus. Inutile de reprendre des exemples de chacun de ces stades. Citons seulement quelques propos dâenfants qui rĂ©servent la conscience aux corps douĂ©s de mouvement propre. Nous demandons Ă un garçon de 9 ans si les nuages savent quâils avancent ? â « Non, dit lâenfant, parce que câest le vent qui les pousse. â Et le vent, est-ce quâil sait quâil avance ou il nâen sait rien ? â Il le sait, parce que câest lui qui souffle. » Un autre enfant nous dit de la lune : « Câest sĂ»r quâelle sait quâelle avance. Sans ça elle pourrait pas revenir tous les soirs. » « Est-ce que le soleil sait quâil sâappelle soleil ? » demandons-nous Ă un garçon. « Câest sĂ»r, puisque câest lui qui fait le soleil. » Toutes ces rĂ©ponses se ressemblent : ce qui agit par soi est nĂ©cessairement conscient et intentionnĂ©.
Il nous est maintenant possible de prĂ©voir ce que doit ĂȘtre lâanimisme enfantin. Il rĂ©sulte avant tout dâune confusion ou, disons plutĂŽt, dâune indiffĂ©renciation entre le psychique et le physique. De mĂȘme, avons-nous vu Ă propos du rĂ©alisme, que le moi se diffĂ©rencie trĂšs lentement des choses, de mĂȘme les notions dâintentionalitĂ©, dâeffort volontaire, dâactivitĂ© vivante et spontanĂ©e sont longtemps prĂȘtĂ©es aux choses par simple indiffĂ©renciation. Lâanimisme enfantin ne pose donc pas de problĂšme. Le vrai problĂšme est de savoir comment la diffĂ©renciation se fait et comment lâenfant sort peu Ă peu de son animisme initial. Câest ce que nous montrera sous peu lâanalyse des reprĂ©sentations relatives Ă la cause du mouvement.
Remarquons auparavant combien lâanimisme enfantin nous Ă©loigne des idĂ©es de Tylor. Loin que lâanimisme soit dĂ» Ă lâinfluence de lâidĂ©e dâĂąme ou dâesprit, lâanimisme rĂ©sulte au contraire de lâabsence de cette idĂ©e. Câest dans la mesure oĂč lâenfant est rĂ©aliste, câest-Ă -dire dans la mesure oĂč il confond lâinterne et lâexterne, le psychique et le physique, quâil est animiste. Câest au contraire dans la mesure oĂč, vers 8-10 ans, lâenfant prend conscience de lâexistence de la pensĂ©e et de son intĂ©rioritĂ©, quâil cesse dâĂȘtre animiste.
Il est vrai que, Ă cĂŽtĂ© de ce schĂ©ma trĂšs simple, lâanimisme enfantin se double souvent de rĂ©actions affectives, dues Ă lâĂ©gocentrisme et Ă lâintrojection perpĂ©tuelle que cet Ă©gocentrisme suppose. Cela est trĂšs net en ce qui concerne les astres, qui sont considĂ©rĂ©s comme nous accompagnant dans nos promenades. La lune est « curieuse », nous disent les enfants, « elle veut voir ce quâon fait », le soleil « nous regarde comme on est joli⊠le dimanche, quand je suis habillĂ© en homme ». La lune « nous surveille », elle « regarde si on est sage ». Le soleil marche « pour entendre ce quâon dit ».
On connaĂźt lâhistoire de ce sourd-muet, citĂ© par William James, qui associait de trĂšs prĂšs la lune Ă sa vie morale. Cet enfant avait remarquĂ© que la lune le suivait, et lâobservait quand il faisait des frasques. Il avait cru remarquer quâil Ă©tait plus souvent puni lorsque la lune lâavait vu. Il en vint ainsi Ă se persuader que la lune Ă©tait sa mĂšre elle-mĂȘme, morte quelques annĂ©es auparavant. Le soleil semble jouer pour dâautres enfants un rĂŽle trĂšs analogue.
Essayons maintenant de contrĂŽler lâexistence de lâanimisme enfantin, par une voie plus naturelle, et de chercher comment disparaĂźt peu Ă peu cet animisme au cours du dĂ©veloppement mental. LâenquĂȘte, toute verbale, que nous venons de faire nous a montrĂ© lâimportance trĂšs spĂ©ciale que prĂ©sente lâidĂ©e de mouvement dans la notion que les enfants se font de la vie et de la conscience. Interrogeons donc les enfants sur la cause des mouvements quâils ont pu observer. Il y a lĂ une source extrĂȘmement riche dâexplications spontanĂ©es.
