L’Intelligence des singes supérieurs (1928) a 🔗
Il faut savoir gré à M. Guillaume de nous avoir donné une belle traduction du livre déjà classique de Kœhler et de lui avoir adjoint une préface qui précise très clairement l’originalité de l’auteur. Cet ouvrage ne contient encore, en effet, que de discrètes allusions à la Gestaltpsychologie. Mais il en annonce les thèses essentielles par la théorie de l’intelligence qu’il développe. Au moyen d’admirables expériences sur les détours, l’emploi et la préparation des instruments (emploi du bâton ou de ses substituts, saut à la perche, levier, construction d’échelles par entassement de caisses, etc.), Kœhler parvient à déceler chez les chimpanzés l’existence d’une intelligence qui procède, non par tâtonnements, « essais et erreurs », mais par compréhension immédiate de la situation d’ensemble. Placé dans des circonstances nouvelles pour lui, l’animal ne cherche pas à l’aveugle, il paraît attendre, il regarde, il a l’air de réfléchir, ou bien il se désintéresse en apparence, puis, après un temps qui varie, il se produit brusquement comme une réorganisation instantanée de son champ de perception selon de nouvelles lignes de force et la solution est trouvée. Au nom de ces faits, Kœhler poursuit avec acharnement toutes les théories de l’intelligence qui rappellent de près ou de loin l’associationnisme : sélection de conduites se produisant au hasard, etc. ; (à noter ici les fines remarques sur la différence qui existe entre l’utilisation intelligente du hasard et le dressage automatique résultant du maintien des essais heureux). Les explications par l’imitation sont également soumises à une critique serrée et Kœhler nous montre très bien que l’imitation est intelligente chez le chimpanzé, lequel n’imite que ce qu’il comprend. L’ouvrage contient, enfin, une foule de remarques précieuses sur la vie sociale, le jeu, la sexualité chez le chimpanzé. Il est impossible de rendre tout ce que renferme et surtout tout ce que suggère ce livre essentiel, qu’il faut méditer dans le détail. Toute psychologie comparée, toute psychologie de l’enfant et surtout toute théorie de l’intelligence devra dorénavant tenir compte de la conception de Kœhler. Ce n’est pas à dire, certes, qu’elle résolve le problème aussi complètement qu’elle le renouvelle. Il y a quelque chose d’un peu troublant dans ces regroupements instantanés de la perception, tels que les conçoit la Gestaltpsychologie. Non pas troublant en tant qu’énoncé d’un fait, mais troublant en tant que notion explicative. N’est-ce pas mettre la question en dehors du contrôle effectif que de supposer comme le fait aujourd’hui Kœhler, l’existence de « formes » physiologiques ou physiques qui conditionneraient les constructions psychologiques ? Quoi qu’il en soit, il faut applaudir des deux mains à ces doctrines hardies, qui se permettent de tout mettre en question, mais à l’occasion toujours d’un contingent considérable de faits nouveaux et magistralement analysés.