La naissance de l'intelligence chez l'enfant (1927) a đ
Tout le monde sait et rĂ©pĂšte que lâintelligence est nĂ©e de lâaction. Câest en manipulant les objets et en observant leurs dĂ©placements, câest surtout en se dĂ©plaçant lui-mĂȘme, que le bĂ©bĂ© construit sa notion dâespace. Câest en expĂ©rimentant sur les choses, quâil apprend Ă connaĂźtre les causes et les effets. La pensĂ©e tout entiĂšre est ainsi prĂ©parĂ©e, grĂące Ă la somme des mouvements exĂ©cutĂ©s par le corps. La maniĂšre bien connue dont les enfants dĂ©finissent les choses « par lâusage », vers 6-8 ans (une chaise, « câest pour sâasseoir », la mer « câest pour les bateaux », une montagne « câest pour se promener », etc.), montre avec une grande clartĂ© cette filiation.
NĂ©anmoins, quoique cette vĂ©ritĂ© soit un truisme, il vaut la peine de la reprendre de temps en temps. Câest ce que je voudrais faire ici, en apportant de nouveaux faits Ă lâappui de cette thĂšse. En effet, les vĂ©ritĂ©s psychologiques ne sont utiles Ă la pĂ©dagogie que par lâensemble des faits prĂ©cis sur lesquelles elles se fondent. Les formules ne valent rien si on ne les renouvelle pas pĂ©riodiquement en enrichissant leur contenu.
Or, la question de lâactivitĂ© de lâenfant est une question centrale dans la pĂ©dagogie moderne. Lâ« école active », contrairement Ă lâĂ©cole traditionnelle, suppose, en effet, que lâenfant ne peut rien apprendre vraiment par le moyen du langage seul. Apprendre câest rĂ©-inventer. Câest donc agir, avec initiative et intĂ©rĂȘt personnels. Il faut donc, dans lâintĂ©rĂȘt de la pĂ©dagogie, que le psychologue Ă©tudie toujours plus quels sont les vrais rapports entre la pensĂ©e et lâaction.
Comme le sujet est Ă©norme, nous devons tout de suite le dĂ©limiter et trouver une mĂ©thode prĂ©cise dâinvestigation. Chez les enfants dâĂąge scolaire, je crois que la mĂ©thode la plus fĂ©conde, pour Ă©tudier les rapports de lâaction et de la pensĂ©e, consiste Ă chercher quels sont les rapports qui existent entre la prĂ©vision et lâexplication des phĂ©nomĂšnes, dans la pensĂ©e de lâenfant.
Les logiciens ont coutume de distinguer, dans le domaine du raisonnement scientifique, les lois et les causes. Ainsi, câest une « loi » scientifique que, toutes les fois que lâon met un Ă©cran devant une source lumineuse, il se produit une ombre.
La « cause » de ce phĂ©nomĂšne, câest-Ă -dire lâ« explication » de cette loi, câest que la lumiĂšre Ă©tant formĂ©e dâondulations qui traversent lâespace, ne peut traverser les corps solides qui ont une certaine composition. Or, comme on le voit tout de suite, pour trouver la « loi », il suffit souvent dâune expĂ©rimentation trĂšs grossiĂšre, trĂšs simple ; il suffit dâavoir accompli certaines actions, et dâavoir remarquĂ© leur rĂ©sultat. La « prĂ©vision » des phĂ©nomĂšnes, la connaissance des lois est donc un simple rĂ©sultat de lâaction. Au contraire, lâ« explication » des phĂ©nomĂšnes, la connaissance des causes, nĂ©cessite une pensĂ©e plus profonde, une rĂ©flexion plus poussĂ©e. Câest pourquoi les philosophes positivistes, qui veulent rattacher la science Ă lâaction, disent que les causes nâont pas dâimportance et que les lois seules importent Ă la science vĂ©ritable.