On peut dire que pour lâenfant, jusque vers 7-8 ans, la vraie cause des mouvements de la nature est dâordre moral. La loi naturelle est encore loi sociale. Sous sa forme la plus primitive, ce phĂ©nomĂšne se prĂ©sente comme Ă la fois magique et artificialiste. Ainsi les nuages sont censĂ©s avancer Ă cause de nous. Nous les faisons marcher en marchant. Ou bien les hommes les forcent Ă accourir parce quâil faut quâil pleuve. La lune revient toutes les nuits parce quâil faut quâon y voie clair. Les riviĂšres et les fleuves coulent parce quâil faut quâon ait de lâeau. Si lâenfant a remarquĂ© quâils coulent toujours dans le mĂȘme sens, il dit que câest parce quâil faut quâil y ait de lâeau dans le lac. Lâobligation morale suffit donc Ă expliquer le mouvement. Si lâon se montre Ă©tonnĂ© de cette explication et quâon force lâenfant Ă prĂ©ciser le comment de cette influence de lâhomme sur les choses, lâenfant invente des mythes. Il dit quâun monsieur lance le soleil et la lune pour quâils puissent avancer, ou que des hommes font avancer les riviĂšres avec les rames de leurs bateaux, etc.
Naturellement, ces explications impliquent lâanimisme. Elles supposent que les choses obĂ©issent, que la lune sache quand il faut revenir, que les riviĂšres sachent oĂč est le lac vers lequel elles coulent.
Durant un stade un peu plus Ă©voluĂ© de ces explications morales, lâartificialisme est transfĂ©rĂ© sur les choses elles-mĂȘmes. Lâexplication de lâenfant paraĂźt mĂȘme, au premier abord, ĂȘtre dâordre mĂ©canique. Ainsi lâenfant dĂ©clare que ce sont les nuages qui font avancer la lune ou le soleil, que ce sont les cailloux qui font avancer les riviĂšres, que les nuages avancent Ă cause de la lune, Ă cause de la nuit ou encore Ă cause de la pluie, etc. Mais, serrons de plus prĂšs ces explications et nous dĂ©couvrons que la nature en est encore toute finaliste ou mĂȘme morale.
Ainsi lorsque lâenfant croit que les astres avancent Ă cause des nuages, il admet une sorte de lutte entre le beau temps et le mauvais temps ; le soleil doit partir quand les nuages arrivent et les nuages doivent partir quand le soleil revient. La cause du mouvement est encore morale. Ou bien, quand lâenfant dĂ©clare que câest la nuit qui est cause de la marche des nuages, il pense simplement que les nuages doivent avancer pour aller faire la nuit. En effet, pour lâenfant comme pour les premiers penseurs de la GrĂšce, avant EmpĂ©docle, la nuit est une vapeur noire, elle consiste en un grand nuage noir qui remplit lâatmosphĂšre. Dire que les nuages avancent Ă cause de la nuit, câest donc dire quâils ont lâobligation morale dâavancer pour faire dormir les petits enfants.
Lorsque lâenfant dit que les riviĂšres avancent Ă cause des cailloux, lâexplication est encore plus curieuse. Lâenfant a constatĂ© que les cailloux affleurant Ă la surface de lâeau produisent des vagues ou des tourbillons. DâoĂč il conclut que lâeau « prend son Ă©lan » pour passer par-dessus le caillou. Le caillou est lâobstacle qui excite. Sâil nây avait pas de cailloux, dit lâenfant, il nây aurait pas de courant. Le caillou est cause du courant de lâeau comme la haie Ă franchir est cause du saut dâun cheval. Les questions spontanĂ©es des petits montrent dâailleurs dâemblĂ©e cette orientation dâesprit. Ainsi un garçon de quatre ans demande un jour : « Tante B, comment ils font les ruisseaux pour prendre leur Ă©lan ? »
On voit combien, durant ces stades primitifs, le mouvement reste spontanĂ© et proche de la vie elle-mĂȘme. Durant un second stade, lâenfant arrive par contre Ă lâidĂ©e de la nĂ©cessitĂ© dâun moteur physique extĂ©rieur ou mobile. La causalitĂ© proprement physique succĂšde ainsi Ă la causalitĂ© morale. Mais, chose trĂšs intĂ©ressante, cette causalitĂ© physique ne dĂ©bute nullement par des formes simples. Elle prend tout dâabord, chez lâenfant, cette forme en apparence trĂšs compliquĂ©e qui est caractĂ©ristique de la physique dâAristote et que M. Meyerson a appelĂ©e le schĂ©ma de la « rĂ©action environnante ».
