Opinions et procédés (1928) a

Monsieur le Directeur,

Je vous remercie de la lettre ouverte que vous avez bien voulu m’adresser. Je n’insiste pas sur le ton de votre discussion, ton que chacun aura pu apprécier à sa juste valeur. Je me permets seulement de vous faire remarquer que, lorsqu’on donne aux gens des leçons de « logique » et qu’on se propose même de « décrasser les cerveaux » (merci de votre bonté), on ferait mieux de s’en tenir à ce qu’ils disent, pour les confondre, plutôt que de se placer à côté de la question. Or j’ai dit, et je maintiens, qu’on ne réfute pas une opinion en étouffant la voix de l’orateur sous des chants, même patriotiques (pour ne pas parler des procédés violents auxquels vous faites allusion dans une langue que je ne comprends pas). Là-dessus vous me reprochez de ne pas faire campagne contre les réfractaires et de tolérer qu’on répande dans le pays, des opinions subversives. Mais ce sont là, Monsieur, deux questions différentes : je n’ai soutenu ni condamné aucune opinion, j’ai exprimé mon mépris pour des procédés. Lorsque des étudiants vous empêcheront par des procédés quelconques, de dire publiquement votre opinion sur les moyens d’introduire la paix dans le monde (c’était le sujet de la conférence Pioch), je protesterai aussi.

Vous dites, d’autre part, que je fais bon marché de la neutralité politique de l’Université. Voulez-vous me dire, je vous prie, en quoi j’ai violé cette neutralité ? Est-ce prendre parti politiquement que de condamner certains « procédés » ? Vous sentiriez-vous touché dans votre « libéralisme » lorsqu’on réclame une discussion impartiale au lieu de moyens violents ? Je ne comprends plus, et j’avoue que pour un Monsieur qui « décrasse les cerveaux » vous êtes surprenant…

Quant au danger de l’Action française, permettez-moi de vous dire que j’y crois, et, avec moi, un grand nombre d’universitaires. Lisez certaines proclamations et certaines revues qui se publient dans nos villes romandes par les soins d’intellectuels admirateurs de Daudet et Maurras. On y réclame les pleins pouvoirs, la suppression des parlements, les méthodes d’autorité, etc., etc. Ce sont là des opinions qui peuvent ne pas vous paraître dangereuses. Soit ! Mais lorsque, passant de la théorie à la pratique, on vient troubler nos habitudes de libre discussion et importer chez nous l’injure et la violence, il est du devoir de tout citoyen de protester.

Vous dites que les philosophes n’ont pas à se mêler de cette besogne. Merci du conseil. Mais, lorsque dans un journal quotidien, un collaborateur occasionnel (M. A. G., dans La Sentinelle) se demande comment des étudiants peuvent en arriver là, il est permis à un professeur de donner son opinion.

Je m’étonne que vous vous sentiez visé par ces considérations d’un libéralisme élémentaire, auxquelles eût certainement adhéré le vrai libéral qu’était Otto de Dardel. Et je vous salue, Monsieur, comme vous m’y conviez, et patriotiquement, plus démocratiquement et patriotiquement même que vous ne paraissez comprendre.