La Révolution philosophique et la science (1928) a
M. Sageret n’est pas un philosophe d’école. Tout ce qu’il dit a la fraîcheur et l’imprévu d’une réflexion qui se poursuit en toute indépendance et en toute originalité. M. Sageret ne craint pas de heurter nos habitudes les plus invétérées de présentation et de classement, et, par là même, il rend les plus grands services au professionnel, en lui faisant voir les choses simplement comme elles sont… La Révolution philosophique et la science est, à cet égard, un des meilleurs livres de M. Sageret. Le sous-titre en est : Bergson, Einstein, Le Dantec, J.-H. Rosny aîné. Quel est le philosophe qui oserait rapprocher ces quatre noms ? M. Sageret trouve ce groupement tout naturel et il en tire une leçon qui ne peut manquer d’être profitable pour la psychologie de la pensée.
La Révolution philosophique, c’est le « détrônement de la substance par l’histoire ». C’est donc, au point de vue physique, la négation de la chose au profit de l’action, et au point de vue psychologique, le primat de la relation sur le concept. Thèses répandues, certes, mais que M. Sageret défend avec une savoureuse vision personnelle des auteurs.
Retenons deux points essentiels, je veux dire suggestifs pour le psychologue. Le premier est l’intime analogie, dans les procédés de pensée, du bergsonisme et de la physique relativiste. L’univers einsteinien, nous dit M. Sageret, « apparaît identique à la durée bergsonienne » (p. 83). Il y a là un point très curieux de l’histoire des idées, que les remarques de M. Sageret contribueront à éclaircir. M. Bergson a dénoncé la nature factice du « pseudo-temps », du temps spatial de la physique classique. Survient une physique nouvelle, qui constitue l’éclatante illustration de ce caractère artificiel et humain du temps absolu. Dans cette physique, « le pseudo-temps… n’y a aucune place » (p. 83). Mais alors, à la stupéfaction de bien des esprits séduits par la critique bergsonienne, M. Bergson lui-même entre en lice, et prétend ramener la physique au temps absolu ! Assurément, on comprend qu’une philosophie qui a voulu opposer radicalement le physique au psychique soit gênée par l’application à la physique d’une conception réservée au monde intérieur. Mais cette antithèse brutale constitue-t-elle l’essence de la pensée bergsonienne ? M. Sageret nous montre — et c’est là la leçon que le psychologue doit recueillir de débats dans lesquels il n’a pas compétence — que la révolution bergsonienne dépasse le bergsonisme. M. Bergson dissout la chose, le tout fait, le donné. Le verbe, le concept, et ce qui demeure est une construction de relations. Mais cette conclusion est celle même à laquelle conduit toute réflexion sur la science, c’est-à -dire tout rationalisme vrai.
Autre point : Bergson et Le Dantec. On ne parle plus guère de Le Dantec, et c’est dommage. Avec un indéniable esprit primaire en tout ce qui touche la philosophie, et une étonnante absence de besoin expérimental (pour lui-même…), Le Dantec a tout ce qu’il faut pour motiver l’oubli et des philosophes et des spécialistes. Mais, avec cela, quelle vigueur dans la position et la discussion des problèmes biologiques ! Aussi faut-il savoir gré à M. Sageret de le ressusciter. M. Sageret fait plus que cela. Il nous donne un Le Dantec qui a appris la philosophie et qui, par conséquent, renonce à ses inutiles paradoxes pour parler le langage de tout le monde. Or, ce qu’il dit, c’est… du bergsonisme. La psychologie bergsonienne et la biologie de Le Dantec, c’est tout un. Il n’y a pas d’individus, dit Le Dantec. « L’individu est une histoire. » Il n’y a pas d’espèces. Il y a un flux de modifications continues, sans coupures. Il n’y a pas de choses, de qualités statiques, il n’y a que des fonctionnements. Bien plus, il n’y a pas de frontières entre l’organisme et le milieu extérieur : il n’y a qu’un échange, qu’une mutuelle dépendance. Le déterminisme de Le Dantec, le mécanisme fanatique du mystique Breton, « c’est un dynamisme, une histoire de changements où il n’y a que changement ». C’est l’« acte libre » de Bergson (p. 150).
Ce parallèle de Le Dantec et de Bergson peut paraître une gageure pour qui n’a pas « vécu » ces auteurs. Mais, pour celui que les hasards des lectures d’adolescence ont contraint de penser plusieurs années sous le signe tout à la fois de « matière et mémoire » et de l’« assimilation fonctionnelle », il n’y a pas de doute que l’idéalisme de l’un et le réalisme de l’autre de ces philosophes ne sont qu’une seule et même chose. Il faut savoir gré à M. Sageret de s’être fait une langue assez souple pour exprimer cette vérité, que n’admettront assurément ni les bergsoniens ni aucun disciple du biologiste « matérialiste ».