On sait comment Aristote expliquait le mouvement des projectiles. Le mobile, disait-il, est lui-mĂȘme moteur. En se dĂ©plaçant il dĂ©place lâair ambiant. Or lâair vient refluer derriĂšre le mobile et le pousse en avant. Câest cette sorte dâaction rĂ©ciproque ou de choc en retour du courant dâair produit, que lâon appelle « rĂ©action environnante ».
Or, si bizarre que cela puisse paraĂźtre, câest prĂ©cisĂ©ment ainsi que les enfants expliquent le mouvement, entre 7 et 9 ans, câest-Ă -dire au moment oĂč prennent naissance les premiers essais dâexplications physiques.
Câest dans le cas des nuages que le phĂ©nomĂšne est le plus net. Les nuages, disent les enfants de 8 ans, avancent Ă cause de lâair quâils font. Voici des exemples. Un garçon nous dit : « Câest le vent qui fait avancer les nuages. â Mais dâoĂč vient ce vent ? â Des nuages. Ils font du vent. â Comment ? â En bougeant ». Et une fillette : « Câest le vent qui les pousse. â DâoĂč vient ce vent ? â Des nuages. » Dans les cas les plus primitifs, lâenfant croit que le vent sort des nuages comme de lâoutre dâĂole, et que câest ce vent qui fait avancer les nuages. Mais dans les cas les plus Ă©voluĂ©s lâenfant dit nettement que les nuages font du vent « par leur mouvement » et que câest le vent qui les pousse.
Dans le cas des astres, le phĂ©nomĂšne est le mĂȘme, quoique plus rare. Des enfants nous ont dit que le soleil et la lune font du vent en avançant et que câest ce vent qui les fait marcher.
Dans le cas des vagues et des riviĂšres, il en est Ă©galement ainsi. Le courant de lâeau est censĂ© produire un courant dâair et ce courant dâair est considĂ©rĂ© comme la cause du mouvement de lâeau.
Pour comprendre ces faits Ă©tranges, il faut savoir que, pour le petit enfant, le vent a sa source dans ce qui, pour nous, est prĂ©cisĂ©ment agitĂ© par le vent. Si lâon demande Ă brĂ»le-pourpoint Ă des enfants de 5 ou 6 ans : « DâoĂč vient le vent ? » ils rĂ©pondent, en effet, « des arbres », croyant que les arbres se balancent pour faire du vent, ou « des nuages », des ou « vagues » ou encore « de la poussiĂšre ». Sully dĂ©jĂ avait remarquĂ© ce fait, que nos enquĂȘtes ont montrĂ© trĂšs gĂ©nĂ©ral.
Nous avons eu la curiositĂ© de poser Ă des enfants de 8 Ă 10 ans le problĂšme mĂȘme qui avait prĂ©occupĂ© Aristote : celui des projectiles. Nous lâavons posĂ© comme suit : « Pourquoi, quand on lance une balle, elle continue Ă avancer au lieu de tomber tout de suite par terre ? » Chose Ă©trange, câest prĂ©cisĂ©ment Ă la solution dâAristote quâont pensĂ© les enfants. Ils nous ont rĂ©pondu : « La balle avance Ă cause du vent » et ce vent est produit « par le mouvement de la balle ».
Ce nâest que vers 9-10 ans que les choses se simplifient. Câest Ă cet Ăąge que lâenfant dĂ©couvre la vraie cause du mouvement des riviĂšres. Câest Ă cet Ăąge aussi que le schĂ©ma de la « rĂ©action environnante » cesse dâĂȘtre appliquĂ© aux nuages et aux astres.
Passons maintenant Ă un dernier problĂšme, qui nous occupera quelques instants encore : celui de lâorigine des choses et de lâartificialisme enfantin.
On sait combien lâenfant sâintĂ©resse aux problĂšmes dâorigine. « Qui fait le soleil ? » demande un garçon Ă 2 ans 9 mois dĂ©jĂ . « Qui a fait lâair ? » « Qui a fait la terre ? » « Comment se fait la foudre dans le ciel ? Est-ce quâil y a tout ce quâil faut pour faire du feu dans le ciel ? » « DâoĂč viennent les pierres, les vitres, le bois ? » « Qui a fait les oiseaux ? » Toutes ces questions sont abondantes autour de 4 et de 5 ans.
