Le Langage et la Vie (1927) a
La maison Payot a eu l’heureuse idée de demander à M. Charles Bally, professeur de linguistique à l’Université de Genève, une seconde édition de son petit ouvrage paru en 1913, et aujourd’hui célèbre, sous le titre : Le Langage et la Vie1. Cette seconde édition a plus que doublé le volume de la première. Outre les pages sur le fonctionnement et l’évolution du langage, nous trouvons une étude d’ensemble sur les rapports de la stylistique avec la linguistique, un chapitre sur le mécanisme de l’expressivité linguistique, un autre sur le langage transmis et le langage acquis, et enfin une belle et solide étude pédagogique sur la langue maternelle et la formation de l’esprit.
M. Bally est un des linguistes contemporains les plus connus et les plus appréciés, car il lui est arrivé ce qui n’arrive pas à chacun : il a, dans le domaine immense des études linguistiques, créé une science nouvelle et déclenché ainsi un ensemble de recherches qui procèdent directement de ses travaux. Cette science est la « stylistique ». Pour comprendre cette innovation, il faut l’opposer à la fois à la grammaire classique et à la linguistique historique. Le grammairien poursuit un but normatif : il codifie les règles du beau parler. Qu’il y parvienne ou non, c’est une autre question, et à lire les linguistes de l’école de Ferdinand de Saussure, à commencer par M. Bally lui-même, on s’aperçoit précisément que la grammaire est à refaire entièrement et que nos manuels colportent un nombre inquiétant de non-sens linguistiques, pour ne pas parler de leur pédagogie ! Mais nous y reviendrons. La linguistique historique étudie au contraire la langue dans sa formation et, comme telle, a son champ bien défini. Or, à côté de l’histoire, et sans préoccupations normatives, on peut étudier la langue dans son état actuel (ou dans l’un de ses états passés, mais abstraction faite du devenir) et le concevoir ainsi comme un système dont l’équilibre ne dépend que de la conscience linguistique du groupe. C’est ce qu’a lumineusement montré F. de Saussure, dans son fameux Cours de linguistique générale. Or, l’une des questions principales qui se présentent à cette linguistique statique (par opposition à la linguistique historique), c’est celle de l’expressivité, c’est-à -dire des moyens que le groupe emploie pour infuser une vie nouvelle dans la langue. C’est précisément cette recherche que M. Bally appelle la « stylistique ».
Ainsi définie, la stylistique est l’étude du rattachement de la langue à la pensée, non à la pensée du logicien, mais à la pensée vivante. La science nouvelle qu’a créée M. Bally, si elle reste linguistique, touche donc sans cesse à la psychologie et à la sociologie. Aussi M. Bally, qui est un fin psychologue et un sociologue averti autant qu’un grand linguiste, a-t-il fourni les plus précieuses contributions aux études psycho-sociologiques.
Il est impossible de résumer un tel livre en un article de journal. Un très grand nombre de questions sont discutées par M. Bally avec une parfaite rectitude de pensée, doublée d’un sens admirable des nuances. Et surtout, avec cette simplicité souriante qui est le grand charme de sa parole, M. Bally se fait comprendre de tout le monde, ce qui n’est pas sans danger, car, à le lire, on se sent malgré soi trop vite porté à se croire apte à parler linguistique ! Je m’en tiendrai donc à deux points sur lesquels la psycho-sociologie et la pédagogie peuvent se rencontrer avec la stylistique.
Le premier est le mécanisme de l’expressivité. M. Bally oppose au langage intellectuel, qui est logique mais terne, un langage affectif, qui se plie aux exigences de la vie (agir sur autrui, exprimer des sentiments), mais qui est illogique. À chaque instant la logique unifie et organise ce que le langage affectif disloque, pendant que l’expressivité détruit à nouveau ce qu’a régularisé le langage intellectuel. Or, M. Bally analyse en détail les procédés du langage affectif, et le psychologue n’est pas peu surpris en retrouvant là , précisément, les procédés de pensée du petit enfant ainsi que les procédés de ce que la psychanalyse appelle la « pensée symbolique » (la pensée du rêve, de la rêverie, de certains délires, etc.). Le langage intellectuel et le langage affectif semblent ainsi correspondre à la pensée rationnelle et à la pensée dite symbolique.