Revenons Ă lâenfant. Tous les jours il fait sans le vouloir des expĂ©riences. Tous les jours, par exemple, il remarque des ombres et il en fait. Il sây intĂ©resse mĂȘme trĂšs tĂŽt. Ma petite fille courait dĂ©jĂ aprĂšs son ombre Ă lâĂąge de 20 mois ; elle essayait de lâattraper. Ă un moment donnĂ©, elle sâest retournĂ©e, ne lâa plus vue et a dit « Parti ». Puis elle a vu de nouveau lâombre de sa main. Elle a alors remuĂ© intentionnellement la main et a constatĂ© que lâombre bougeait aussi. Alors elle a dit : « Main ». Ensuite elle a dit « Papa » quand elle a vu lâombre de son papa, etc. Tout cela permet Ă lâenfant de prĂ©voir les phĂ©nomĂšnes, et par consĂ©quent de connaĂźtre des lois.
Ensuite lâenfant cherche les causes. Il demande « Pourquoi? » Il pose toutes sortes de questions de causalitĂ© et dâorigine. Ici câest la pensĂ©e pure qui intervient, ou du moins une pensĂ©e beaucoup plus dĂ©tachĂ©e de lâaction que ne lâest la recherche des lois.
On peut donc se demander quels sont les rapports de la prĂ©vision et de lâexplication dans la pensĂ©e de lâenfant, et la solution de ce problĂšme aide Ă rĂ©soudre le problĂšme des rapports entre lâaction et la pensĂ©e. En effet, comme nous venons de le voir, la prĂ©vision des phĂ©nomĂšnes est due surtout Ă lâaction, tandis que lâexplication des mĂȘmes phĂ©nomĂšnes est beaucoup plus proche de la pensĂ©e pure.
Pour rĂ©soudre ce problĂšme, ne prenons pas lâexemple des ombres qui est un peu compliquĂ©, mais prenons un exemple beaucoup plus simple et dâautant plus instructif.
Jâai fait sur une centaine dâenfants, avec la collaboration de quelques Ă©lĂšves de lâInstitut Jean-Jacques Rousseau, Ă GenĂšve, lâexpĂ©rience suivante. Je montre Ă lâenfant un verre dâeau, rempli aux trois quarts, et je mets Ă cĂŽtĂ© du verre un caillou dâune certaine grosseur. Je demande alors Ă lâenfant : « Quâest-ce qui va se passer quand je mettrai le caillou dans lâeau ? Le caillou va tomber, câest sĂ»r. Mais quâest-ce que fera lâeau ? » Cette question prĂ©liminaire suffit en gĂ©nĂ©ral pour que lâenfant rĂ©ponde : « Lâeau montera ». Quand la question ne suffit pas, je finis par demander : « Est-ce que lâeau montera ou bien restera-t-elle Ă la mĂȘme place ? » Il convient seulement de faire attention Ă ce que lâenfant pense bien Ă une hausse du niveau de lâeau, et non pas aux petites vaguelettes que produit le caillou en touchant la surface de lâeau. Quand lâenfant a compris et rĂ©pondu correctement, je laisse couler le caillou (aussi doucement que possible pour Ă©viter les vaguelettes), et je fais constater Ă lâenfant que le niveau de lâeau a bien montĂ©. Si lâenfant sâest trompĂ©, il constate alors simplement son erreur.
Ensuite, je pose Ă lâenfant la question dâ« explication ». Je lui demande simplement : « Alors, pourquoi lâeau est-elle montĂ©e ? » Quand lâenfant mâa donnĂ© sa rĂ©ponse, je reviens Ă la question de « prĂ©vision ». Je prĂ©sente Ă lâenfant des cailloux de diverses grosseurs et je demande : « Lequel fera monter le plus lâeau ? » Puis je demande de nouveau : « Pourquoi ? » Ensuite je prĂ©sente un petit caillou et un morceau de bois volumineux, mais tels que le caillou soit quand mĂȘme plus lourd que le bout de bois. Lâenfant les soupĂšse dâabord, puis doit trouver lequel de ces deux objets fera le plus monter lâeau, et pourquoi. Enfin je prĂ©sente des grains de plomb, petits mais lourds, et de la terre glaise plus volumineuse quoique plus lĂ©gĂšre, et je pose les mĂȘmes questions. On peut dâailleurs varier indĂ©finiment lâexpĂ©rience.