On sait aussi que, dans bien des cas, ces questions sont issues dâune curiositĂ© pour la naissance elle-mĂȘme. « Maman, oĂč est-ce que jâĂ©tais avant dâĂȘtre né ? » « DâoĂč viennent les petits bĂ©bĂ©s ? » « Comment fait-on les dames ? » « Et les gens, comment est-ce quâon les fait ? » « DâoĂč venait le premier homme ? » Autant de questions choisies parmi les centaines quâon a publiĂ©es.
Il est donc de premier intĂ©rĂȘt pour la connaissance de la pensĂ©e spontanĂ©e de lâenfant, de savoir ce que signifient rĂ©ellement ces questions et quelles sont les idĂ©es des enfants sur lâorigine des choses. Pour rĂ©soudre ce problĂšme nous avons questionnĂ© quelques centaines dâenfants de 4 Ă 12 ans sur des points tels que : « Comment ont commencĂ© les montagnes, les ruisseaux ? » « DâoĂč viennent les nuages ? » « DâoĂč vient la pluie ? » « Comment a commencĂ© le soleil ? » etc., etc.
Plusieurs de ces questions peuvent paraĂźtre extraordinaires. En particulier, de demander aux enfants comment ont commencĂ© le soleil et la lune peut sembler une aberration de psychologue. Nous lâavons si bien senti que ce nâest pas sans une certaine timiditĂ©, au dĂ©but, que nous nous sommes risquĂ©s, persuadĂ©s que les enfants allaient se moquer de nous. Mais, en fait, plus une mentalitĂ© est primitive, moins elle sent les difficultĂ©s des problĂšmes. Aussi les enfants nâont-ils pas plus de peine Ă trancher les questions cosmogoniques quâĂ rĂ©soudre les problĂšmes dont nous avons traitĂ© jusquâici. Bien plus, les rĂ©ponses obtenues se sont montrĂ©es trĂšs uniformes et elles Ă©voluent trĂšs progressivement avec lâĂąge. Il y a lĂ une double garantie du bien-fondĂ© de la mĂ©thode.
On peut distinguer deux grands stades dans le dĂ©veloppement des explications relatives Ă lâorigine des choses. Le premier est artificialiste, ou thĂ©ologique : pour lâenfant, câest lâhomme qui a construit toute la nature. Lâautre tend Ă devenir rationnel : les choses dĂ©rivent les unes des autres par gĂ©nĂ©ration et cette gĂ©nĂ©ration se rapproche toujours plus de la causalitĂ© par identification.
Le premier stade sâĂ©tend jusque vers 7-8 ans et est extraordinairement fertile en mythes artificialistes, dont le dĂ©tail est dâailleurs toujours plus ou moins fabulĂ©.
Durant ce stade, les enfants croient par exemple que les astres sont de grandes boules que des hommes ont fabriquĂ©es, allumĂ©es puis lancĂ©es dans les cieux. Voici un garçon de six ans qui nous dit : « Le soleil a commencĂ© quand la vie a commencĂ©. â Quâest-ce que ça veut dire ? â Câest quand nous on a commencĂ© dâĂȘtre vivant. â Oui, mais comment a commencĂ© le soleil ? â Par une allumette. » Un autre garçon nous dit que le soleil est un gros caillou tout rond quâun monsieur a allumĂ©. « Mais comment est-ce quâil peut rester en lâair ? â Câest parce que le monsieur lâa lancĂ© dans le ciel. »
Quant Ă la lune, on la refait sans cesse. En effet, ses quartiers sont, pour les enfants, autant de lunes qui commencent. « Câest un monsieur qui la fait dâabord la moitiĂ©, puis aprĂšs tout entiĂšre » etc.
Ă lire ces rĂ©ponses on a lâimpression que les enfants nous ont racontĂ© des histoires sans y croire le moins du monde. Mais ici, recourons aux souvenirs dâenfance de sourds-muets, dont M. James a donnĂ© plusieurs exemples. Nous trouvons que le sourd-muet DâEstrella, aprĂšs sâĂȘtre posĂ© longtemps, sans la rĂ©soudre, la question de lâorigine du soleil, a eu une brusque rĂ©vĂ©lation le jour oĂč il a vu des garçons sâamuser Ă lancer en lâair des torches enflammĂ©es. Il a imaginĂ© aussitĂŽt que derriĂšre les collines de San Francisco devait se trouver un homme grand et fort, qui, pour son plaisir, lançait chaque matin dans les cieux, une boule enflammĂ©e et la rattrapait chaque soir.
