Politique et Université (1928) a
Monsieur le rédacteur,
L’article de votre collaborateur, M. A. G., intitulé « Neuchâtel, ville d’études » et relatif aux manifestations de certains étudiants lors de la conférence Pioch, m’a vivement frappé. Je comprends fort bien M. A. G. de s’étonner que le sectarisme puisse émaner de l’Université. Je comprends aussi qu’on puisse se demander si l’État fait tant de sacrifices pour la haute culture à la seule fin que certains adolescents, dogmatiques et naïfs, importent chez nous les procédés impudents et la malhonnêteté intellectuelle de l’Action française.
Il faut donc tout faire pour extirper de nos mœurs des méthodes d’action et de pensée qui, si elles triomphaient de la démocratie, marqueraient un recul incalculable de la recherche désintéressée et de la culture vraie.
Mais, à ce qu’il me semble, il faut ici soigneusement distinguer deux choses, de peur de remplacer un sectarisme par un autre : les opinions privées et les procédés d’action. L’Université doit rester neutre au point de vue des opinions politiques. Mais elle doit être d’autant plus scrupuleuse dans sa réprobation de tout procédé malhonnête d’action, tel qu’un « chahut » d’étudiants là où seule une discussion objective est de mise.
Que l’Université soit neutre au point de vue politique, c’est ce que son esprit de tolérance au cours de ces dernières années a suffisamment montré. Lorsque cet excité mythomane de Léon Daudet est venu parler à Neuchâtel des humanités, le professeur de littérature de la Faculté des Lettres a pu présider la séance sans que ses collègues protestent. On sait cependant l’émotion que ce geste a soulevée dans le pays et dans les universités voisines. On sait surtout que Léon Daudet, avec son mépris habituel pour toute objectivité historique, a pu laisser entendre ensuite, dans L’Action française, que le recteur de l’Université présidait sa conférence en tant que recteur, alors qu’il s’agissait d’une conférence littéraire introduite par un littérateur.
Mais, si l’Université se doit d’examiner tous les points de vue avec un esprit parfait d’objectivité et de neutralité politique, elle ne saurait, sans se renier elle-même, que protester très haut contre quiconque emploierait des procédés d’action contraires précisément à l’examen objectif et à la discussion sérieuse. Et, s’il y a eu de nos étudiants dans les agitateurs qui ont troublé les conférences Pioch par peur de la controverse loyale, je ne saurais être fier d’eux.
Que des groupements purement politiques emploient la manière des « Camelots du Roy », c’est leur affaire. Dans un article révélateur, M. Eddy Bauer nous a laissé entendre que bien des Jeunes libéraux n’ont plus de libéraux que le nom. Cela ne me regarde pas. Le peuple neuchâtelois dira s’il veut les suivre. J’ai seulement peur que le régime royaliste supprime de l’Université toute chaire de philosophie ! La campagne du Vatican contre l’Action française est là pour nous montrer ce qu’est le régime d’autorité, souhaité par nos royalistes…
Mais que des étudiants en viennent à oublier leur seule raison d’être qui est, comme le dit très bien M. A. G., d’examiner les questions pour elles-mêmes, cela est un signe grave. Seulement, qu’on se rassure. Ces étudiants-là sont, j’en suis convaincu, une petite minorité. J’ai surtout observé, pour ma part, un souci général d’échapper à tout préjugé, et quand on aborde dans cet esprit l’examen de la démocratie, je crois qu’on devient fatalement démocrate 1. J’ai assez de foi en la démocratie pour avoir confiance en certains démolisseurs qui n’ont de réactionnaire que l’apparence. Je suis surtout convaincu que tout procédé calqué sur ceux de l’Action française tourne tôt ou tard à l’avantage de la démocratie. Laissez s’agiter nos royalistes : d’ici quelques années, ils auront plus fait pour le progrès des idées démocratiques que toutes les homélies. Si l’on peut parler des « leçons de l’histoire », il en est une qui paraît s’imposer : c’est que les « ultra » ont toujours travaillé dans le sens contraire à celui qu’ils préconisaient.