Or, lâĂ©volution des rĂ©ponses avec lâĂąge nous donne, Ă ce quâil semble, des rĂ©sultats intĂ©ressants au point de vue du problĂšme qui nous occupe ici.
Nous pouvons, en particulier, distinguer entre 6 et 10 ans, trois stades successifs dont la succession Ă elle seule nous montrera quels sont les vrais rapports entre la prĂ©vision et lâexplication, câest-Ă -dire entre lâaction et la pensĂ©e chez lâenfant.
Durant un premier stade, qui sâĂ©tend de 6 Ă 8 ans environ, lâenfant, quâil ait ou non prĂ©vu que le caillou ferait monter le niveau de lâeau, explique le phĂ©nomĂšne de la maniĂšre suivante. Pour lui ce nâest pas le volume du caillou, mais son poids seul qui est la cause de la montĂ©e de lâeau. Autrement dit, peu importe que le caillou soit gros ou petit. Lâimportant est quâil soit lourd. En effet, sâil est lourd, dit lâenfant, « il pĂšse sur lâeau » et alors il produit un « courant » qui fait monter lâeau. Plusieurs enfants se reprĂ©sentent la chose trĂšs matĂ©riellement. Ils admettent que câest lorsque le caillou est arrivĂ© au fond quâil « pĂšse » sur lâeau et la fait monter. Jâai essayĂ©, avec ces enfants-lĂ , de la contre-Ă©preuve suivante. Jâai suspendu le caillou Ă un fil et jâai dit Ă lâenfant que je laisserai le caillou Ă mi-hauteur de la colonne dâeau. Lâenfant mâa dit que dans ce cas lâeau ne monterait pas, car, pour quâelle monte, il faut que le caillou arrive au fond et « pĂšse » sur lâeau.
En outre, il est important, pour ĂȘtre sĂ»r de bien interprĂ©ter la pensĂ©e de lâenfant, de contrĂŽler ce rĂ©sultat au moyen dâobservations spontanĂ©es. Or un collĂšgue mâa racontĂ© le fait suivant. Sa fille, ĂągĂ©e de 9 ans, allait mettre un gros bouquet de fleurs dans un vase rempli dâeau jusquâau bord. On lâa arrĂȘtĂ©e en lui disant : « Attention ! tu vas faire dĂ©border lâeau ! » Mais la petite a rĂ©pondu : « Non, elles ne sont pas lourdes. » Autrement dit, elle croyait que les fleurs nâĂ©tant pas lourdes, elles ne pourraient pas faire dĂ©border lâeau du vase, quand mĂȘme elle savait bien quâelle allait enfoncer le bouquet jusquâau fond. Câest donc bien le poids seul et non le volume, qui parait Ă lâenfant la cause du phĂ©nomĂšne.
Or, la « prĂ©vision » est Ă ce stade, entiĂšrement conforme Ă cette explication. Lâenfant croit, par exemple, quâun petit caillou fera plus monter lâeau quâun gros morceau de bois, parce que le caillou est plus lourd. Lâenfant est trĂšs Ă©tonnĂ© de voir que le bois fait monter lâeau davantage, et il dit alors : « Câest quâil est quand mĂȘme un peu lourd », sans faire intervenir le volume. Il croit aussi que les grains de plomb feront plus monter lâeau que la terre glaise, etc.