Bien plus, cet artificialisme enfantin sâallie trĂšs naturellement, dans le cas de lâorigine des astres, Ă lâanimisme que nous avons Ă©tudiĂ© prĂ©cĂ©demment. En effet, les astres sont, pour lâenfant, Ă la fois fabriquĂ©s et vivants. Ce sont les mĂȘmes enfants qui parlent de la fabrication du soleil et qui se croient suivis et regardĂ©s par lui. Les enfants qui considĂšrent les quartiers de lune comme des lunes quâon est en train de faire, disent Ă©galement que la lune pousse. Un garçon de 6 ans nous dit, par exemple : « Nous, on est forcĂ© dâĂȘtre des bĂ©bĂ©s avant de devenir grands, alors la lune aussi elle commence toute petite et puis aprĂšs elle grossit ». Un garçon de neuf ans, qui nous affirmait que la lune pousse pour grandir, sâest trouvĂ© trĂšs gĂȘnĂ© quand nous lui avons demandĂ© comment la lune a commencĂ©. Il a fini par nous avouer, en devenant trĂšs rouge, quâelle venait de celui qui lâavait faite, et que celui qui lâavait faite Ă©tait un monsieur. Visiblement, câĂ©tait un enfant Ă qui lâon avait dĂ©fendu de parler de la naissance des ĂȘtres vivants, et qui Ă©tait aussi gĂȘnĂ© de parler de la naissance de la lune que de celle de nâimporte quel petit animal.
Cette idĂ©e bizarre de la fabrication du vivant nâest dâailleurs contradictoire que pour nous. Pour la comprendre chez lâenfant, il faut se rappeler que les petits considĂšrent en gĂ©nĂ©ral la naissance des bĂ©bĂ©s prĂ©cisĂ©ment comme une fabrication. « Comment fait-on pour avoir des bĂ©bĂ©s ? », demande une fillette de 6 ans. Ă quoi elle ajoute : « Moi je sais. Jâirais chez le boucher. JâachĂšterais de la viande et je la pĂ©trirais. » Ou encore un petit garçon interroge sa maman, laquelle lui rĂ©pond intelligemment en toute vĂ©ritĂ©. Mais la vĂ©ritĂ© nâest pas toujours comprĂ©hensible, aussi, quelques jours plus tard, le petit reprend : « Mais, maman, comment tu as fait mes petites mains ? Et la petite tĂȘte ? Et les petits pieds ? », etc. Ou encore, ce propos dĂ©cisif dâun autre enfant Ă qui lâon a dit la vĂ©rité : « Mais comment elles font les mamans, pour mettre leurs mains dans leur ventre pour faire les petits enfants ? »
On voit combien les idĂ©es de naissance et de fabrication sont primitivement liĂ©es pour lâenfant. Aussi ne nous Ă©tonnons pas de constater que tous les corps dont, tout Ă lâheure, les enfants nous disaient quâils Ă©taient vivants et conscients, sont maintenant considĂ©rĂ©s comme fabriquĂ©s Ă mains dâhomme.
Le vent, par exemple, a pour origine les Ă©ventails ou les pompes Ă bicyclettes. Ou encore : « Câest un monsieur qui a beaucoup soufflé ». Les nuages ont Ă©tĂ© construits par des maçons, en terre ou en pierre. Puis, lorsque lâenfant sâaperçoit quâils doivent ĂȘtre lĂ©gers, il les considĂšre comme provenant de la fumĂ©e qui sâĂ©chappe des cheminĂ©es. Sâil nây avait pas de maisons il nây aurait pas de nuages et le ciel serait toujours bleu. Le ciel lui-mĂȘme est une grande voĂ»te construite par des hommes, et, si elle est bleue, câest quâon la « couleurĂ©e » ou « peinturĂ©e », etc. La pluie provient de tuyaux et de robinets situĂ©s au-dessus de cette voĂ»te. Les riviĂšres, les lacs et les mers ont Ă©tĂ© creusĂ©s par des hommes et on a mis de lâeau dedans. Les montagnes ont Ă©tĂ© construites, ou plutĂŽt on a construit des collines qui, ensuite, ont poussĂ© toutes seules. Les pierres ont Ă©tĂ© faites avec de la terre serrĂ©e et la terre avec des cailloux rĂ©duits en poudre. Les arbres proviennent de graines que les marchands fabriquent et on met dans ces graines du rouge, du bleu ou du vert pour le dĂ©tail des fleurs et des feuilles, etc.