Sur ce point, après avoir applaudi sans réserve à la découverte de M. Bally, nous pourrions peut-être lui chercher chicane en ce qui concerne un aspect très particulier de sa doctrine. M. Bally, qui est très durkheimien, considère le langage comme élaboré par le groupe seul et imposé aux individus par contrainte sociale. Seulement, si le psychologue lui accordera volontiers que la raison est en un sens un produit social, il concédera moins facilement que les procédés de pensée caractéristiques du rêve, de la rêverie ou de la petite enfance soient de nature collective ! Le conflit du langage affectif et du langage intellectuel ne serait-il donc pas l’expression de ce conflit perpétuel de la subjectivité et de la société ? À cela, M. Bally répond que les procédés expressifs sont généraux. Mais ne faut-il pas distinguer le social et le général ? Dans nos sociétés, tout le monde se salue en se donnant la main. D’autre part tout le monde dort au moins quelques heures par nuit. Voilà donc deux conduites très générales. Cependant la première seule est générale parce que sociale : elle s’est imposée par l’usage collectif. La seconde est générale parce que résultant de la constitution psycho-physiologique de l’individu. Les procédés du langage affectif sont-ils généraux dans le premier ou dans le second de ces deux sens ? M. Bally semble répondre : dans le premier. Mais l’analogie de ces procédés avec ceux de la pensée dite symbolique pourrait bien parler en faveur de la seconde solution. Peut-être aussi que les procédés expressifs, nés de la pensée proprement individuelle (la pensée symbolique est, en effet, caractéristique des états intimes, par opposition à la pensée intelligente, qui est socialisée), ont été simplement repris et cristallisés par la société, à la manière de certains mythes, d’origine infantile, qui ont été « consolidés » par la tradition sociale ?
Un second point sur lequel il nous faut insister est la très grande valeur des remarques pédagogiques de M. Bally. M. Bally est un des esprits les plus libres que je connaisse. En ces temps où l’Action française dissimule le plus pur romantisme sous les aspects du rationalisme ou même du positivisme, et où le néo-thomisme s’en prend à toutes les sciences de l’esprit au nom d’une métaphysique conceptuelle et verbale, une discussion pédagogique objective est toujours difficile. Dans le domaine de l’enseignement des langues, en particulier, les « idoles de la tribu » inspirent nos discussions plus que l’étude des faits. Il est donc d’un très grand intérêt de voir un linguiste dont la réputation est universelle et qui a, derrière lui, une carrière pédagogique bien remplie (M. Bally a été maître de grec au collège de Genève avant de succéder à F. de Saussure, et a écrit son Traité de stylistique à l’occasion de son enseignement au Séminaire de français moderne) nous donner son avis.
Or cet avis est singulièrement troublant. M. Bally est de ceux qui considèrent l’étude des langues et en particulier de la langue maternelle, comme nécessaire à « la rénovation de la culture ». Mais il nous montre que les procédés employés vont au rebours du bon sens, tant au point de vue de la psychologie de l’élève qu’au point de vue proprement linguistique. « Le temps n’est pas éloigné de nous, dit-il, où l’on débutait en géographie par l’Asie ou l’Australie, et en histoire par Ninive et Babylone. Se doute-t-on que l’initiation aux choses du langage commence aussi par l’Australie et par les Assyriens, et qu’on aborde en tout dernier lieu, si tant est qu’on y arrive, ce qui devrait être le point de départ ? » (pages 218-219).
Il importe donc à tous les maîtres de lire et de méditer le bel ouvrage, dont nous venons de parler si sommairement.