Durant un troisiĂšme stade, au contraire (je reprendrai tout Ă lâheure le second stade, qui ne se comprend que par comparaison avec les deux autres), lâenfant met tout lâaccent sur le volume lui-mĂȘme, aussi bien en ce qui concerne lâ« explication » quâen ce qui concerne la « prĂ©vision ».
Au point de vue de lâexplication, il dit ceci. Le caillou fait monter lâeau « parce quâil est gros », « prend de la place » dans lâeau, et alors lâeau monte pour retrouver cette place ailleurs. Certes le poids est nĂ©cessaire pour que le caillou entre dans lâeau, mais ce nâest pas le poids comme tel qui est cause, câest le volume occupĂ© par le corps immergĂ©. On trouve cette explication vers 9-10 ans en moyenne.
Quant Ă la prĂ©vision, lâenfant prĂ©voit trĂšs correctement les phĂ©nomĂšnes, en fonction de cette explication gĂ©nĂ©rale. Il sait, par exemple, quâun gros morceau de bois fera davantage monter lâeau quâun petit caillou, et cela quoique le morceau de bois soit moins lourd. Il justifie cette opinion en disant que le bois est quand mĂȘme assez lourd pour entrer un peu dans lâeau, et quâalors il prend beaucoup plus de place que le petit caillou et fait ainsi monter lâeau davantage, mĂȘme raisonnement en ce qui concerne la grenaille de plomb et la terre glaise.
Nous constatons donc jusquâici que lâenfant part dâune explication fausse pour arriver Ă une explication correcte. On peut se poser deux problĂšmes Ă ce sujet : 1° Comment arrive-t-il Ă lâexplication correcte ? 2° DâoĂč lui vient son explication fausse ?
Pour rĂ©soudre le premier de ces problĂšmes, il nous suffit dâanalyser le second de nos trois stades, câest-Ă -dire celui dont nous nâavons pas encore parlĂ© jusquâici.
Chose trĂšs curieuse, ce second stade nous prĂ©sente une « explication » fausse, reproduisant simplement lâexplication du premier stade, et une « prĂ©vision » entiĂšrement correcte, semblable Ă celle du troisiĂšme stade. En effet, lâenfant du second stade continue Ă dĂ©clarer que câest le poids du corps immergĂ© qui est cause de la montĂ©e de lâeau. Le caillou fait monter lâeau « parce quâil est lourd » et quâil « pĂšse sur lâeau », etc. Mais quand on prĂ©sente Ă lâenfant le gros morceau de bois et le petit caillou, lâenfant, quoique constatant, en les soupesant, que le caillou est « plus lourd que le bois », dĂ©clare nĂ©anmoins que câest le bois qui fera le plus monter lâeau. De mĂȘme, la terre glaise fera plus monter lâeau que les grains de plomb, etc. Lâenfant voit donc trĂšs nettement le rĂŽle du volume, et prĂ©voit le phĂ©nomĂšne en fonction du volume des objets et non en fonction de leur poids.
Mais, chose bizarre, lâenfant a beau prĂ©voir en fonction du poids, il est incapable de savoir pourquoi il juge que tel objet fera plus monter lâeau que tel autre. Par exemple, il est sĂ»r que le morceau de bois fera plus monter lâeau que le petit caillou, mais quand on lui demande pourquoi, il rĂ©pond : « Câest parce que le bois est un peu lourd. » On lui dit alors : « Mais le caillou est plus lourd que ce morceau de bois. » Lâenfant en convient dâautant plus volontiers quâil a trouvĂ© lui-mĂȘme la chose en soupesant les deux objets. On lui dit de plus : « Mais alors le caillou devrait faire plus monter lâeau que le bout de bois ? » Lâenfant rĂ©pond : « Non, câest le bois qui fera le plus monter lâeau. » On demande encore : « Pourquoi ? », et lâenfant rĂ©pĂšte : « Parce quâil est un peu lourd ! »
Câest ce phĂ©nomĂšne qui nous parait instructif au point de vue psychologique et pĂ©dagogique, et qui donne tout son sens Ă lâenquĂȘte dont nous venons de rĂ©sumer les rĂ©sultats. Câest, en effet, ce phĂ©nomĂšne qui nous permet de comprendre comment lâenfant est arrivĂ© Ă la rĂ©ponse juste et a pu passer du premier stade au troisiĂšme stade.