Nâinsistons pas sur les variĂ©tĂ©s de ces reprĂ©sentations car les fioritures sont naturellement suspectes de fabulation. Mais dĂ©gageons les racines de cet artificialisme. Ces racines sont essentiellement au nombre de deux. Il y a, dâune part, lâĂ©gocentrisme enfantin et le finalisme intĂ©gral auquel il aboutit. On sait assez, en effet, depuis Binet et Simon, que les enfants dĂ©finissent tout « par lâusage ». Le soleil, pour eux, « câest pour nous chauffer », la lune « câest pour Ă©clairer la nuit », les montagnes « câest pour aller se promener », « câest pour patiner », la pluie « câest pour arroser », « câest pour nettoyer les rues », le vent « câest pour pousser les bateaux », « câest pour faire venir les nuages », etc., etc. DĂšs lors, si toute la nature est faite pour nous, si elle participe en tout de lâactivitĂ© et de la finalitĂ© humaines, il est naturel que les questions dâorigine soient rĂ©solues par lâenfant dans un sens artificialiste. La nature est faite par lâhomme dans la mesure oĂč elle est faite pour lâhomme.
Il y a plus. M. Bovet, dans de pĂ©nĂ©trantes Ă©tudes, a montrĂ© quâil existe une religion spontanĂ©e chez lâenfant ou du moins chez le petit enfant : la religion des parents. Les parents sont omniscients, tout puissants, Ă©ternels. De lĂ Ă lâidĂ©e que les hommes ont construit tout lâunivers, il nây a quâun pas. La conviction que ses parents ont organisĂ© pour lui le meilleur des mondes possibles conduit, en effet, lâenfant Ă concevoir la nature entiĂšre comme organisĂ©e conformĂ©ment Ă un plan et comme fabriquĂ©e par lâhomme lui-mĂȘme.
Que va-t-il se produire lors du dĂ©clin de ces croyances artificialistes ? Lâenfant cherchera Ă expliquer la nature par elle-mĂȘme, sans plus faire appel Ă lâactivitĂ© humaine, mais les tendances artificialistes sont trop fortes pour ĂȘtre Ă©liminĂ©es en une fois. Lâartificialisme subsistera donc en partie mais sera transfĂ©rĂ© sur les choses. Il deviendra immanent. Joint aux restes de lâanimisme, cet artificialisme immanent donnera ainsi naissance, Ă partir de 7-8 ans environ, Ă un type sui generis dâexplication, qui nous achemine vers la causalitĂ© par identification et que nous appellerons la causalitĂ© par gĂ©nĂ©ration. Lâenfant de 8-9 ans, en effet, conçoit les divers ĂȘtres de la nature comme issus les uns des autres, sans cesser pour autant de les considĂ©rer comme vivants.
Voici lâexemple des astres. Le soleil et la lune, nous ont dit des garçons de 9 ans, sont en nuages. Ce sont de petits nuages rouges qui se sont serrĂ©s trĂšs fort et se sont mis en boule. Les raisons quâinvoquent ces enfants sont intĂ©ressantes. TantĂŽt ils signalent les nuages dorĂ©s quâon voit au coucher du soleil et qui leur paraissent de la mĂȘme substance que le soleil. TantĂŽt ils remarquent que la lune, lorsquâon la voit pendant le jour, est semblable Ă un nuage blanc trĂšs tĂ©nu. Dâautres enfants considĂšrent les astres comme de lâair serrĂ© et enflammĂ©. Dâautres comme de la fumĂ©e redevenue feu.
On voit combien ces explications sont intĂ©ressantes au point de vue historique. Elles rappellent, en effet, de prĂšs les conceptions dâAnaximandre, dâAnaximĂšne et des autres prĂ©socratiques.
Il y a plus. Ă ce mĂȘme Ăąge, les enfants expliquent les nuages comme Ă©tant de lâair foulĂ©, de lâair devenant eau et se transformant en pluie. Ils expliquent la pierre comme Ă©tant de la terre foulĂ©e et les cailloux comme Ă©tant formĂ©s de toutes petites brindilles. On voit combien le schĂ©ma de lâidentification appelle trĂšs vite le schĂ©ma de la condensation et de la rarĂ©faction, propre aux prĂ©socratiques.
Nous faisons en ce moment quelques expĂ©riences sur la genĂšse des principes de conservation, dans la physique de lâenfant. On montre Ă lâenfant deux boulettes de terre glaise ou de plasticine, ayant la mĂȘme forme, les mĂȘmes dimensions et le mĂȘme poids. De lâune de ces boulettes on fait ensuite, sous les yeux de lâenfant, un long boudin, tandis quâon laisse Ă lâautre sensiblement la mĂȘme forme. On demande alors Ă lâenfant si les deux masses de terre glaise ont encore le mĂȘme poids. Si lâenfant le conteste on lui demande en outre si les deux masses ont encore la mĂȘme quantitĂ© de terre glaise ou pas.
Les rĂ©sultats de lâexpĂ©rience sont trĂšs nets. Avant 7 ans lâenfant croit que le boudin est moins lourd que la boulette et quâil contient moins de pĂąte. Lâenfant nâa donc ni la notion dâune conservation de matiĂšre ni la notion dâune conservation de poids. De 7 Ă 10 ans, lâenfant dĂ©clare encore que le boudin est plus lĂ©ger que la boulette, mais il estime quâelles ont la mĂȘme quantitĂ© de pĂąte. LâidĂ©e dâune conservation de matiĂšre est donc apparue, mais pas encore celle dâune conservation du poids. En outre, le schĂ©ma de la condensation est apparu : lâenfant dĂ©clare Ă cet Ăąge quâun caillou est plus lourd, Ă volume Ă©gal, que du bois, parce que, dit-il, le caillou est plus serrĂ© ou plus rempli. Enfin, Ă partir de 10 ans, la boulette et le boudin de plasticine sont considĂ©rĂ©s comme Ă©tant de mĂȘme poids, et lâenfant trouve mĂȘme bizarre la question quâon lui pose, tant la rĂ©ponse lui paraĂźt naturelle.
On voit combien, Ă lâartificialisme et Ă lâanimisme primitifs, succĂšde une rationalisation progressive de la reprĂ©sentation du monde. Cette rationalisation, sur laquelle il nous faut encore insister en quelques mots, est surtout apprĂ©ciable au moyen des procĂ©dĂ©s suivants. Au lieu de se borner Ă avoir, avec lâenfant, une conversation toute verbale, on peut instituer de petites expĂ©riences physiques Ă propos desquelles a lieu lâinterrogatoire. Les expĂ©riences les plus simples sont, Ă cet Ă©gard, les meilleures. Le rĂ©sultat trĂšs gĂ©nĂ©ral que nous avons obtenu, est que la pensĂ©e de lâenfant procĂšde du dynamisme ou du substantialisme, Ă un mĂ©canisme de plus en plus fondĂ© sur les relations logiques.
Voici un premier exemple. On prĂ©sente Ă lâenfant un verre dâeau rempli aux trois quarts. On montre aussi Ă lâenfant un caillou et on demande ce que fera lâeau si lâon immerge le caillou. Puis on fait lâexpĂ©rience et lâon demande Ă lâenfant dâen expliquer le rĂ©sultat. Chose Ă©trange, ce nâest quâĂ partir de 9-10 ans que les enfants ont Ă©tĂ© capables de donner lâexplication correcte, câest-Ă -dire de comprendre que le niveau de lâeau sâĂ©lĂšve parce que le caillou est gros et occupe de la place. Les enfants les plus jeunes ont au contraire dâemblĂ©e recouru Ă une explication dynamique. Ils ont prĂ©tendu que lâeau monte parce que le caillou est lourd, et quâĂ©tant lourd il pĂšse sur lâeau et produit un courant, ce qui explique pourquoi lâeau se soulĂšve. Il nây a pas lĂ quâune nuance verbale. Ces enfants estiment, par exemple, quâun petit clou fera plus monter lâeau quâun bloc de bois, parce que le clou est lourd. Ou surtout, ces enfants admettent quâun caillou immergĂ©, mais retenu par un fil de maniĂšre Ă ce quâil ne touche pas le fond, ne doit pas faire monter lâeau. Pour eux câest la pression du caillou sur le fond du verre qui produit le courant de lâeau.