On peut, en effet, tirer trois conclusions de lâanalyse de notre second stade.
1° Il nous montre quâil y a deux plans diffĂ©rents dans la pensĂ©e de lâenfant, comparables Ă deux couches gĂ©ologiques superposĂ©es dans un mĂȘme terrain. Il y a en premier lieu le plan « verbal », qui est le plus superficiel. Câest sur ce plan que lâenfant donne son « explication », câest-Ă -dire rattache le fait quâil observe Ă lâensemble des concepts et relations logiques quâil a dans lâesprit. Il y a en second lieu le plan « moteur », qui est le plus profond. Câest le plan constituĂ© par lâensemble des expĂ©riences concrĂštes enregistrĂ©es par lâenfant. Câest sur ce plan que lâenfant organise ses « prĂ©visions ».
Au point de vue pĂ©dagogique, la distinction de ces deux plans est importante. Nous voyons, en effet, par notre exemple, que la parole et lâexplication verbale ne vont pas aussi profond que la comprĂ©hension motrice : par lâaction, lâenfant a compris, mais par la parole et la pensĂ©e pure, il nâa encore rien compris. Bien souvent, quand on parle Ă lâenfant, on crĂ©e ainsi une sorte de croĂ»te verbale qui ne peut adhĂ©rer solidement Ă lâesprit enfantin parce que cela ne repose sur rien sur le plan moteur.
2° Le phĂ©nomĂšne que nous discutons Ă propos de notre second stade nous montre en outre que lâaction est en avance sur la pensĂ©e. En effet, nos enfants du second stade ont dĂ©jĂ compris virtuellement la cause de la montĂ©e de lâeau. Ils ont du moins compris la loi qui relie cette montĂ©e de lâeau au volume des objets immergĂ©s. Ils lâont compris en expĂ©rimentant eux-mĂȘmes, avant que je les voie ; câest donc par lâaction quâils ont fait ce progrĂšs de se dĂ©barrasser de leurs idĂ©es fausses du premier stade. Et cependant leur pensĂ©e verbale est restĂ©e « accrochĂ©e » au premier stade, puisquâils rĂ©pĂštent lâ« explication » du premier stade. Câest en ce sens que lâon peut dire que lâaction est en avance sur la pensĂ©e.
3° La pensĂ©e ne consiste quâen une prise de conscience des rĂ©sultats obtenus par lâaction. En effet, comment lâenfant va-t-il passer de notre second stade au troisiĂšme stade dĂ©crit tout Ă lâheure ? Tout dâabord lâenfant dĂ©couvre quâil y a contradiction entre ce quâil dit et ce quâil sait. Il dit que le bois fait plus monter lâeau parce quâil est un peu lourd et il sait que parmi les objets que je lui montre, câest toujours le plus lĂ©ger qui fait le plus monter lâeau. Ensuite, quand lâenfant a senti cette contradiction, il cherche simplement pourquoi il pense que câest le bois qui fera monter lâeau plus que le caillou, et pas lâinverse. Il dĂ©couvre alors que le bois est plus gros, et que câest pour cela quâil est cause dâune plus forte montĂ©e de lâeau. Seulement, cela, il le savait dĂ©jĂ , mais il le savait intuitivement. Autrement dit, il le savait sur le plan moteur et non sur le plan verbal. DĂ©couvrir la bonne explication, cela a donc consistĂ© simplement, pour lâenfant, à « prendre conscience » de ce quâil savait dĂ©jĂ Â ! Or, puisque ce quâil savait dĂ©jĂ avait Ă©tĂ© dĂ©couvert par lâaction seule et non par la pensĂ©e verbale, nous pouvons dire que la pensĂ©e verbale, chez lâenfant, nâest que la prise de conscience des rĂ©sultats de lâaction.
Il reste maintenant une question Ă rĂ©soudre, câest la seconde des questions que nous nous posions tout Ă lâheure : comment se fait-il que lâenfant du premier stade en arrive Ă croire que câest le poids qui fait monter lâeau, et non pas le volume occupé ?
Ce que nous venons de dire de la prise de conscience qui caractĂ©rise la pensĂ©e verbale va nous permettre de rĂ©soudre cette question. Selon nous, lâerreur de lâenfant du premier stade consiste simplement en une prise de conscience incomplĂšte. En effet, quand lâenfant dit que seules les choses lourdes font monter lâeau, il confond simplement le poids et le volume. Ordinairement, en effet, les choses lourdes sont les plus grosses. Ordinairement, par consĂ©quent, ce sont les choses les plus lourdes qui font le plus monter lâeau quand on les plonge dedans. Or, cela, lâenfant le sait bien, il en a souvent fait lâexpĂ©rience. Seulement, quand on le fait rĂ©flĂ©chir sur ce rĂ©sultat, il ne prend pas conscience de deux rĂ©alitĂ©s : le poids plus le volume. Il pense Ă une seule rĂ©alitĂ©. Ce nâest donc pas un dĂ©faut dâexpĂ©rience, câest un dĂ©faut de prise de conscience.
La preuve nous en est donnĂ©e par un test de de Sanctis. Ce psychologue demande aux enfants : est-ce que les choses lourdes sont toujours plus grandes que les choses lĂ©gĂšres ? Tous les petits rĂ©pondent « oui », et cela jusquâĂ 8-9 ans environ, câest-Ă -dire justement jusquâĂ lâĂąge de notre premier stade. Or, lorsquâon analyse les rĂ©ponses, on voit quâelles sont de deux sortes. Les plus petits (jusquâĂ sept ans) croient quâun bouchon, par exemple, est plus lourd quâun petit caillou parce quâil est plus gros. Il y a lĂ un dĂ©faut dâexpĂ©rience. Mais les plus grands (7-9 ans) savent bien que le bouchon est plus lĂ©ger, et cependant ils viennent de dire que les choses lourdes sont toujours plus grandes que les choses lĂ©gĂšres. Il y a lĂ de nouveau un dĂ©faut de prise de conscience. Lâenfant, comme dans le deuxiĂšme stade que nous dĂ©crivions tout Ă lâheure, sait dĂ©jĂ quelque chose correctement sur le plan moteur, mais il nâen a pas encore pris conscience sur le plan verbal !
La conclusion pĂ©dagogique de cette rapide enquĂȘte psychologique est bien naturelle. Elle est double :
1° Il ne faut pas trop parler aux enfants. Il faut les faire agir, leur faire dĂ©couvrir tout seuls par lâexpĂ©rience ce quâon veut leur enseigner. Cela est bien connu, et tout le monde le dit aujourdâhui. Mais cela ne suffit pas. Une seconde conclusion sâimpose :
2° Il faut amener lâenfant à « prendre conscience » correctement des rĂ©sultats de son action. Et cela est beaucoup plus difficile encore que de les faire agir. En effet, pour prendre conscience de ce quâon a dans lâesprit, il faut savoir parler. Or, on ne fait pas parler les enfants, dans les Ă©coles traditionalistes ; on les fait Ă©couter ! Il faut au contraire habituer les enfants Ă parler facilement, et, pour cela, Ă parler entre eux, librement, Ă discuter entre eux de ce quâils observent et des expĂ©riences quâils font. Alors seulement, ils prendront lâhabitude de discerner ce qui est en eux, de « prendre conscience » de ce qui se passe sur le plan moteur de leur intelligence.