Cette orientation dâesprit dynamique est bien claire dans le cas de la flottaison des bateaux ou de la suspension des nuages. Pour les enfants de 4 Ă 9 ans, les bateaux flottent, non pas parce quâils sont lĂ©gers, mais parce quâils vont vite. Sâils sâarrĂȘtaient, ils couleraient, et, sâils peuvent sâarrĂȘter quelques instants, câest quâils ont assez dâĂ©lan pour cela. Il y a vol planĂ©. De mĂȘme, si les nuages restent suspendus en lâair, ce nâest pas parce quâils sont lĂ©gers. Au contraire, ils sont considĂ©rĂ©s comme lourds. Câest parce quâils vont assez vite pour ĂȘtre soutenus par leur propre Ă©lan. Ils volent. Ce nâest que vers 9-10 ans que les idĂ©es de poids et de poids relatifs apparaissent et permettent lâexplication correcte. Ă suivre cette Ă©volution, on distingue nettement ses deux aspects. Dâune part, au point de vue logique, le poids est de moins en moins considĂ©rĂ© comme un absolu : il est progressivement rapportĂ© au volume. Dâautre part, au point de vue physique, lâexplication mĂ©canique succĂšde ainsi peu Ă peu au dynamisme animiste.
Un autre exemple frappant est celui des ombres. On fait sur la table une ombre devant lâenfant, avec la main ou avec un livre, et on demande dâexpliquer le phĂ©nomĂšne. On demande aussi Ă lâenfant de prĂ©voir de quel cĂŽtĂ© se produira lâombre, par rapport Ă la source lumineuse. Ici encore, lâĂ©volution des rĂ©ponses procĂšde trĂšs nettement du substantialisme dynamique ou relativisme mĂ©canique. Nous pouvons distinguer quatre stades dans ces rĂ©ponses.
Le premier stade est caractĂ©risĂ© par une sorte de raisonnement par participation, Ă la maniĂšre des primitifs. Lâenfant dĂ©clare, par exemple, que lâombre produite sur la table vient de dessous les arbres ou vient du ciel, câest-Ă -dire de la nuit, ou vient du fond de la chambre. Autrement dit, pour lui il y a non seulement identitĂ© dâessence entre lâombre produite et toutes les autres ombres de lâunivers, mais encore action directe les unes sur les autres. Il suffit de mettre un livre au-dessus dâune table pour quâun morceau du ciel ou un lambeau de lâombre accrochĂ©e aux arbres accoure se situer sous le livre.
Durant un second stade, lâenfant renonce Ă ces participations, mais il nâabandonne pas, pour autant, lâidĂ©e que lâombre est une substance et que cette substance se meut elle-mĂȘme. Pour lâenfant lâombre sort de la main, ou sort du livre, et elle peut se diriger de nâimporte quel cĂŽtĂ©. La relation entre lâombre et la source lumineuse nâest nullement comprise.
Durant un troisiĂšme cette relation est, au contraire, distinctement aperçue. Lâenfant sait prĂ©voir que lâombre est toujours dirigĂ©e du cĂŽtĂ© opposĂ© Ă celui de la fenĂȘtre, ou de la lampe. Seulement lâenfant continue Ă croire que lâombre est une substance issue du livre ou de la main. Si cette substance se dirige du cĂŽtĂ© inverse de celui du jour, câest que lâombre est noire et quâelle fuit le jour.
Ce nâest que durant un quatriĂšme stade, câest-Ă -dire vers 9-10 ans, que lâombre est nettement conçue comme une absence de lumiĂšre et que lâobjet, cause de lâombre, est considĂ©rĂ© comme un simple Ă©cran. On voit combien ces quelques faits convergent pour montrer lâabandon progressif du dynamisme au profit de lâexplication mĂ©caniste et rationnelle.
Telles sont, dans les grandes lignes, les reprĂ©sentations du monde de lâenfant.
Nous sommes restĂ©s trĂšs prĂšs, trop prĂšs peut-ĂȘtre des faits. Mais il convient, avant toute chose, de prouver quâil y a une pensĂ©e de lâenfant, influencĂ©e certes par lâambiance sociale, mais originale en de nombreux points. Cette pensĂ©e diffĂšre de celle de lâadulte en sa structure mĂȘme. Elle en diffĂšre aussi, comme on vient de le voir, par son contenu reprĂ©sentatif. Le problĂšme est maintenant dâessayer dâexpliquer cette pensĂ©e et de la comparer, si faire se peut, aux mentalitĂ©s primitives, morbides, etc. Mais cette comparaison est trop dĂ©licate et trop pleine dâembĂ»ches pour quâon puisse la tenter dĂšs aujourdâhui.